Droits devant !! ou les limites de l’action parallèle

Droits devant !! ou les limites de l’action parallèle

Isabelle Saporta

Le 18 décembre 1994, le DAL (Droit au logement) et le Comité des sans-logis (CdSL) ouvrent un immeuble vide de la COGEDIM situé rue du Dragon dans le septième arrondissement de Paris, pour y loger soixante familles et une trentaine de célibataires. C’est à la suite de cette occupation, sous l’impulsion de l’actuel secrétaire général de Droits devant !! Jean-Claude Amara, alors vice-président du DAL, qu’est créée l’association Droits devant !! Pour ce dernier, en effet, le problème du logement n’est, le plus souvent, que la résultante de problèmes sociaux accumulés. Aussi décide-t-il, avec quelques militants du DAL et d’anciens précaires, de créer une association capable d’élargir son champ de lutte dans le but de ne plus segmenter les luttes pour le logement, pour l’emploi, pour l’immigration, mais de les mener toutes de front.
Dès 1994, il est fait appel à trois personnalités médiatiques, Léon Schwartzenberg, Albert Jacquart et Monseigneur Gaillot, afin qu’elles deviennent les co-présidents de l’association. Rencontrées dans les actions du DAL, elles représentent un atout pour l’association au profit de laquelle elles acceptent de mettre leur capital médiatique et leurs réseaux. Quant au secrétaire général de l’association, il est, par son parcours, assez révélateur de la philosophie de Droits devant !! : chanteur de rue qui n’a « jamais été encarté » ; se définissant comme « atypique dans le monde de la militance », il n’est, insiste-t-il, jamais passé par « les fourches caudines presque obligatoires du maoïsme, du trotskisme, du marxisme, ou de l’anarchie ». Il s’est tout de même engagé au DAL dès sa création, en 1990, engagement qu’il explique par « un côté de vie personnelle » ; il a connu de « grosses difficultés dans l’enfance », des « problèmes sociaux importants » : « deux expulsions de logement, la précarité ». Et puis, il y a cette coïncidence, sous les fenêtres de hôtel meublé où ils vivaient à cinq, dans quinze mètres carrés, le premier campement de l’Abbé Pierre s’installe en 1954. Ce campement avait « quand même marqué ses huit piges », et quand il a vu celui de la place de la Réunion en 1990, qui donna naissance au DAL, « il y a eu un retour, flash-back, case départ » : il décide de mettre « son itinéraire » et « sa connaissance de la rue » au service du mouvement. Cette connaissance l’a amené à monter toutes les actions du DAL, grâce à cette « perception, [cette] sorte de sens, d’acuité très forte sur le truc à faire, quand il faut le faire et où, et quand le moment est venu ».
L’association présente certaines analogies avec le DAL, tant dans ses formes, son mode de fonctionnement que dans son registre de mobilisation (les actions du DAL ayant toujours été conçues par le secrétaire général actuel de Droits devant !!). Ces deux associations jouent, de fait, un rôle « d’entrepreneur de protestation » : elles apportent de l’extérieur un savoir-faire, des réseaux de soutien, une logistique que tel groupe latent — parce que trop atomisé, désarmé culturellement, stigmatisé — ne parvient pas à construire à partir de ses ressources propres. La spécificité de Droit devant !! repose sur sa vision globale des mouvements qui s’est affirmée notamment au moment des grèves de décembre 1995 : les militants de Droits devant !! ont alors organisé des manifestations de chômeurs, de sans-papiers pour sensibiliser les salariés aux problèmes des précaires. Le 13 décembre 1995, ils lancent « l’appel des Sans » à partir du Centre Pompidou, qu’ils ont occupé pendant une semaine avec les associations AC ! (Agir contre le chômage !), Droit au Logement, MNSP (Mouvement national des sans-papiers), CdSL, Cimade, soutenus par certains syndicats. Cet appel à d’autres associations qui présentent le même mode de fonctionnement, est une autre spécificité de l’association. Ayant peu d’adhérents (un peu plus de mille) et très peu de militants actifs (une vingtaine), elle agit toujours en relation avec les mêmes associations. Le 15 décembre 1996, ce réseau associatif, crée, sous l’impulsion de Droits Devant !!, dans le 12e arrondissement de Paris, la « Maison des ensembles » : elle regroupe aujourd’hui une quarantaine d’associations de solidarité de quartier et de syndicats. En mars 1996, Droits devant !! met ses réseaux et ses militants au service du mouvement des sans-papiers.
A priori, l’association Droits devant !! pourrait apparaître comme étant le fait d’une poignée d’activistes inorganisés, frappant ça et là, suivant le cours de l’actualité, au moyen d’actions coups de poing. Elle semble, en effet, relativement résistante à une description classique. Personne ne peut dire qui en fait partie, ni quels sont ses terrains de lutte et ses modes d’action. Droits devant !! est relativement « petite » puisqu’elle ne compte qu’une vingtaine de permanents. Cependant, elle apparaît centrale puisqu’elle sait drainer un réseau important de personnes derrière elle, sans forcément que ces dernières fassent partie de l’association. La question du dénombrement comme critère de définition semble peu pertinente, de même que « l’en-groupe » et le « hors-groupe ». Par ailleurs, ses terrains de lutte sont multiples, allant du logement, à la défense des sans-papiers, en passant par l’opposition aux accords économiques internationaux, et ne permettent pas non plus de la cadrer. Ses modes d’action relèvent du paradoxe : ils mêlent des actions de terrain, des occupations illégales qui leur confèrent un aspect très « radical » à des actions plus réformistes.
