Brèves (12-13)

Brèves I (à recommander)

Pierre-André TAGUIEFF, Michèle TRIBALAT, Face au Front national. Arguments pour une contre-offensive, La Découverte, 1998, 142 pages.

Au-delà du titre — « face à » est un anglicisme incorrect et hélas répandu chez les meilleurs auteurs —, voilà un ouvrage d’une grande rigueur qui donnera des arguments précieux pour tenir tête au discours du Front. Le centre de l’ouvrage est la réfutation des thèses soi-disant scientifiques du rapport de Pierre Milloz sur l’immigration. La dénonciation de cette supercherie — démontée point par point par Michèle Tribalat — est l’occasion d’une réflexion conduite par Taguieff sur les processus idéologiques à l’œuvre au sein du Front national. Il reste que si le combat intellectuel contre le Front est indispensable et s’il est vrai que la formation idéologique des militants y est plus développée que dans les autres partis, il ne faut pas être dupe : les arguments glissent sur le poil de l’électeur frontiste sans l’atteindre. Nous avons souvent rappelé ici que ce n’est pas avec des mots qu’on lutte contre un ennemi irréductible.


Jacques ATTALI (rapport de la commission présidée par), Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, Stock, 1998, 150 pages.

Écartons ici quelques instants la répugnance que peut inspirer la personnalité du président : le rapport Attali présente une voie prometteuse pour l’enseignement supérieur français. Au-delà des réserves que peut susciter telle ou telle proposition (son manque de radicalité concernant l’E.N.A. et l’École polytechnique notamment) et du regret que ce rapport, peut-être trop peu détaillé, ne présente pas un mode opératoire précis, il s’agit d’un schéma général susceptible de conduire à un enseignement supérieur de qualité. Le rapport a été négocié avec le ministre, ce qui devrait représenter un gage de son application. Mais comment ne pas voir qu’on ne peut en même temps vouloir mettre un terme aux dérives suicidaires de l’enseignement supérieur et laisser se défaire, dans l’enseignement secondaire, les fondements de tout enseignement digne de ce nom ? C’est dans cette contradiction que réside la source de notre scepticisme et de notre pessimisme.


Michael ROGIN, Les démons de l’Amérique. Essais d’histoire politique des États-Unis, Le Seuil, 1998, 352 pages.

Étonnant ouvrage que celui-ci, inattendu, déconcertant… et passionnant. Toutes les nations sont des terres de passion et les États-Unis n’échappent pas à cette règle. Les médias se plaisent d’ailleurs à les retracer, plutôt sous les couleurs d’une political correctness un peu bêtasse — quels que soient ses ravages concrets dans les universités américaines — et d’un puritanisme qui nous consterne ou nous révolte. L’auteur va toutefois plus loin. Dans la plus grande et plus achevée démocratie du monde, malgré les excès de certaines de ses institutions politiques, il existe des forces cachées, où s’entrecroisent passions publiques et privées, et qui fonctionne selon le mode de l’exclusion radicale de l’ennemi et sa démonisation. C’est à les repérer dans l’histoire américaine que s’emploie l’auteur. Cette histoire est peuplée de figures monstrueuses et de démons. Avec un appareil critique souvent contestable, mais toujours stimulant, l’auteur nous révèle une face ignorée de la culture et de la politique américaines.


Nicolas KESSLER, Le conservatisme américain, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1998, 128 pages.

Un très intéressant, quoique forcément incomplet en raison de son format, panorama des différentes tendances du conservatisme intellectuel américain. Les courants de pensée ici décrits, divers et souvent opposés, donnent un utile aperçu d’une pensée dominante aux États-Unis dans la sphère gouvernementale (malgré la political correctness) et qu’on ne peut réduire ni à la politique conservatrice de Reagan, ni à la Moral Majority religieuse et attardée. Dommage toutefois qu’une place plus importante ne soit pas accordée à Harvey C. Mansfield et à l’influence déterminante de la pensée de Leo Strauss sur une partie de la droite intellectuelle américaine.


