La majorité désarmée

La majorité désarmée

Coopération et concurrence dans la société française

Andrea Exler

Les sociétés occidentales connaissent, depuis l’avènement du gouvernement démocratique et de l’économie de marché, certains problèmes fondamentaux communs, auxquels elles répondent chacune en fonction de leurs traditions nationales préexistantes. Un des dilemmes inhérents à toute société encourageant l’individualisme et la réussite personnelle est de maintenir le niveau de coopération et de solidarité nécessaire à la stabilité et à la légitimité de l’ordre collectif. Il est un trait distinctif des sociétés démocratiques que la disposition à coopérer, là où les individus inclineraient plutôt à poursuivre leur intérêt personnel au détriment des intérêts légitimes des autres, ne peut guère être obtenu par l’exercice d’une contrainte directe. D’une part, la possibilité de telles contraintes est limitée par la règle démocratique de la liberté, d’autre part et surtout, les sociétés industrialisées de l’Occident sont désormais trop complexes pour être régies par les principes simples de l’injonction et de la punition.
La coopération dans une société hautement différenciée suppose une disposition mentale généralisée qu’il est impossible de décréter en tant que telle. L’art de gouverner consiste dès lors à établir les institutions de telle façon que la concurrence et la coopération puissent coexister sans se paralyser mutuellement. Les institutions doivent être entendues ici au sens large du terme, ainsi que l’on dit du mariage qu’il est une institution. Dans la France contemporaine, l’institution qui façonne l’intersection de la concurrence et de la coopération dans la vie sociale est celle du concours. De même que l’institution du mariage détermine la perception et l’action non seulement des époux, mais également d’une multitude d’autres catégories dans la société, tels les enfants et même les célibataires, l’institution du concours constitue elle aussi un principe organisateur dont les effets réels dépassent largement les situations qui en relèvent en droit.
Le concours est une procédure censée garantir l’attribution des positions sociales selon le mérite des candidats. Pour comprendre ses effets de réalité, il faut s’attarder un peu sur le tour malheureux que prit le noble principe de la méritocratie en France. L’idée fondamentale de la méritocratie prévoit que chacun soit apprécié pour ce qu’il fait, et non pour ce qu’il est. Cette règle s’applique certes au premier chef aux procédures qui régulent l’accès aux positions convoitées. Toutefois, il importe de comprendre qu’en aucun cas, elle ne saurait concerner que ces procédures. S’il en était ainsi, le détenteur d’une position donnée serait, une fois installé, à l’abri de toute évaluation de son activité. Il serait, en d’autres termes, apprécié pour ce qu’il est indépendamment de ses mérites réels dans l’accomplissement des tâches qui lui ont été confiées. Ce cas de figure est manifestement contraire à l’exigence première de la méritocratie. Or, dans la France d’aujourd’hui, un des phénomènes les plus frappants et lourds de conséquences est la faible acceptation, dans les organisations et entreprises, du principe d’évaluation, et le repli des individus sur les droits qui découlent de leur statut .
On a affaire ici à un état de fait qu’il n’est pas abusif de désigner comme paradoxal. Un paradoxe est défini comme une contradiction qui résulte de la déduction correcte de prémisses non contradictoires . Il a souvent été dit que la France moderne est la plus méritocratique des sociétés occidentales, et cela est vrai en ce qui concerne les prémisses. Elle a opté pour un système de recrutement des dirigeants qui vise à écarter rigoureusement toute interférence des variables d’ordre sociologique. À la différence des universités renommées aux États-Unis ou au Royaume Uni, les grandes écoles françaises ne demandent pas des frais de scolarité élevés. L’anonymat des concours d’entrée peut être considéré comme garanti. Contrairement enfin aux pays de l’Europe du nord, qui ne connaissent pas de restrictions d’accès aux établissements d’enseignement supérieur, le système français comporte une incitation à l’excellence. L’admission aux écoles prestigieuses étant valorisante, la séparation des établissements devrait en principe stimuler les efforts individuels.