Si les définitions traditionnelles ne permettent pas d’appréhender cette association, c’est qu’elle se présente comme une solution de rechange aux anciennes formes de militantisme. L’association a notamment construit son image en prenant le P.C.F. des années 1950-1960 comme contre-exemple. La structure en réseau qu’elle adopte lui permettrait d’intégrer les critiques qui ont été faites aux anciennes formes de militantisme. Cependant, les formes « rhizomatiques » portent en elles certaines contraintes d’organisation. Par ailleurs, la posture morale de Droits devant !!, proche de la vision rawlsienne de désobéissance civile, permet d’expliciter sa position ambiguë dans le champ du militantisme.

Radicalisme et réformisme de l’action

Prenons l’un des paradoxes les plus visibles de cette association : l’alliance entre, d’une part, des modes d’actions à la limite de la légalité, voire illégales, comme les occupations et les actions « coup de poing » qu’elle pratique et qui la font passer pour une organisation très radicale et, d’autre part, son recours à l’expertise et aux contre-propositions argumentées, qui la font davantage pencher vers le réformisme. Droits devant !! emploie des « méthodes de mobilisation », en rupture avec les manifestations habituelles. Comme le souligne Dominique Marchetti à propos d’Act Up-Paris, ses actions présentent des caractéristiques inverses de celles des manifestations traditionnelles. Dans ces dernières, « calme » et « dignité » sont préconisés afin de donner une bonne image des manifestants, alors que la provocation bruyante et spectaculaire semble à la base de l’action de Droits devant !! Le mot « gêne » revient d’ailleurs de façon récurrente chez les militants : une action, pour être efficace, doit se faire dans un endroit qui « gêne », comme l’explique le chargé médias de Droits devant !! « Les sans-papiers l’avaient compris eux-mêmes avec Saint-Ambroise, Saint-Bernard et les chômeurs d’AC ! aussi. C’est la même philosophie d’action. Les chômeurs, on n’en aurait jamais entendu parler si les ASSEDIC n’avaient pas été occupées, s’il n’y avait pas eu des occupations à droite et à gauche. C’est à partir du moment où l’on occupe que cela dérange les autres » .
Mais Droits devant !! s’illustre également par sa volonté de contre-expertise. Elle est par exemple à l’initiative de la création du RAÏ (Réseau d’Alerte-Inégalités), où se côtoient économistes, hauts fonctionnaires (l’association Points cardinaux), syndicalistes (CGT-Finances, CFDT Banque de France, Groupe des dix) et militants associatifs, sans compter les « taupes » de l’association qui travaillent à Bruxelles et informent le groupe sur les arcanes de l’assemblée, permettant ainsi un recyclage des données communautaires. Le but de ce réseau est de « tout passer au crible », des rapports annuels du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), à ceux du Haut Conseil de la santé publique, aux études de l’ancienne direction de l’évaluation et de la prospective du ministère de l’éducation nationale, ou du ministère de l’emploi et de l’UNEDIC : dépouillés, ils fournissent autant de matière première pour des argumentaires. Le premier travail de l’association se caractérise donc par une fonction de décryptage. Il s’agit de traduire en termes simples des problématiques pointues afin de les intégrer dans ses revendications sociales.
Cette première étape se double d’un travail de contre-proposition : le volet endettement de la loi Aubry, par exemple, a été amendé à partir des travaux de la CFDT-Banque de France pour le réseau. De même, la réflexion d’AC ! sur les minima sociaux au moment du mouvement des chômeurs s’est nourrie en partie des travaux du RAÏ. En septembre 1998, ils ont proposé un contre-budget, ou « le budget des exclus ». Ils ont aussi travaillé sur le rapport Boulard (sur la couverture maladie universelle), avec des syndicalistes de la MGEN (Mutuelle générale de l’éducation nationale) pour réintégrer certaines populations « oubliées » par le rapport, mais également sur le volet français d’une vaste étude communautaire sur les « minima sociaux vu d’en bas » pour laquelle l’Union européenne lui a accordé une subvention.
L’association Droits devant !! s’intègre également dans un autre réseau d’expertise : la coordination internationale contre l’A.M.I. (Accord multilatéral d’investissement). Ici aussi, deux phases complémentaires caractérisent le travail de la coordination. Pour la phase de décryptage, grâce à Internet ils se sont appuyés en temps réel sur les travaux de l’Américaine Lori Wallach , une juriste de l’organisation Public Citizen de Ralph Nader et sur les synthèses de Susan George. Droits devant !! a organisé également un congrès, un « Sommet citoyen international » contre l’A.M.I. en octobre 1998 qui a réuni une vingtaine de délégations du monde entier. Plusieurs débats étaient organisés sur deux jours et orchestrés par des experts. À titre d’exemples, on citera « Mondialisation de la pauvreté », « Économie globalitaire », « Le règne des spéculateurs », « Criminalisation de l’économie ». Après cette phase de décryptage et de dénonciation de ce traité, s’engage une phase de contre-proposition qui prend la forme d’un projet d’accord multilatéral pour les droits des peuples, alternatif à l’AMI dont ils exigent la discussion dans les instances internationales. Ce recours à la contre-expertise vise à crédibiliser cette gauche radicale et à lui permettre d’éviter la critique de « critique » uniquement « critique » et donc l’accusation de « démagogie ».