Jean BAUDOUIN, Introduction à la sociologie politique, Le Seuil, coll. « Points essais », 1998, 332 pages.

Un utile petit livre qui permettra de se familiariser de manière intelligente et critique avec les principaux courants de la sociologie politique, y compris les plus contemporains. Une intéressante première partie méthodologique qui pointe les limites scientifiques de toute approche du politique ; des analyses précises des grands thèmes de la sociologie politique : la notion de régime politique, l’élection, l’opinion, le parti, etc. Un souci bienvenu d’illustrer chacune des théories présentées. Un double défaut toutefois, qu’une prochaine édition devra impérativement corriger : une bibliographie vraiment trop sommaire, des références aux écrits cités absentes dans le texte.


Thérèse DELPECH, La guerre parfaite, Flammarion, 1998, 148 pages.

Ce petit livre constitue une analyse féconde et utile des conditions modernes de la guerre. Sans angélisme ni dogmatisme, l’auteur décrit ce que sera la guerre au début du XXIe siècle, compte tenu des nouvelles données technologiques et des évolutions des rapports de forces entre puissances (cf. les quatre chapitres consacrés aux États-Unis, à l’Europe, à la Russie et à la Chine). Nous n’en avons pas fini avec la guerre, et nous devons, aujourd’hui plus qu’hier, renoncer à l’illusion de guerres qui pourraient être limitées et cantonnées.


Martine LEBOVICI, Hannah Arendt, une Juive. Expérience, politique et histoire, Desclée de Brouwer, 1998, 484 pages, préf. de Pierre Vidal-Naquet.

Une étude indispensable à qui veut comprendre la pensée de Hannah Arendt et son inclusion toujours distanciée dans la tradition juive. En explorant les grands thèmes de la pensée d’Arendt — l’antisémitisme, le totalitarisme, l’émancipation, le thème du paria, le sionisme, sa prise de position controversée lors du procès d’Eichmann —, Martine Lebovici montre comment la pensée d’Arendt a perpétuellement été contrainte à la fois de se situer comme juive et d’opérer un retour critique sur sa tradition. C’est le mouvement même de la pensée d’Arendt, son souci du monde et de l’immanence, qui participent d’une exigence dictée par sa situation toujours en retrait et en position de conquête d’une compréhension permettant l’adhésion.


François-Xavier VERSCHAVE, La Françafrique, Stock, 1998, 380 pages.

Les lecteurs du précédent numéro du Banquet auront eu un aperçu des dénonciations de l’auteur, président de l’association Survie qui édite notamment les Billets d’Afrique et les Dossiers noirs de la politique africaine de la France. Ce livre développe et illustre les thèses de Verschave, dont le combat courageux mérite d’être salué et encouragé. Il ne s’agit pas ici de dénoncer seulement les errements d’une politique de coopération, qui fut souvent peu soucieuse que l’argent serve à leurs destinataires normaux, mais l’ensemble d’un système de réseaux et de corruption, système qui peut aussi aboutir à soutenir les auteurs du génocide rwandais. Au-delà de la simple « morale » la plus élémentaire, qu’elle bafoua allègrement, la politique de la France, ou son incurie devant la multiplication de réseaux d’inspiration mafieuse, cette politique est la plus contraire qui soit aux intérêts bien compris de la France. La conclusion de l’auteur ne peut que laisser transparaître un certain pessimisme : devant la puissance de certains groupes d’intérêts, le pouvoir politique le plus soucieux de modifier le cours des choses paraît presque démuni. C’est dire l’immensité du travail qui reste à accomplir.


Le service public de la justice, Éd. Odile Jacob, 1998, 196 pages.

Une série d’éclairages sur la justice de personnalités aussi diverses qu’Élisabeth Guigou, Jean-Denis Bredin, Henri Nallet, Pierre Truche, Jean-Marie Messier ou Hubert Haenel, de professeurs de droit et de hauts fonctionnaires. Des contributions éclairantes sur la justice anglaise (Nicholas Phillips) et italienne (Giovanni Longo). Parfois, on reste frustré en raison de la taille réduite des contributions, mais l’ensemble a le mérite de présenter un panorama des principales questions que pose aujourd’hui la réforme d’une justice mal perçue par les citoyens et dont ils attendent beaucoup.