Dans ce système de sélection, on le voit, comptent seuls l’individu et ses talents. Il est ainsi en parfaite correspondance avec la maxime selon laquelle chacun sera apprécié pour ce qu’il fait indépendamment de ce qu’il est. Seulement, les individus n’obéissent pas aux mêmes lois que la logique, et ces prémisses strictement méritocratiques aboutissent à une société dont le fonctionnement effectif repose sur des privilèges et particularismes de groupe, qui écrasent les personnalités individuelles et leurs potentiels spécifiques. Pour élucider cette contradiction, il faut déterminer comment l’incitation à l’excellence, inhérente à la méritocratie française, opère socialement. Cette question étant d’une complexité redoutable, nous devons ici schématiser à dessein, grossir les traits, afin de faire ressortir un mécanisme qui n’apparaît dans la réalité sociale que comme une tendance, plus ou moins accentuée, plus ou moins visible, suivant le contexte.

L’incitation à l’excellence

Le système qui valorise uniquement les individus et leurs talents, et qui se donne la tâche d’en détecter les meilleurs, engendre une forme particulière d’organisation sociale. L’individu n’y peut jouer que des jeux à somme nulle : pour les gagnants, le gain sera maximal et se mesure par la perte, elle aussi totale, des perdants. Pour la durée du jeu, les participants sont considérés comme égaux, mais l’inégalité la plus drastique les guette une fois que les jeux sont faits. La disparité radicale entre les gagnants et les perdants alimente le caractère non coopératif de l’organisation sociale française. Rappelons qu’aux jeux à somme nulle s’opposent les jeux incitant les joueurs à coopérer les uns avec les autres afin de réaliser un gain relatif, mais non maximal ; ceux jeux sont dits « coopératifs à somme positive ». La disposition à coopérer dépend de l’estimation qu’effectue l’individu du gain qu’il ambitionne et de la perte qu’il subira en cas d’échec. Or, la sélectivité du système éducatif français opère de telle façon que la coopération ne permet ni d’augmenter le gain ni d’atténuer la perte individuelles. L’incitation à l’excellence, telle que l’institution du concours la met en œuvre, incite ainsi en même temps au combat solitaire.
Cette particularité apparaît le plus clairement lorsqu’on pense aux procédures d’admission aux grandes écoles et aux emplois publics. Mais il s’agit là d’une norme fondamentale, qui apporte avec elle des pratiques et des attitudes qui se répercutent massivement sur l’ordre collectif dans son ensemble. Il en résulte une société partagée en deux catégories fort éloignées l’une de l’autre : le haut et le bas. Elles sont définies par une opposition simple de type binaire : excellent/non excellent. Cela signifie notamment que l’incitation à l’excellence, en l’absence de toute incitation à la coopération, s’accompagne d’une excessive dévalorisation des positions médianes. Le centre de l’espace social, très encombré dans d’autres pays européens, se trouve plutôt vacant dans la société française. Dans la vie sociale non moins que dans la vie politique, le centre reste synonyme de banalité, ce péché capital dans l’imaginaire français.
À côté des gagnants du jeu méritocratique se constitue une armée de réserve de perdants, définis et perçus par les dirigeants en fonction de ce qu’ils ne sont pas. D’où certaines propositions politiques parfaitement incompréhensibles aux observateurs extérieurs non initiés. Pour renforcer la justice sociale, il faudrait, semble-t-il, produire 80% de bacheliers au lieu des 60% actuels. La réforme est conçue à partir de la question, non pas de savoir ce que font effectivement les intéressés, mais ce qu’ils ne sont (malheureusement) pas (encore). La masse de non-excellents fabriquée par la méritocratie n’est évidemment pas un bloc monolithique. Toutefois, à la différence des individus qui occupent les mêmes positions sociales et professionnelles dans des pays comparables, les non-excellents ainsi étiquetés par le système éducatif français forment, en tant que tels, un groupe, uni par une sinistre caractéristique commune : ils portent à jamais la marque ineffaçable et répugnante de la médiocrité.