Droits devant !!, par cette double tendance au radicalisme et au réformisme, se situe dans une position ambiguë. Il est « attaqué » tant par les mouvements réformistes traditionnels que par les ultra-radicaux. Pour le secrétaire général de l’association, le fait « de faire valoir [leur] radicalité par des outils qui, eux, évitent l’affrontement direct » les oblige à créer une « troisième voie ».
On peut en partie lever ce paradoxe si l’on intègre ces modes d’actions a priori contradictoires dans une logique « morale » plus globale. Le recours à l’illégalité, au travers des occupations par exemple, n’a de sens que si elle conduit à une avancée juridique (les occupations du DAL ont conduit à la remise en place de la loi de réquisition). Droits devant !!, suivant l’exemple du DAL, semble ainsi s’inscrire dans la vision rawlsienne de la désobéissance civile , « acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement de la loi et de la politique du gouvernement » : ils « recourent à la conception commune de la justice qui sous-tend l’ordre politique » . C’est pour faire avancer l’égalité des droits et la loi qu’ils recourent à la désobéissance civile, se définissant eux-mêmes comme des « Robins des droits ». Cette conception est développée dans l’article 2 des statuts de l’association intitulé « de l’objet » : « Cette association a pour objet la lutte pour les droits et contre toute forme d’exclusion par l’élaboration et la mise en œuvre de partage des savoirs et d’échange des compétences, de créations, et de solidarité, dans le but de défendre et de promouvoir par la réflexion et l’action, l’égalité des droits sans distinction Français/étrangers : le droit au logement, le droit à l’emploi, au statut social, le droit à la santé et aux soins, le droit aux savoirs, à la formation, le droit à la liberté d’expression, le droit à la citoyenneté, le droit à la justice et à l’égalité, le droit aux loisirs, aux vacances, le droit à la création, le droit à la liberté de circuler et tous les droits susceptibles d’être revendiqués pour mettre fin à toute forme d’exclusion ».
Le paradoxe apparent entre ces actions et le « réformisme » dont fait preuve cette association se dissipe d’autant plus que les actions ne sont conduites que lorsque cette dernière a suffisamment fait avancer la phase de réflexion sur un sujet pour « occuper » telle ou telle administration. Pour être efficace, l’occupation doit concerner les lieux qui symbolisent, à leurs yeux, des injustices. Le secrétaire général de l’association explique ainsi que « l’action ne sert qu’à mettre en émergence toute la réflexion développée en aval. Et l’action, en général, ne sert qu’à mettre en avant des revendications patiemment tissées, une réflexion longuement discutée, et puis à ce moment-là, tout ce travail qui est fait par le biais de l’action, passe au niveau de l’opinion publique » .
Avant chaque occupation, plusieurs militants partent en « repérage » et évaluent les potentialités de chaque lieu d’action. Les lieux ne sont donc pas choisis au « hasard » ni même seulement pour la « gêne » que leur occupation pourrait potentiellement créer, mais en fonction de leur haute teneur symbolique supposée. Le choix du lieu fait partie intégrante de la réussite de l’action car, de ce choix, découlera bien souvent le succès de la médiatisation. Le but est de cristalliser l’injustice autour du choix des lieux occupés, d’« appuyer où cela fait mal », d’interpeller les autorités via les médias donc l’opinion publique. Quand les chômeurs occupent les ASSEDIC ou Sciences Po, l’action est symbolique mais, représente également un moyen de s’adresser directement aux causes présumées de l’injustice qu’ils subissent, causes directes dans le cas de l’occupation des ASSEDIC, ou causes indirectes dans le cas de Sciences Po. On retrouve tous ces éléments stratégiques dans l’occupation de la rue du Dragon par le DAL (occupation qui marque la naissance de Droits devant !!), avec le choix de l’occupation au plein cœur de Paris, à Saint-Germain-des-Près, d’un immeuble de la COGEDIM en pleine campagne électorale.
Dans la même perspective, les efforts de contre-expertise sont présentés comme impliquant un devoir moral de vérité de la part des experts vis-à-vis d’une population démunie. Ils se référent d’ailleurs toujours à des droits naturels qui auraient été bafoués. L’association fait souvent appel aux traités internationaux de défense des droits de l’homme (y compris les droits sociaux), à la déclaration de 1789 ainsi qu’à la déclaration universelle de 1948. Ce sont ainsi les droits de l’homme et les libertés fondamentales qui fondent leur rejet de l’A.M.I.

Un contre Parti communiste ?