Jacques STROUMSA, Tu choisiras la vie. Violoniste à Auschwitz, Éd. du Cerf, 1998, 158 pages.

Jacques Stroumsa est un ingénieur-électricien de talent (on lui doit de nombreux éclairages urbains) et un violoniste. Né à Salonique en 1913, où réside une importante communauté juive, il est déporté en 1943 avec 56 000 autres juifs. Ses parents et son épouse enceinte de huit mois disparaissent dès leur arrivée dans les camps de la mort — son frère, il devait l’apprendre après la Libération, au début de 1944 — ; lui, il survit. Il raconte : Mauthausen, Auschwitz, Birkenau, Gusen, Melk. Violoniste, il se raccroche à la seule musique et à un désespoir de vie. Il fut ainsi premier violoniste soliste de l’orchestre de Birkenau. Il nous fait part aussi de sa réadaptation à la vie. Le texte est simple, sans fioritures — peut-être trop peu « littéraire », ce qui fait qu’il n’égale pas les grands témoignages des camps. Mais comme toute parcelle de cette mémoire, ce livre devrait être écrit.


Jean-Yves CALVEZ, Socialismes et marxismes. Inventaire pour demain, Le Seuil, 1998, 236 pages.

Le père jésuite, qui fut directeur d’Études et, dès les années 1950, un exégète du marxisme, s’interroge ici, à partir des fondements premiers de la pensée socialiste, au-delà de ses déviations ultérieures, sur son avenir. La tendance est trop souvent de jeter le socialisme avec le communisme, une fois l’abomination des régimes dits « marxistes » révélée aux yeux de tous, et de lui dénier toute postérité. Quoique classique dans ses analyses et dans ses critiques (la question des rapports entre socialisme et religion est abondamment traitée), il montre bien que la permanence du socialisme est liée à ce qu’il exprime une « culture de l’émancipation ». Mais l’auteur n’est pas jésuite pour rien ! S’il place ainsi le socialisme dans la culture, c’est pour mieux l’exclure de la politique. Or, qu’est-ce qu’une culture qui ne se donne pas des instruments politiques d’action.


Denis HUISMAN, Socrate sur Internet. Pour une philosophie « médiatique », Éd. de Fallois, 1997, 270 pages.

L’ouvrage mérite mieux que le titre, quelque peu grotesque et qui ne rend pas compte de la richesse de l’ouvrage. Des analyses intéressantes de la philosophie de la communication, qui courent de Platon à Heidegger, en passant par le structuralisme et Habermas, la linguistique de Saussure et l’anthropologie de Lévi-Strauss. Le livre est plus faible quand il quitte l’analyse strictement philosophique pour tenter d’analyser les défis contemporains et son appel aux valeurs n’est vraiment pas convaincant. Le style aurait gagné aussi à être moins lourd. Le livre vaut toutefois par les informations qu’il donne et les pistes d’étude qu’il suggère.


Alain SÉGUY-DUCLOT, Le Parménide de Platon ou le jeu des hypothèses, Belin, 1998, 312 pages.

Un de ces ouvrages de philosophie comme les éditeurs hésitent malheureusement à en publier. Une analyse d’un des textes les plus difficiles — en même temps que fondateurs — de la philosophie occidentale, qui ose traquer ce qui est contradictoire sans chercher à en dissimuler la nature. Le but de l’ouvrage est d’ailleurs de faire voir comment cette contradiction permanente à laquelle s’affronte le platonisme a été méconnue dans l’interprétation commune du philosophe (la seconde partie du Parménide a été, de fait, à peine commentée, même par les érudits platoniciens). Ce livre nous convie à la naissance de la dialectique avec une rigueur exceptionnelle.


Oliver SACKS, L’île en noir et blanc, Le Seuil, 1997, 320 pages.