De façon plus exclusive que dans n’importe quel pays comparable, le système éducatif de la France monopolise le droit de mesurer la valeur des individus et de déterminer leur utilité pour la société. Dès son entrée dans la vie professionnelle, le jeune Français se voit ou bien consacré ou bien disqualifié par un verdict sans appel. Avant même d’expérimenter le poids des hiérarchies dans le monde du travail, il a appris à se considérer lui-même et à considérer les autres à partir des titres que possède une personne, non en fonction de sa compétence et de sa conduite dans une situation concrète. Les traces de ce divorce entre le statut et l’action traversent l’histoire de la France moderne comme un organigramme latent, inébranlable par les modifications du droit. Dans un essai devenu classique, le sociologue américain Jesse Pitts a analysé cette même tendance à l’arrière-plan de la tradition catholique française : « L’individualité ici consiste à découvrir sa position au sein de la hiérarchie et à s’en servir comme d’une ancre pour ses pensées et même ses écarts » . Proust ne manqua pas, dans son vaste et cruel tableau de mœurs, de le parodier : « La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être » . La France contemporaine conserve cette spécificité à travers une aristocratie de talent dont l’action réelle ne se discute plus une fois qu’elle a été inaugurée en bonne et due forme.
Emma Shnur s’est récemment interrogée sur la contradiction d’une société qui, d’une part, enseigne à sa jeunesse les horreurs du nazisme, professant « plus jamais ça », et qui, d’autre part, confie les jeunes à des écoles propageant l’égalité et le respect mutuel tout en semant l’esprit de corps et la jalousie maladive. « S’y apprend-il la soumission ou la résistance aux autorités constituées ? Quelle race de seigneurs nous prépare notre impitoyable méritocratie, dite républicaine ? Quels ressentiments rageurs s’y accumulent, qui pousseront les perdants à écraser de plus faibles qu’eux-mêmes ? » Par un coup de force classificateur, le système éducatif partage les intéressés en une infime minorité d’excellents et une masse atone de non excellents, laissant désert le milieu et inexploitée la possibilité de gratifications partielles qu’ouvrirait un système plus différencié et moins rigide. La majorité demeure structurellement exclue du droit à l’estime, cependant indispensable pour réconforter la confiance et la loyauté dans la vie sociale. La société française, fidèle adepte des principes qui l’organisent, se transforme en une gigantesque machine à produire du ressentiment.
Dans la vie sociale et professionnelle de tous les jours est censée se dérouler la difficile collaboration entre les excellents et la majorité stigmatisée par leur non-appartenance au premier groupe. Cette drôle de majorité comporte à son tour deux couches. La « classe moyenne », définie en termes de quantités (les revenus) sans qu’on lui reconnaisse des qualités dignes de mention, n’a que le sentiment subjectif de sa médiocrité à supporter. Les « commerçants », les « commerciaux », et toutes les autres catégories un peu suspectes parce qu’ils n’ont pas accédé à leurs positions par concours, conservent la possibilité de participer à la vie sociale par voie de consommation. Or, ce deuxième pilier de l’ordre collectif dans les pays industrialisés ne parvient plus à présent à opérer l’intégration du plus grand nombre en France. Ceux, toujours plus nombreux, qui sont dans l’impossibilité de produire et de consommer, se trouvent dénoués du nécessaire ancrage normatif et affectif dans la société. Les ouvriers peu qualifiés menacés par la crise, les « smicards » en bas de l’échelle sociale participent certes, mais bien souvent en vue d’assurer leur seule subsistance et avec la perspective d’être tôt ou tard chassés de leur position déjà dévalorisante. Il reste les chômeurs, les RMIstes, les « paumés » de tous ordres, parias parmi les inaptes. Ce sont les déchets de la méritocratie, une communauté de méprisables, défaillante par rapport à toutes les valeurs de la société : décidément non excellents, ils se révèlent de surcroît incapables d’intégrer l’univers prosaïque des producteurs et consommateurs.