Cette posture morale et cette volonté de « réformisme » traduisent aussi la volonté de montrer que l’association a intégré les critiques adressées aux « anciennes » formes de militantisme. Droits devant !! est attentive à l’image qu’elle donne d’elle-même. Il semble que l’association se soit créée en partie en prenant les formes hiérarchiques et bureaucratiques du P.C.F. comme contre-exemples.
On retrouve dans l’association, en creux, les caractéristiques du P.C.F. Le Parti communiste français de la fin des années 1950 est perçu comme une « institution totale » au sens de Goffman, comme un parti qui se veut à l’extérieur de la société établie, qu’il tient à distance, la contestant dans ses fondements. « C’est en somme, à lui seul, un parti-société, c’est-à-dire un parti porteur d’un modèle social » . Le parti se conçoit lui-même comme l’esquisse de son projet de société. Il devient dès lors un univers clos (ce qui explique que le nombre d’adhérents deviennent un véritable « secret de parti »), tourné vers l’intérieur (malgré sa volonté hégémonique évidente) et qui justifiera toute ses pratiques par le but qu’il s’est donné d’éradiquer la « société bourgeoise ».
À l’opposé de l’institution autocentrée que constituait le P.C.F., Droits devant !! se présente comme une association centripète, tournée vers l’extérieur. Son but ne serait pas de rejeter la société dans ses fondements, mais de la perfectionner. Elle ne veut pas créer de contre-société, mais se situe dans un même cadre d’intelligibilité. Elle parle d’acquisition de droits ponctuelle pour les plus démunis et de revendications pratiques, mais elle reste dans le cadre juridique, économique et social de la société actuelle. Cette association se garde bien de proposer une autre société ; elle a intégré les critiques portées au communisme et sait que ces thèmes ne sont « pas porteurs ». Elle se bat dans le cadre de la social-démocratie, avec ses règles du jeu.
Elle se situe à l’opposé de l’idéologie qui obligeait le P.C. à se construire un autre cadre de référence que celui de la « société bourgeoise », avec ses auteurs, ses journaux et ses écoles du parti. Droits devant !! se veut a-idéologique ce qui est censé lui permettre d’être plus tournée vers l’extérieur. Son secrétaire général explique ainsi la volonté de l’association de « s’ouvrir au maximum », de « faire fi du sectarisme, de l’enfermement idéologique » . Des dispositions ont même été prises afin d’éviter toute OPA idéologique sur l’association : aucun des 24 membres du conseil d’administration n’a de carte dans un parti politique, ce qui est présenté comme une garantie d’indépendance. Ces derniers présentent une méfiance à l’égard de toute récupération politique, les trotskistes étant considérés comme des « coucous, des oiseaux qui piquent le nid des autres ». L’association compte sur le parcours politique de certains de ses militants (les anciens exclus du P.C. et de la Ligue communiste révolutionnaire notamment), pour se prémunir de toute tentative de noyautage de l’association.
Par ailleurs, la volonté a-idéologique affichée par l’association permettrait à cette dernière de pallier le problème d’admission au sein de l’association. Si le P.C.F. a longtemps dressé des obstacles à l’entrée — sur le mode du « certificat de qualification » dont parle Max Weber à propos des sectes —, les militants de Droits devant !! se targuent de ne pas imposer de frontières entre eux et les autres puisqu’il ne s’agit pas d’adopter un nouveau schème de référence, mais au contraire, d’agréger des personnes différentes autour d’un projet. Tous s’accordent à dire que la force de Droits devant !! repose dans cet aspect « mosaïque » qui la caractérise, l’idéologie totalisante étant perçue comme instituant non seulement un système de domination à l’intérieur de l’association mais aussi une fermeture par rapport à l’extérieur.
Droits devant !! ne se veut donc pas définie par des frontières (ce qui explique la difficulté constante de ce genre d’associations pour dénombrer ses militants et le fait que le nombre de militants ne soit plus un enjeu). Chacun est censé pouvoir devenir militant à Droits devant !! sur simple demande. Les militants de l’association insistent sur le fait qu’il n’y a ni test, ni mise à l’épreuve, ni encore moins apprentissage idéologique préparatoire à l’entrée dans l’association. Pour preuve de sa volonté d’éradiquer les frontières, l’association se présente comme ayant intégré les personnes pour qui la lutte est engagée. Cette volonté affichée par le secrétaire général d’intégrer les « sans » (sans-papiers, sans-logis, sans-travail, etc.) dans les rouages de l’association est également révélatrice de la volonté d’éviter tout phénomène de délégation de pouvoir. On retrouve la critique deleuzienne de la représentation, avec cette idée qu’on n’a rien à apprendre de gens qui nous dirigent arbitrairement, mais que « nos seuls maîtres sont ceux qui nous disent “fais avec moi” et qui, au lieu de nous proposer des gestes à reproduire, [savent] émettre des signes à développer dans l’hétérogène. En d’autres termes, il n’y a pas d’idéo-motricité, mais seulement de la sensorimotricité » . L’association essaie donc d’adapter sa structure, ainsi que ses modes de fonctionnement, de façon à ne pas donner prise à la critique de la délégation. Statutairement, les sans-papiers, les sans-logis, les chômeurs, devraient tous faire partie intégrante de l’association. Cette égalité de principe entre les militants permanents et les précaires se traduit par l’emploi des termes « copains-copines », pour désigner non seulement les militants mais également les sans-papiers, les chômeurs, les sans-logis « encartés » (à Droits devant !! ) ou non.