Un troublant et fascinant ouvrage du neurologue anglais qui poursuit ses investigations sur des îles du Pacifique où vivent des achromates, personnes qui ne distinguent pas les couleurs, et d’autres, atteintes de maladies étranges. Ce livre, construit comme un récit de voyage — qui fait parfois songer à ceux des grands explorateurs du XVIIIe siècle —, rempli de notations pittoresque sur la faune et la flore, est également un document anthropologique et une investigation originale sur la différence des perceptions. Le médical rejoint ici le « culturel », qui se construisent mutuellement.


Jacques LE GOFF, Pour l’amour des villes, Textuel, 1997, 160 pages, 45 ill.

Selon le principe de la collection, cet ouvrage est un dialogue avec Jean Lebrun, producteur à France Culture. Cet ouvrage est un parcours historique à travers la ville, du Moyen Âge à nos jours, parcours qui restitue la continuité du phénomène urbain — cet esprit de la ville que seuls les citadins peuvent comprendre — et la rupture que constituent les villes touristiques, dépeuplées de leurs « vrais » habitants. Éloge de la ville, cet ouvrage est aussi le prétexte à de multiples considérations brillantes et passionnantes sur la fête, l’échange, les systèmes de pouvoirs, la religion, la peinture, l’université, l’économie, ou encore les parlers. Les illustrations sont riches et bien choisies et, ce qui est rare, assorties de quelques lignes de commentaires qui en restituent la signification.


Serge BERSTEIN, La république sur le fil, Textuel, 1998, 144 pages, 36 ill.

Comme le livre précédent, celui-ci est composé d’entretiens. Il s’agit d’une défense de la République, clairement annoncée dès le début et développée dans la conclusion, mais d’une défense par son illustration au moyen de l’histoire de la France au cours des deux derniers siècles. Sur le plan historique, les aperçus sont précieux — quoique d’un niveau de réflexion bien inférieur à celui de Le Goff —, mais sur le plan philosophique, on reste déçu : décidément, Berstein ne sait pas manier les concepts et sa réflexion est sommaire. Les aperçus étrangers sont aussi quelque peu faibles. Mais des rappels utiles et, comme toujours dans cette collection, des illustrations intéressantes et originales.


Nancy L. GREEN, Du sentier à la 7e avenue. La confection et les immigrés. Paris-New York, 1880-1980, Le Seuil, 1998, 478 pages.

L’auteur, américaine et directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, avait déjà écrit des ouvrages sur Les travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque (Fayard, 1985) et sur les immigrants (Et ils peuplèrent l’Amérique : l’odyssée des émigrants, Gallimard, 1994) et réuni des documents sur les travailleurs juifs des diasporas contemporaines (Jewish Workers in the Modern Diaspora, Berkeley, University of California Press, 1998). Ici, elle présente une histoire multiforme des artisans et travailleurs de la confection de part et d’autre de l’Atlantique. Histoire multiple, car c’est celle des modes de vie et de la mode tout court, des techniques et de l’industrialisation. Mais cette histoire croise celle de la politique, du mouvement social et de l’idéologie. C’est une histoire, enfin, des diasporas et, partant, des groupes « ethniques » et religieux et de leurs conflits de tous ordres. C’est à ce récit pris dans sa totalité que s’emploie Nancy Green dans un ouvrage passionnant, rigoureux et méthodique, souvent drôle aussi bien que tragique.


Marc NEUBERG (éd.), La responsabilité. Questions philosophiques, P.U.F., coll. « Philosophie morale », P.U.F., 1997, 286 pages.

Dans la riche collection dirigée par Monique Canto-Sperber , un recueil de textes utiles sur la notion de responsabilité, prise également sous l’angle juridique et sociologique. Des morceaux d’anthologie — Sartre, Fauconnet, Bergson, Jonas — et des textes plus récents de philosophes anglais, américains et allemands, dont Herbert Hart, Robert Spaemann et Philippa Foot. Une belle mise en perspective des problèmes dans l’introduction de Neuberg.


Ernst TUGENDHAT, Conférences sur l’éthique, P.U.F., coll. « Philosophie morale », P.U.F., 1998, 420 pages.