Démocratie ou élitisme ? Les mauvaises surprises de l’individualisme à la française

La méritocratie rigoriste est génératrice, dans la société française, de valeurs implicites et d’attitudes inavouées : ce qui importe, c’est d’appartenir à une élite sélectionnée, dont les qualités réelles ne font guère l’objet d’une évaluation critique. Ces pratiques sont d’autant plus malaisées à admettre, voire à repérer, qu’elles sont en contradiction avec les prémisses du système qui les engendre. Dans la vie sociale et politique, elles produisent deux séries d’effets. Premièrement, il en résulte un individualisme plutôt contradictoire, consistant en une concurrence pour l’accès aux groupes prestigieux, lequel entraîne la dépendance et multiplie les contraintes au lieu d’encourager l’autonomie et la créativité. La méritocratie de stricte observance finit par enfanter un ordre rigidement hiérarchisé dans lequel chacun défend les attributs, péniblement acquis, qui le singularisent par rapport à la masse médiocre. Au sein de cette association de combattants solitaires, la coopération sociale et la solidarité demeurent improbables. Une fois la position de l’individu déterminée, son statut l’emporte sur ses actions, et cela dans deux sens. S’il est notoirement malaisé de prendre l’initiative, le régime de la responsabilité individuelle demeure en même temps très souple.
Un deuxième type de conséquences concerne plus spécifiquement les groupes, que l’on s’accorde à désigner comme « l’élite dirigeante », qui occupent des positions clés dans les domaines politique et économique. Source inépuisable de commentaires ironiques ou alarmistes, les dirigeants français ne sont assurément pas des dirigeants comme tous les autres. Cela relève d’une tradition éprouvée, dans la société aussi bien qu’en sciences sociales, en France comme à l’étranger, de s’étendre sur leur singularité . La montée de l’extrême droite et le chômage persistant ont remis le sujet sur l’agenda des chercheurs, des journalistes et des responsables politiques. Ce qui frappe les observateurs, ce n’est pas le fait brut qu’il y ait des élites. Les hiérarchies sociales existent ailleurs aussi. Elles représentent, selon toute vraisemblance, une constante historique impossible à supprimer par le volontarisme politique. Bien avant les expériences de notre siècle, David Hume avait exprimé cette énigme transhistorique et transculturelle de l’homme par une formule simple et définitive : Why are governed many by the few ?
En régime démocratique, un défi majeur consiste à trouver à la question de Hume une réponse qui convainque les intéressés. Avec l’adieu à l’ordre imposé et fatalement inégalitaire, les fondements de la validité du phénomène hiérarchique deviennent précaires. Les hiérarchies doivent constamment être rendues acceptables aux yeux des acteurs sociaux. Il est communément admis que, dans une société démocratique, l’égalité constitue seulement la règle du jeu, non son résultat. Autant que faire se peut par les moyens de la politique et du droit, cette exigence démocratique est satisfaite dans le cas de la France. Toujours est-il que l’égalité que l’on pourrait appeler procédurale n’est qu’une condition nécessaire, mais pas suffisante, de la légitimité de l’ordre social. Pour que la répartition inégale des bénéfices soit effectivement reconnue, pour que la démocratie ne soit pas considérée comme purement « formelle », il est d’une importance non moindre de se demander comment les hiérarchies sont perçues par les membres de la société.
C’est bien là le « rationalisme » de la politique française, dont il a été tant question : elle ne tient pas compte de la manière dont les institutions et l’action publique sont perçues par les populations administrées, notamment de l’écart qui peut exister entre les faits et leur perception subjective. Le système français d’admission aux grands établissements d’enseignement et aux emplois publics est parmi les plus méritocratiques du monde. L’État français procède par ailleurs à une redistribution massive afin d’élever le niveau de vie des catégories désavantagées et de secourir les victimes de la crise économique. Or, en dépit de tous les efforts bien réels de sortir de la crise de légitimité qui frappe en plein fouet les institutions françaises, les indicateurs tels que la montée du vote frontiste montrent que le civisme et la loyauté envers le régime en place connaissent désormais une chute libre, et le sentiment subjectif d’injustice ne cesse de s’accroître. Une fois de plus, la France risque de faire revivre cette « exception » qui fait que, dans la patrie de droits de l’homme, la démocratie demeure extrêmement instable et menacée. « Depuis sa Révolution, la France […] a connu deux monarchies, deux empires, une dictature proto-fasciste, et cinq Républiques » . Chaque bouleversement porte la promesse d’instaurer enfin l’introuvable paix sociale, jusqu’au moment où les dirigeants sont brusquement déclarés inaptes à tenir leurs engagements et aussitôt bannis par un nouveau renversement.