Par ailleurs, si le P.C.F. des années 1950-1960 se caractérise par une structure très hiérarchisée et un appareil stratifié depuis le secrétaire général jusqu’à la cellule, Droits devant !! se présente comme une structure flexible ayant conjuré les risques de la bureaucratisation et de la hiérarchisation. Ainsi, les militants donnent de l’association, comme des mouvements qu’ils « impulsent », une image qui se veut en « rupture » avec le fonctionnement des structures syndicales et partisanes. Les militants insistent sur leur quête de formes d’organisation capables de conjurer « les périls » hérités des anciennes formes de mobilisation ; à cette fin, est mise en avant la structure « flexible » de l’association qui se compose d’une vingtaine de militants quasi permanents et d’une vingtaine de militants « actifs ». Le secrétaire général de Droits devant !! explique que le but ultime serait de parvenir à ce qu’il n’y ait plus dans cette association de structures de base comme celles imitées de l’« ancienne forme de militantisme », notamment de conseil d’administration, mais davantage d’informel.
Mais plus que cet aspect caricatural d’association qui colle au modèle des nouveaux mouvements sociaux et qui veut se détacher de manière brutale du contre-exemple du P.C.F., on note chez Droits devant !! une volonté d’adapter les formes de la lutte à ce qu’elle conteste, notamment aux nouvelles formes prises par le capital. Ainsi, aux formes en réseau adoptées par le capitalisme actuel correspondraient les mises en réseau de l’action militante. Droits devant !! aspire à s’organiser dans la logique du « réseau ». Elle se présente comme une association « rénovée », transversale, égalitaire, et refusant de se donner un champ limité d’intervention. À la globalisation du capital, Droits devant !! voudrait répondre par la globalisation de la lutte. Son mode d’action découle de cette volonté de décloisonnement. Ses militants interviennent rarement seuls mais essaient de rassembler un maximum d’associations et de syndicats pour une action.
L’association est centrée sur Paris ; elle n’a pas de « cellules » mais essaie d’être de toutes les luttes parisiennes comme provinciales, voire internationales, parce qu’elle a su créer autour d’elle un réseau associatif, symbolisé par la Maison des ensembles de la rue d’Aligre. Ces réseaux se créent avec les associations locales, au moment des parrainages républicains par exemple : les militants de Droits devant !! nouent alors des liens avec les associations de lutte pour les immigrés situées dans la région du parrainage.
Droits devant !! travaille en symbiose avec d’autres associations, notamment celles qui semblent présenter un mode de fonctionnement similaire comme le DAL, AC ! et Act Up, des syndicats (SUD, CFDT-Banques…) et la Coordination internationale contre l’A.M.I., les militants de ces différents mouvements se retrouvant sur les mêmes actions, mais également dans les réseaux qu’ils ont créés en commun comme le RAÏ.
Droits devant !! ne compte que deux mille adhérents et une vingtaine de militants actifs. Mais ce manque de moyen et cette structure flexible lui donnent un certain avantage par rapport aux anciennes formes de militantisme pour réaliser ses actions. Pour reprendre la comparaison de Deleuze entre le jeu de go et le jeu d’échecs, si les militants du P.C.F. des années 1950 sont comme les pièces d’échecs, qui ont des propriétés intrinsèques, « d’où découlent leurs mouvements, leurs situations, leurs affrontements » , les militants de Droits devant !! se rapprocheraient au contraire des pions de go, « éléments d’un agencement machinique non subjectivé, sans propriétés intrinsèques, mais seulement de situation ». Les échecs sont bien une guerre, mais une guerre codée, organisée, avec ses lignes de bataille, alors que le go est une guerre sans ligne de combat, une pure stratégie : « Il s’agit de se distribuer dans un espace ouvert, de tenir l’espace, de garder la possibilité de surgir en n’importe quel point » . On retrouve cette même efficacité dans les actions de Droits devant !!, efficacité due justement à ce côté imprévisible et désordonné qui les caractérise (on est assez proche du fleet in being de Virilio). Droits devant !! essaie de se métamorphoser, de se tenir à ce modèle rhizomatique. Elle tente même de calquer son mode d’organisation sur les principes constitutifs du rhizome explicités par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux.
Cependant, ce modèle est idéal-typique. L’association voudrait l’atteindre sans pour autant y parvenir. Des tentatives sont pourtant réalisées pour tenter de s’organiser en réseau. Par exemple, les militants tentent de mettre en place des relations avec les Droits devant !! locaux. L’idéal serait de créer un réseau d’associations, qui ne seraient tenues par aucun autre engagement que moral et qui auraient toutes le même poids politique (sans aucune prééminence du Droits devant !! « canal historique » sur les autres). Or, ce système n’est pas toujours viable, même s’il fonctionne sur certains objectifs de l’association. Comment, par exemple, exclure un militant de Droits devant !! contrevenant ? Si toutes les associations sont sur un pied d’égalité, qui représentera Droits devant !! dans les coordinations d’associations ? Quelles seront les instances décisionnelles ? Qu’est-ce qui reliera les associations entre elles ? Si Droits devant !! a une volonté de pallier certaines des difficultés engendrées par les formes classiques de mobilisation, les hiérarchies, les dysfonctionnements, se retrouvent cependant également dans le réseau, mais sur mode informel.