Tugendhat est l’un des philosophes allemands contemporains les plus importants. On peut ne pas le suivre dans sa croyance en la possibilité d’une philosophie morale néo-kantienne, qui puise également dans la tradition de l’idéalisme allemand, mais sa rigueur dans sa discussion des thèmes propres à la « moralité » est extrêmement formatrice. Ces dix-huit conférences, qui analysent des auteurs aussi divers que Kant, Hegel, MacIntyre, Aristote, Smith et Rawls, constituent un point d’entrée fécond dans la philosophie morale contemporaine, même si l’on regrette l’absence de discussion des courants de la philosophie analytique anglo-saxonne. Les contradictions de la position de Rawls sont particulièrement bien analysées dans la dernière des conférences de ce volume.


Nestor CAPDEVILA, Las Casas. Une politique de l’humanité, Cerf, 1998, 380 pages.

Les ouvrages consacrés à la pensée de Las Casas sont rares et on ne retient généralement de lui que ses prises de position en faveur des droits des Indiens, en décalage complet avec l’idéologie dominante de l’Église espagnole. Mais les fondements philosophiques et théologiques de sa pensée ne sont quasiment jamais mis en lumière, pas davantage que ses rapports, toujours équivoques, tantôt orthodoxes, tantôt hétérodoxes, avec le catholicisme officiel. C’est à comprendre l’autonomie en même temps que certaines limites de la pensée de Las Casas que s’emploie ce beau livre, rigoureux et d’une honnêteté intellectuelle irréprochable. On sera aussi surpris, même si l’auteur ne cède jamais à la tentation d’une transposition intempestive, de l’actualité de certaines réflexions sur l’intégration, l’impérialisme et la légitimité.


Gérard RAULET, Le caractère destructeur. Esthétique, théologie et politique chez Walter Benjamin, Aubier, 1997, 282 pages.

Une étude originale et novatrice sur un personnage tragique dont le pouvoir de séduction ne laisse de s’exercer. La thèse de l’auteur est que ce personnage fascine, au point de paraître une sorte de modèle de l’homme « moderne » — et sa fin dramatique n’y est pas pour rien —, alors qu’il résume les échecs de notre modernité. Sans refuser à Benjamin une quelconque grandeur, une élégance et une intuition fulgurante de son temps, en refaisant même minutieusement le parcours de sa pensée et de sa sensibilité, Raulet opère une démythologisation du personnage. Il montre, de manière convaincante, que sa philosophie, de l’art comme de l’histoire, est inaboutie et sans doute impossible. Et son échec serait celui de la pensée à l’âge moderne.


Véronique POIRIER, Ashkénazes et Séfarades. Une étude comparée de leurs relations en France et en Israël (années 1950-1990), Cerf, 1998, 312 pages.

Cet ouvrage est le résultat d’une thèse soutenue en Sorbonne. Il étudie, tant en Israël qu’en France, les relations entre ces deux diasporas, marqués par des traditions et des histoires différentes, relations scandées par de nombreux clivages, voire des oppositions frontales, plus rarement par des accords. Ce livre apporte des éclairages pertinents pour comprendre la politique contemporaine d’Israël. La création de l’État juif et les guerres qu’il a connues rétroagissent à leur tour sur la diaspora juive en France, créant parfois le sentiment qu’existe une identité, plus « israélienne » que juive, qui transcende l’appartenance aux deux groupes. Si les facteurs religieux et culturels sont bien étudiés et si le travail se lit avec un grand intérêt de bout en bout, on aurait peut-être souhaité — mais cela pourrait être un livre en lui-même — que les choix théologiques de ce qui apparaît comme deux judaïsmes (et peut-être plus) fussent mieux décryptés.


Philippe CONSTANTINEAU, La doctrine classique de la politique étrangère. La cité et les autres, L’Harmattan, 1998, 240 pages.