Involontairement sans doute, Pierre Bourdieu fournit, à côté des études classiques sur les particularismes français, l’outillage théorique pertinent pour la compréhension de cette instabilité. Il semble, en effet, que l’apport la sociologie de la reproduction culturelle soit plus important pour l’étude comparée des cultures nationales que pour celle de l’évolution globale des sociétés occidentales. Cela ne signifie pas que les inégalités qui se « trahissent » par des pratiques culturelles existeraient uniquement en France. Cependant, la manière spécifique dont l’école de Bourdieu théorise ce phénomène nous renseigne avant tout sur la façon dont il est vécu dans le contexte français. La sociologie de la reproduction culturelle s’efforce d’expliquer les actions (la visite des musées, par exemple) par un statut (catégorie sociale aisée, diplômé de l’enseignement supérieur), pour enfin expliquer ledit statut par l’origine sociale . Cette chaîne ininterrompue de prédispositions permet de ramener toute action concrète à des facteurs reculés dans le temps, sur lesquels l’individu n’a par conséquent aucune prise. L’école de Bourdieu souligne à juste titre qu’il s’agit là de corrélations statistiques, détectables dans de multiples domaines relevant en apparence de goûts et de choix personnels. Il reste cependant à déterminer dans quelle mesure la situation empiriquement observable est le produit d’une fatalité inéluctable ou bien, au contraire, d’une disposition mentale, propre au contexte culturel de la France, qui consiste à méconnaître l’existence de choix et à percevoir les comportements et les attitudes comme dictées par une sorte de force majeure sociologique. Les thèses de Bourdieu peuvent être lues en sens inverse — lecture qui suggère que les individus font ce qu’ils font parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. La sociologie de la reproduction culturelle véhicule une vision du monde radicalement anti-volontariste.
Pour illustrer le propos, notons que le problème traité par l’école de Bourdieu fait également, depuis les années 1970, l’objet de tout un courant de recherche qui ne s’est pourtant jamais établi en France : la sociologie de la différenciation sociale, en particulier la théorie systémique de la différenciation . Cette dernière met l’accent sur les activités poursuivies au sein d’une sphère de la société. Dire d’une société qu’elle est différenciée implique que la diversité des attitudes découle de celle des occupations, et non des origines. Pour déterminer d’où vient l’hétérogénéité et comment elle opère socialement, la sociologie de la différenciation pose la question : « qu’est-ce que font les gens ? », alors que la sociologie de la reproduction culturelle se demande : « quelle est l’origine (et donc l’habitus) des gens ? » Dans un cas, l’interrogation vise le présent, dans l’autre cas elle est centrée sur le passé des acteurs. Une implication logique de la perspective adoptée par la théorie de la différenciation est que les attitudes des acteurs peuvent être influencées par leurs activités, plus précisément par l’architecture organisationnelle et les règles du droit qui encadrent ces activités .