Une organisation sans mémoire

Droits devant !! se caractérise par une absence totale de « mémoire ». Aucun texte n’est fondateur. L’association revient régulièrement sur ses statuts (ils ont déjà subi plusieurs modifications depuis la naissance de l’association en décembre 1994), ou encore sur le manifeste, qui pourtant est censé être l’un des textes de référence. Il serait d’ailleurs assez inimaginable d’envisager une personne qui s’engagerait à Droits devant !! au regard de ses textes ou de ses statuts puisque ces derniers n’ont aucune pérennité.
La vie de l’association est marquée par l’urgence et la difficulté d’inscrire un projet dans la durée. Tout est dans l’urgence, mais rien ne se fait. Tout s’oublie ; on passe à autre chose. Les ordres du jour des conseils d’administration sont rarement respectés ; ils sont régulièrement « chamboulés » par une actualité plus urgente. Tout doit toujours être fait dans les plus brefs délais ; on se fixe des dates butoirs illusoires pour maintenir une certaine pression, mais ces dates sont vite oubliées, et le projet avec, même lorsqu’il se révèle être vital pour l’association. Une tentative avait par exemple été faite de mettre sur pied un groupe « finances » chargé de trouver des moyens de résoudre les problèmes de financement de l’association. Cependant, non seulement aucun compte rendu du travail de ce groupe n’a été fait et l’on ne se souvenait même plus des personnes qui y avaient participé, mais en outre les militants ne sont pas parvenus à inscrire ce groupe dans la durée puisqu’à la seconde réunion, sur les sept personnes initialement présentes, il n’en restait plus que deux. Tout se passe comme s’il était presque plus important au sein de cette association de se porter volontaire que de réellement réaliser ce pour quoi on s’était porté volontaire.
L’association se situe toujours dans le devenir ; le passé ne l’intéresse pas, même lorsqu’il s’agit de la mémoire de l’association. Elle n’a d’ailleurs pas constitué de banque de données comportant les documents susceptibles de la dater et de voir son évolution, bref de l’inscrire dans une histoire longue. Chaque militant s’est constitué un bout de la mémoire collective du groupe, sur des aspects qui l’intéresse, mais aucune mémoire centralisée n’est organisée. Cette absence de mémoire peut s’expliquer de plusieurs façons. Tout d’abord, droits devant !! se définit elle-même comme une association de lutte qui ne se perçoit comme entité qu’à travers l’action (avec le risque, comme le souligne l’un des militants, de confondre « action » et « mouvement »). Les divergences, les hésitations, sont toujours balayées (et les projets avec) lorsqu’il s’agit du passage à l’action. On retrouve dans cette centralité de l’action, certaines des caractéristiques de la meute d’Elias Canetti . L’élan collectif, la force et l’unité de la meute sont tendus vers la réalisation de l’action. Chaque action étant une remise en cause de la meute, un nouveau « coup de poker » puisque la pérennité de cette dernière en dépend. Son unité ne se réalise que dans l’action. On retrouve d’ailleurs certaines des caractéristiques de la meute vue comme machine de guerre. Les formes d’action recoupent, ici encore, le concept de fleet in being de Virilio : c’est la présence permanente d’une flotte invisible pouvant frapper l’adversaire n’importe où et n’importe quand.
L’autre explication de la difficulté de l’association à s’inscrire dans le temps découle de l’instabilité de ceux qui la constituent. Les sans-papiers, les précaires sont fluctuants. Lors d’une des premières réunions du RAÏ, sans-papiers comme précaires expliquaient au groupe de chercheurs qu’ils étaient prêts pour le moment à s’engager dans ce projet, mais que ce dernier était à trop long terme pour qu’ils puissent être certains de s’y engager jusqu’à sa fin (la recherche se déroule sur deux ans). L’un des problèmes majeurs de l’association est sa difficulté à stabiliser les groupes de personnes. Le noyau dur risque d’exploser du jour au lendemain. L’association semble donc s’inscrire dans un temps court afin de s’adapter à l’horizon temporel des personnes précaires. Les dossiers suivent le parcours des personnes présentes dans l’association : un sans-papiers régularisé ou un précaire qui trouve du travail auront tendance à s’en éloigner et à laisser derrière eux les dossiers dont ils avaient la charge. Ils seront donc abandonnés, oubliés, puis repris ultérieurement par une autre personne, et ainsi de suite. Le problème se pose de façon encore plus aiguë lorsqu’il s’agit d’une personne élue au conseil d’administration (ce dernier est nommé conseil d’administration fantôme par les militants).