Cet ouvrage très intéressant couvre un champ peu exploré de la philosophie politique : celui des relations internationales dans la philosophie grecque. Les sept premiers chapitres, qui composent la première partie, sont consacrées à une analyse approfondie de Thucydide qui relie bien la conception de l’histoire et de la politique de l’historien grec à sa philosophie de la guerre et de la paix. L’auteur, philologue de formation, conduit une analyse serrée de ses écrits. La deuxième partie traite de l’empire, de l’hégémonie et de la confédération, à partir des doctrines de Xénophon, Isocrate, Platon et Aristote. Un rappel utile des philosophes classiques ; un instrument de travail précieux — malgré un exposé parfois un peu trop littéral des thèses en présence ;


Pasquale PASQUINO, Sieyes et l’invention de la Constitution en France, Éd. Odile Jacob, 1998, 262 pages.

Cet ouvrage marquera certainement un apport dans la connaissance de l’œuvre constitutionnelle de l’auteur de Qu’est-ce que le tiers état ?, trop souvent connu pour ce seul texte. L’ouvrage est utilement accompagné d’annexes comprenant des textes méconnus de Sieyes. Il montre la postérité remarquable des analyses du père de la constitution de 1791 en matière de représentation, de suffrage universel, d’équilibre des pouvoirs et même de contrôle de constitutionnalité des lois. Il confronte son analyse à celles d’autres théoriciens, antérieurs (Montesquieu, Rousseau) et ultérieurs (Guizot, Tocqueville, Kelsen). Un ouvrage qui est aussi un éloge de la modération.


Joël ROMAN, La démocratie des individus, Calmann-Lévy, 1998.

Un panorama général de la crise de la démocratie vu par un auteur, proche de la défunte deuxième gauche, rédacteur en chef de la revue Esprit. L’aperçu des débats contemporains est intéressant, quoique son originalité ne soit pas certaine. Un riche matière à réflexion qui englobe des questions aussi diverses que la ville, la télévision, l’exclusion, le problème des médiations, la citoyenneté, etc. Le centre de l’ouvrage disparaît toutefois quelque peu et l’on reste sur sa faim lorsqu’il s’agit de se demander : « Que faire ? » Le mérite de l’ouvrage est toutefois de nous obliger à réagir, quitte à critiquer bien des présupposés — notamment sur l’individualisme —, même si l’on aurait aimé une argumentation plus serrée.


Et puisqu’il n’est pas de Banquet sans référence culinaire, on se plaira à saluer la parution de quatre petits volumes — à déguster sans modération — de Maït FOULKES, Le livre du riz, Les saveurs du thé, Les délices du potager et La cuisine aphrodisiaque, l’ensemble composant Le goût de l’Asie, Arles, Picquier poche, 1998.


Brèves II (à déconseiller)

André COMTE-SPONVILLE, Luc FERRY, La sagesse des Modernes. Dix questions pour notre temps, Robert Laffont, 1998, 574 pages.

Cela finit par être lassant de voir toujours les mêmes dans la rubrique « méchante » du Banquet. On aimerait pouvoir saluer un retour de ces ex-philosophes à leur discipline — maintenant qu’ils ont prouvé qu’ils pouvaient être marchands (ce qui requiert un certain talent). Après tout, il n’est pas interdit aux philosophes d’avoir de gros besoins ! Là, la ficelle est tellement grosse, la présentation générale du livre tellement racoleuse (on a même des pseudo débats avec des interventions de Bernard Fixot — l’éditeur, désormais spécialisé dans le seul livre commercial —, Valérie-Anne Giscard d’Estaing — eh oui ! —, Marek Halter, Jean-Michel Besnier — auteur sérieux, mais qui n’a pu refuser sans doute ce service à Ferry —, même Tzvetan Todorov (voir aussi au milieu les correspondances croisées), etc., les sujets à ce point orientés pour créer le sentiment d’une pseudo réflexion d’un public surtout téléphage, que le lecteur est découragé d’accorder une quelconque attention aux quelques références ou passages qui rompent avec ce que Gombrowicz appelait le « cucul ». L’ensemble est vraiment, à tous les sens du termes, « édifiant ».