Religions et histoire des religions (12-13)

Religions et histoire des religions

Catherine MAIRE, De la cause de Dieu à la cause de la Nation. Le jansénisme au XVIIIe siècle, Gallimard, 1998, 710 pages

L’origine de ce texte est une thèse soutenue à l’École des hautes études en sciences sociales en 1995. Sa richesse est exceptionnelle. Elle nous permet de mieux saisir non seulement un mouvement peu exploré par les historiens, mais un phénomène bien plus complexe que ne l’était Port-Royal au siècle précédent. La question importante ici n’est pas tant, au sens strict, une théologie que la capacité d’une doctrine de s’incarner dans des rapports politiques et un « mouvement social » et de dessiner, progressivement, un autre modèle de relation entre pouvoir politique et religion. Ce que dessine Catherine Maire n’est ni plus ni moins qu’une tranche essentielle de l’histoire politique du siècle des Lumières.
Son travail s’articule autour de trois temps. La première partie, intitulée « Renaissance : la lutte contre la bulle Unigenitus » traiter de la réémergence d’un mouvement qu’on pouvait croire définitivement sinon éliminé, du moins voué à des cercles très limités. Elle décrit les stratégies et instruments de propagande ainsi que toute l’ambiguïté de la doctrine ecclésiologique des jansénistes. La deuxième partie traite de ce mouvement singulier des convulsionnaires, auxquels l’auteur avait déjà consacré un petit livre (Les Convulsionnaires de Saint-Médard, Gallimard-Julliard, 1985). Elle pointe toutes les contradictions de ce mouvement figuriste qui devait déclencher des controverses internes au jansénisme. La troisième partie est strictement politique. Elle montre par quels biais le jansénisme se mit au service d’un combat politique, notamment celui des Parlements, et allait progressivement apporter, sur le terrain laïque, une nouvelle doctrine de la Nation. Il devait synthétiser, un temps, des aspirations et revendications contradictoires, avant de se dissoudre dans d’autres luttes qui le dépassaient. Le dernier chapitre du livre est consacré à la Constitution civile du clergé, créateur de nombreuses divisions chez les jansénistes, révélant, comme y insiste Catherine Maire, « les contradictions de l’absolutisme ». C’est parfois dans l’achèvement de l’histoire que sa vérité apparaît.


Peter BROWN, Pouvoir et persuasion dans l’antiquité tardive. Vers un Empire chrétien, Le Seuil, 1998, 254 pages

Ce livre est de ceux qui comptent dans l’amélioration de notre connaissance des débuts de l’ère chrétienne. Il couvre une période qui court de 300 à 450 ap. J.-C. et replace — d’où le titre — le développement du pouvoir de persuasion des évêques aussi bien dans le contexte d’une nouvelle vision religieuse du monde que dans celui de l’évolution sociale des cités romaines. Cette histoire étonnant comprend de multiples entrées, dont la théologie pourra paraître absente en tant que telle, mais se révèle être un produit d’une multitude d’autres facteurs : lutte pour le pouvoir, éducation à la maîtrise de soi, stratégie de conviction des évêques, etc. Les controverses chrétiennes elles-mêmes, auxquelles l’auteur consacre de multiples développements, doivent être comprises en correspondance avec l’état de la société.
Siècles de violence, les temps historiques qu’étudie Brown sont aussi des moments de naissance. On piste à travers son récit l’émergence d’une l’organisation d’un pouvoir impérial à la recherche de fondements nouveaux, le jeu subtil de l’empereur Théodose avec l’Église, ces mouvements aboutissant à un nouveau partage des tâches et des responsabilités sociales et politiques dont les philosophes allaient progressivement être exclus. Un nouvel ordre apparaît, qui allait devenir progressivement un « Empire chrétien », produit par les luttes de ces siècles et conforté par une idéologie et une rhétorique, ainsi que par des pratiques, notamment éducatives, dont l’origine allait se perdre progressivement et que Brown restitue magistralement.


Georges HANSEL, Explorations talmudiques, Éd. Odile Jacob, 1998, 298 pages

L’auteur est mathématicien en même temps que spécialiste de l’exégèse talmudique. Cet ouvrage n’est pas un cours sur le Talmud, mais une illustration, aussi rigoureuse qu’accessible, souvent aussi humoristique, du raisonnement talmudique appliqué à divers sujets. La première partie présente les principes fondamentaux de la doctrine talmudique, dont l’auteur montre avec pertinence que c’est le contraire d’une idéologie. La deuxième traite de l’application du Talmud aux principaux problèmes de la vie politique et sociale, tout en accordant une large place à des questions fondamentales — la question d’un droit et d’une politique juifs, le problème de la propriété. Hansel traite ainsi de la place du travail et du défi posé par le chômage. À chaque fois, l’importance du pragmatisme et de la séparation des ordres est mise en avant.
La troisième partie est consacrée à l’application de la loi talmudique elle-même. Cette loi ne peut s’appliquer qu’à des cas concrets, mais n’omet jamais de prendre en compte la spécificité de situations souvent complexes. L’auteur traite ainsi du shabbat et de la naturalisation, mais aussi de la question de l’interruption de grossesse. Ce chapitre est l’un des plus éclairants du livre sur la méthode talmudique et l’on comparera le résultat auquel parvient l’application d’un raisonnement talmudique qui est aux antipodes du dogme et de la méthode catholiques. La question de la preuve, traitée dans le dernier chapitre de cette partie, intéressera aussi beaucoup les juristes. La dernière partie est consacrée spécifiquement à la méthode talmudique elle-même. Loin d’être un simple exercice de rhétorique ou d’application d’une logique préétablie, le Talmud participe du fond même de la religion juive, de sa structure et de son mode de déploiement. Il n’est ni exposition de préceptes codifiés, ni simple disposition d’esprit, mais recherche infinie d’une adéquation avec le réel qu’il enrichit par une discussion infinie.


Valentin NIKIPROWETZKY, Études philoniennes, Cerf, 1996, 332 pages

La remarquable collection « Patrimoines judaïsme » des éditions du Cerf nous offre, pour un prix modique qu’il faut saluer (120 francs), une série d’articles de Nikiprowetzky (mort en 1983), pionnier dans la découverte de l’importance, tant philosophique que théologique, de Philon d’Alexandrie (cf. sa thèse parue en 1977 sous le titre Le Commentaire de l’Écriture chez Philon d’Alexandrie). L’exégèse scrupuleuse par Philon de la Bible et sa transposition sans trahison dans le texte grec sont les points centraux sur lesquels insistait l’auteur dans sa thèse. Ici, les études du spécialiste du judaïsme hellénique couvrent des aspects très diversifiés de la philosophie de l’Alexandrin : les suppliants, le « récit de la création », la question des sacrifices, l’interprétation de la loi, l’exégèse, le thème du désert, etc. On ne saurait évidemment ici résumer chacune des études, d’une érudition colossale et qui dégagent, à partir d’un point d’entrée limité, d’immenses perspectives pour qui veut étudier les filiations entre philosophie grecque et judaïsme et comprendre aussi comment les deux ont nourri et rendu possible le christianisme. Une des clefs d’entrée les plus saisissantes dans l’étude de la Torah, dont Nikiprowetzky donne à voir pourquoi elle fut mise à l’écart par nombre d’exégètes contemporains.