Philosophie et lettres (12-13)

Philosophie et lettres

Pierre-Yves BOURDIL, L’Écriture et la pensée. Spinoza et le problème de la métaphysique, Éd. du Cerf, 1998, 240 pages

Pierre-Yves Bourdil est un auteur prolixe et il devient difficile, pour une revue semestrielle, de rendre compte de sa production récente (Qui est l’État ?, Ellipses, 1996, Ressusciter la politique, Ellipses, 1996, Le Temps, Ellipses, 1996, La religion, sa vie, sa mort, Flammarion, 1997, Discours sur le plaisir, ou comment faire des bêtises, Flammarion, 1997). Son ouvrage sur Spinoza est certainement le plus abouti, le plus rigoureusement pensé, le plus fécond aussi dans sa réinterprétation — souvent contestable au demeurant, notamment sur le volet politique de sa pensée — d’un auteur fascinant et, finalement, délaissé — sauf quand il est détourné.
Le cheminement de Bourdil, qui part de la métaphysique, couvre l’ensemble des aspects de la pensée et de l’écriture spinozistes : l’image, la loi, le rapport au judaïsme, les rapports entre religion et politique. Il met en scène le développement parfaitement implacable d’une pensée à la recherche de son autonomie — dans la conscience de ses déterminations et du monde où elle se trouve enfouie. C’est le travail d’un effort pour, par l’écriture, parvenir à dire ce qui est, et d’abord la pensée qui se constitue dans une lente saisie d’elle-même. Dans cette exposition, Bourdil manie le paradoxe — notamment quand il montre que Spinoza utilise pour penser des références chrétiennes, ce qui ne convainc pas complètement (il faudrait peut-être faire appel, sur ce point, à la lecture straussienne développée dans La persécution et l’art d’écrire pour comprendre combien cela entrait dans une stratégie de la dissimulation et du double discours). On peut aussi regretter quelques extrapolations contemporaines. Mais en lisant Bourdil, on comprend mieux l’enjeu théorique et politique du travail de Spinoza : comprendre comment se forment des idées fausses sur le monde par le truchement de croyances qui ont abandonné toute exigence de liberté et toute conscience de la nécessité.