L’improbable décision

Cette caractéristique de l’association permet de pointer les difficultés liés à la forme même de l’association, à son caractère rhizomatique. On peut imaginer les difficultés que peuvent engendrer pour la prise de décision l’« amnésie » et la « fluidité » de la forme en réseau. Dans un réseau, rien n’est fixe, les gens viennent, ne viennent plus, puis reviennent. On connaît rarement la date des réunions et ceux qui y assisteront. Par ailleurs, les militants de Droits devant !! naviguent souvent entre plusieurs réseaux, les dates et heures de réunions se chevauchent, et suivant les sous-groupes auxquels ils participent, ils vont être absents de telle ou telle réunion, sur un sujet qu’ils avaient pourtant commencé à suivre. Dès lors, une décision ferme est très difficile à obtenir. D’autant plus qu’un autre facteur constitutif du réseau entrave la prise de décisions : l’hétérogénéité des membres de l’association. En effet, Droits devant !! est constitué de différents pôles : certains seraient assez proches du catholicisme social, d’autres des libertaires, certains sont dans la mouvance des mouvements gay, de la gauche américaine. À ces pôles viennent s’ajouter des positions intermédiaires. Or, sur certains points, qui touchent par exemple à la morale domestique, un accord n’est pas possible entre ces différents pôles. En outre, les positions seront obtenues d’autant plus difficilement qu’une des spécificités de l’association est de fonctionner non pas sur le mode du vote, mais sur celui du consensus (tout le monde doit être d’accord sur l’action à mener). Les militants de l’association soulignent eux-mêmes les difficultés qu’ils rencontrent afin d’obtenir une décision à l’arraché, et les nombreuses « engueulades » qui auront précédé celle-ci. Dans certains cas, l’accord n’est pas envisageable et après cinq heures de réunion rien n’est décidé, sinon le déplacement d’une virgule dans un communiqué. Comment se fait-il alors que des décisions soient prises et que des actions soient entreprises ?

Le consensus et l’amour du chef : une communauté affective

La justification de Droits devant !! pour défendre la validité du consensus est très deleuzienne. Le consensus est toujours trouvé, puisque la différence n’est pas opposition. « Ce n’est pas la différence qui suppose l’opposition, mais l’opposition qui suppose la différence ; et loin de la résoudre, c’est à dire de la conduire jusqu’à un fondement, l’opposition trahit et dénature la différence. Nous disons non seulement que la différence en soi n’est pas “déjà” contradiction, mais qu’elle ne se laisse pas réduire et menée à la contradiction, parce que celle-ci est moins profonde, et non pas plus profonde qu’elle » . On retrouve la justification qu’utilisent les militants pour démontrer que les différences ne constituent pas un inconvénient pour le bon fonctionnement de l’association et la prise de décision.
Cependant, cette justification n’est pas viable autrement que théoriquement. En effet, le modèle habermassien « hyper communicationnel » que se donne l’association achoppe sur des questions pratiques de réalisation des actions. Après plusieurs heures de discussion et de remise en cause, c’est finalement la personne qui sera chargée de l’action ou du dossier qui, de facto, imposera son point de vue. Plusieurs militants réclament d’ailleurs d’être davantage tenus au courant lorsque la signature de l’association est engagée. La décision finale est entre les mains d’une poignée de personnes mandatées pour ces actions. Chacun se spécialise dans un domaine déterminé.
« Pour rester à Droits devant !! ce n’est pas forcément si facile que ça, il faut s’accrocher, il faut trouver sa place, il faut faire sa place », remarque une militante . Chacun reste seul en étant pourtant avec les autres, chacun mène sa propre affaire en même temps qu’il participe à la bande. On dérive dès lors sur des rivalités entre les personnes : l’obtention de certains mandats se révélant stratégique. En outre, certains dossiers demandent une formation, et ceux qui ne veulent pas la suivre ne seront pas aptes à parler. Se dessine une ligne de clivage entre ceux qui peuvent exprimer clairement leurs idées et s’informer et les autres. Or, à Droits devant !! toutes les personnes n’ont ni un niveau socioculturel équivalent, ni la même estime de soi. Les sans-papiers, les précaires, imposent rarement leurs points de vue et se laissent généralement guidés par la ligne dominante. Ils ont également tendance à se conformer à l’opinion du groupe lorsque l’objet est ambigu (questions sur la mondialisation), mais aussi lorsqu’ils devront exprimer publiquement leurs opinions, notamment s’ils s‘opposent à une forte majorité d’avis contraires. Les prises de décisions et les mandats importants sont donc souvent le fait de personnes qui ont une aura dominante dans l’association. Si l’égalité est inscrite en principe dans l’association, elle n’existe pas en fait. Les éléments les plus stables ont une place dominante au sein de cette association.