Aucune des deux perspectives n’est en elle-même plus convenable que l’autre. Il est assurément d’une grande utilité, en démocratie, de souligner le caractère « structurel » des inégalités, c’est-à-dire le fait qu’elles se reproduisent avec les générations. Mais il se trouve justement que l’autre interrogation, supprimée par la sociologie française, tend à être négligée par la société française tout entière, et que ce biais engendre un déficit important. Jacques Julliard l’a formulé ainsi : si les élites étaient composées d’individus dont les origines correspondaient proportionnellement à la stratification de la société, alors que leur comportement resterait le même que celui des élites actuelles, le pays n’aurait encore rien gagné . La question soulevée de manière obsessionnelle : « quelle est l’origine des élites ? », occulte la question non moins essentielle : « qu’est-ce que font les élites ? »

L’exception française aujourd’hui

Nous ne voulons pas nous joindre aux commentateurs qui s’étendent sur les difficultés de la France pour célébrer les vertus des nations qui ont apporté à ces questions des réponses plus opérantes. Quelques points de divergence méritent cependant d’être mentionnés, ne serait-ce qu’à titre de suggestions pour des expériences de pensée. En allemand, le titre de l’ouvrage le plus célèbre de Pierre Bourdieu, La distinction, s’est révélé intraduisible. Paraphrasant tant bien que mal le sens, l’éditeur a choisi le titre « Les différences subtiles » . Dépourvus d’écoles d’élite , confondus dans une « société de classe moyenne nivelée » (Schelsky) et unis par un consensus social-démocrate incontesté dans son principe, les Allemands ont compris la réflexion de Bourdieu plutôt comme un guide détaillé de la civilisation française.
En ce qui concerne l’Amérique du nord, la comparaison met au jour un autre aspect central du même problème. La contestation de l’ordre existant est moins virulente outre-Atlantique qu’en Europe, alors que les inégalités sociales, ainsi que l’hétérogénéité culturelle, y sont nettement plus accentuées. C’est que les Américains se sont dotés d’un système de règles minutieuses de conduite, qui superpose aux écarts matériels une uniformité des pratiques rassemblant des gens par ailleurs formidablement inégaux. Tocqueville décrivit ainsi cette communauté de mœurs, à vrai dire ambiguë : « En vain la richesse et la pauvreté, le commandement et l’obéissance mettent accidentellement de grandes distances entre deux hommes, l’opinion publique [id est l’attachement à l’idéal d’un échange équitable entre égaux] qui se fonde sur l’ordre ordinaire des choses, les rapproche du commun niveau et crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire, en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions » . Le même principe régit, selon Tocqueville, les rapports entre les représentants de l’État et la société civile : « Les fonctionnaires eux-mêmes sentent parfaitement qu’ils n’ont obtenu le droit de se placer au-dessus des autres par leur puissance, que sous la condition de descendre au niveau de tous par leurs manières » .
De quelles manières s’agit-il ? Ce qui importe dans la vie sociale américaine, c’est d’être gentil, nice, et surtout, de se garder de tout snobisme. Or, dans un pays qui perpétue l’inégale répartition des chances et des ressources, ces « manières » apparemment spontanées remplissent une fonction intégrative cruciale. « La “gentillesse” des Américains et leur dégoût de l’élitisme, que les visiteurs étrangers commentent si souvent avec des degrés divers d’amusement ou de condescendance, sont à mettre en corrélation avec un univers social fluide, où il n’existe pas de marqueurs clairs des statuts » . L’impératif de civilité et de pragmatisme dans les relations sociales les plus courantes assure que les écarts matériels ne sont pas perçus comme insupportables. L’intégration par voie de sociabilité obligatoire constitue une tradition américaine, qui connaît d’ailleurs ces derniers temps une évolution remarquable. La political correctness est précisément destinée à éliminer les obstacles à la bonne entente qui découlent non pas des inégalités matérielles mais de la diversité des appartenances. Pour les défenseurs de la codification des comportements et du langage, il s’agit de faire reculer les pratiques discriminatoires dans les rapports entre différentes catégories sociologiques, telles que les hommes et les femmes.
On peut, certes, analyser ces originalités américaines en vue de faire ressortir leurs fonctions idéologiques ou leurs dérives caricaturales. On peut y reconnaître une fausse harmonie de surface. Mais il n’est pas moins utile de prendre une distance critique vis-à-vis du culte de l’excellence à la française. Sûrement à l’abri de toute illusion concernant la place réelle de chacun dans la société, la majorité des Français est-elle pour autant plus libre et plus éclairée ? N’est-elle pas plutôt en proie au ressentiment paralysant, et les plus faibles à des stratégies irrationnelles de défense contre la présomption d’infériorité qui pèse sur eux ?