« Partout où il y a multiplicité, vous trouverez aussi un individu “exceptionnel” ». C’est celui que Deleuze et Guattari appellent « le chef de bande » ou « le maître de meute » . Le secrétaire général remplit ce rôle. Lors des discussions, il tend souvent à se perdre dans les énoncés collectifs ou plutôt à aplanir les divergences en proposant des accords minimaux sur des points minimaux, en se protégeant derrière une position Droits devant !!, des principes Droits devant !!, en vue de réconcilier le groupe par des énoncés consensuels. Cependant, pour l’impulsion et les prises de décisions, le secrétaire général retrouve sa place hors groupe, supérieure au groupe, un rôle de guide, chargé de montrer la bonne marche à suivre. Il est considéré comme ayant le pressentiment des désirs du groupe et il se sert de ce pouvoir comme d’une règle. Il joue également un rôle de régulateur. Il est le garant de l’équilibre émotionnel des militants de l’association et est, par là même, toujours sensible à son climat. Il est investi d’une sorte d’aura vis-à-vis des militants parce qu’il canalise les tensions à l’intérieur de l’association. C’est lui qui console, qui écoute les gens quand « ils pètent les plombs » et qui les réconcilie avec le reste du groupe. Il est le médiateur émotionnel de l’association. Il prône une catharsis, mais est toujours là pour aplanir les divergences qui en résultent. Les militants de l’association s’accordent d’ailleurs à dire que, sans lui, l’association n’existerait pas. Il utilise un vocabulaire très affectif, parfois presque religieux : il ne faut jamais « déconnecter l’humain de l’objectif collectif », le but étant de ne « jamais laisser qui que ce soit en perdition » ; il faut « prendre le temps de discuter », « lier les battements de cœur individuels ». Cette charpente affective serait la condition sine qua non pour créer les bases qui permettraient la participation du groupe à l’élaboration et à la mise en œuvre des décisions. Le rôle du secrétaire général est d’autant plus central dans une association telle que Droits devant !! que la majeure partie des militants sont instables émotionnellement en raison de leur précarité. Il devient le père consolateur des sans-papiers ayant essuyé plusieurs refus, des anciens prisonniers, des malades et des SDF. Il est l’élément qui permet d’atténuer les rugosités et les aspects glauques de l’association. Le chef prend la place de l’idéal du moi chez chacun des membres du groupe.
Dans cette association, le chef ressemble cependant davantage à une « star » qu’à un homme de pouvoir. Il commence chacune des grandes réunions par une lecture assez lyrique, que tout le monde écoute, captivé, et les conclut par un tour de chants. Il est l’instigateur et le pivot des grands cérémonials de Droits devant !! Cependant, sa place ne reposant que sur de l’affectif, il risque à tout moment d’être désavoué, abandonné des siens. Mais jusqu’à présent, jamais personne n’a remis en cause son autorité. À certains moments de fortes tensions, il remet son mandat en jeu (il n’y a donc pas d’élection à intervalle régulier), mais il est toujours plébiscité. Jamais personne ne s’est d’ailleurs présenté contre lui. C’est le « gourou », auquel on voudrait ressembler à tous les sens du terme, c’est-à-dire spirituellement comme physiquement. Certains se targuent de s’habiller comme lui, de se coiffer comme lui ; il en rit et en conclut, que « ça fera un clone de plus ». Mais si chacun se sent lié aux autres du fait de l’amour qu’il lui porte, il est aussi un enjeu de rivalités ; chacun joue à savoir qui sera le plus proche de lui. Il tente cependant de dissiper toute rivalité ou compétition naissante.
La charpente de l’association repose quasi entièrement sur l’affectif. Comme la meute, l’association est une forme d’émotion collective qui existe parce que les militants sont peu nombreux — quelques personnes qui se connaissent parfaitement entre elles. Comme dans la meute, celles-ci sont des personnes qui « ont toujours vécu ensemble, [qui] se voient tous les jours, [qui] ont appris à s’estimer mutuellement au plus juste dans nombre d’entreprises collectives ». La meute est supérieure à la masse parce que, comme elle ne comprend que des gens qui se connaissent, « même si des circonstances contraires la font éclater, la meute se regroupe sans cesse » . Sa durée est garantie aussi longtemps que ses membres sont en vie. On retrouve ici, non pas la caractéristique de tous les militants de Droits devant !! mais de ceux qui forment son noyau dur, c’est-à-dire de ceux qui occupent une place dominante dans l’association et qui assurent sa pérennité (tous les militants ne sont pas fluctuants). Toutefois, aucun des sans-papiers ne fait partie de ce noyau dur ; ils sont toujours relégués à la logistique et servent davantage de caution morale. Cependant, le côté affectif de l’association joue à plein sur eux. Le paternalisme du noyau dur leur fait supporter cette situation. Dès lors, la communication au sein de l’association ne se fait pas selon un système habermassien d’accès facilité aux informations, mais la chaîne de communication de l’information suit la chaîne de sympathie. Les sans-papiers en sont donc généralement d’autant plus exclus qu’ils seront moins proches du noyau dur.
Cela explique les difficultés que rencontre cette association pour augmenter le nombre de ses militants. Son organisation locale soulèvera des difficultés, en raison de l’inexportabilité du modèle Droits devant !! Paris. « Ils jouent à être nombreux. Mais ils ne le sont pas, ils sont très peu ; la densité réelle qui leur manque, ils la remplaceront pas l’intensité » . De même, pour les réseaux qui se constitueraient autour de l’association. Ici aussi, la comparaison avec la meute s’avère plus riche que le concept de réseau. Les meutes, comme Droits devant !!, s’unissent pour certaines entreprises éphémères. « Mais la conscience distinctes des deux quantités restera toujours vivace ; il se peut que dans le feu de l’action elle disparaisse un instant, mais jamais pour longtemps » .