Société, sociologie, politique sociale (12-13)

Société, sociologie, politique sociale

Jacqueline DE ROMILLY, Le Trésor des savoir oubliés, Éd. de Fallois, 1998, 192 pages

Jacqueline de Romilly s’est illustrée par sa défense des enseignements littéraires classiques, cause qui peut paraître « réactionnaire », mais dont nous avons aussi montré , après Hannah Arendt et tant d’autres, qu’elle était fondamentalement progressiste, voire révolutionnaire (on ne la suivra pas toutefois quand elle insiste sur le rôle de la famille dans l’éducation : qu’elle soit stable ou non, il est naïf de penser qu’elle peut, concrètement, compenser les carences de l’école). Ici l’auteur, qui vient de perdre la vue, nous livre un témoignage au ton juste et émouvant qui vise à nous faire aimer et découvrir ce qu’on appelle les « humanités ». Sans doute sera-t-il facile de reprocher à l’académicienne d’avoir dicté cette fois-ci un ouvrage facile et « grand public ». Le lecteur averti n’apprendra rien et ne sera pas vraiment instruit par une réflexion nouvelle. Mais la large diffusion de cet ouvrage et son style accessible rappelleront opportunément les principes fondamentaux de l’éducation et pourront inciter les parents à se montrer plus vigilants sur ce qu’on enseigne à leurs enfants comme les enseignants à s’interroger sur ce qui, effectivement, forme l’intelligence et l’esprit critique, et ce qui les affaiblit, voire les détruit.
Tout l’ouvrage tourne autour d’une thèse : le contenu de l’enseignement, même s’il n’est pas en lui-même formateur et peut être oublié, n’est pas neutre dans la formation de la personnalité. Toute la question de ce qu’il faut enseigner est là : « En quoi une connaissance, que l’on acquiert sans joie et que l’on oublie très vite, peut-elle nous modifier ? » (p. 12). C’est par là à une méditation sur la mémoire et l’oubli que se livre l’auteur. Dans ce que nous avons appris, il existe de multiples choses que nous avons oubliées. Mais leur trace, en quelque sorte, vit en nous. Si cet apprentissage n’avait pas eu lieu, nous ne serions pas les mêmes. Ce que nous avons appris — puis oublié — nous a précisément formés et reste ainsi en nous. Tout ce livre, accessible et qui ne délaisse pas l’anecdote, porte le témoignage d’une capacité d’admiration et d’émerveillement intacte devant la beauté et l’intelligence des textes aussi bien classiques que modernes, et qui par leur souci du beau et de l’acuité de l’esprit, participent des humanités. Qu’est-ce qu’un enseignement qui ne nous permet pas d’aimer et ne crée aucune passion ? Qu’est-ce qu’une éducation qui ne nous permet pas d’abord de refaire le parcours des siècles et veut nous faire passer à l’âge adulte ou à la modernité en ayant sauté toutes les étapes de son développement ? C’est pour faire comprendre qu’il faut rompre avec cette conception que les principes simples énoncés dans le livre de Jacqueline de Romilly sont plus que jamais d’actualité.


Flora LEROY-FORGEOT, Histoire juridique de l’homosexualité en Europe, P.U.F., 1998, 128 pages

Flora Leroy-Forgeot distingue quatre périodes dans l’histoire de l’homosexualité. Dans une première période, qui correspond à l’Europe préchrétienne, l’homosexualité est intégrée à la vie sociale : toute homosexualité n’est pas admise, mais la tolérance des pratiques est mise en relation avec le statut social de ses adeptes, dans un ordre liant étroitement statut social et rôle sexuel. L’exclusion et la criminalisation de l’homosexualité. correspond à une deuxième période, qui commence avec l’application chrétienne de la loi mosaïque. La dépénalisation de l’homosexualité, désormais ignorée par le Code pénal, correspond au code Napoléon.
Nous vivrions aujourd’hui une quatrième période, où l’homosexualité devient source de droit, au nom du principe de non-discrimination. L’analyse de cette période n’est pas entièrement convaincante, faute pour l’auteur de définir ce qu’est une discrimination, du moins, explicitement. Car implicitement, l’auteur nous donne une définition, en considérant qu’est discriminatoire toute différence de traitement fondée sur l’inclination sexuelle et rompt, sans le dire, avec la conception juridique traditionnelle de l’égalité en France telle qu’elle fut dégagée par le Conseil d’État, dont s’est fortement inspirée le Conseil constitutionnel : une règle ne méconnaît l’égalité que si la différence de traitement ne trouve pas de justification dans une situation qui soit en rapport avec son objet ou ses finalités. La conception de l’auteur est sans nul doute défendable, mais à ne pas signaler les difficultés qu’elle pose, y compris sur le seul plan juridique, elle suppose résolu le problème avant même de l’avoir posé, voire refuse même qu’il puisse se poser. Ce qui affaiblit considérablement la force de sa démonstration.


Frédéric VANDENBERGHE, Une histoire critique de la sociologie allemande, 2 vol., La Découverte, 1997 et 1998, 296 et 384 pages

Ce jeune auteur belge de trente-deux ans nous présente ici un panorama saisissant de la sociologie allemande, qui est une version révisée d’une thèse de doctorat soutenue à l’École des hautes études en sciences sociales. On pourra peut-être en contester le point de vue trop systématique exposé en introduction au livre — la réification méthodologique — qui correspond à un choix politique personnel. Il reste que la qualité du travail, sa rigueur dans l’exposé, qui permet bien de distinguer ce qui relève du prisme de l’auteur et de l’exposé de la pensée des auteurs analysés, en feront un instrument durable pour qui veut connaître la sociologie allemande et percevoir son apport majeur à la sociologie en général.
Le premier volume traite de Marx — non sans référence à Hegel et Feuerbach —, de Simmel, de Weber et de Lukács et se conclut par une analyse critique de ces théories qui, selon l’auteur, démontrent un procès de réification. Le second analyse Horkheimer, Adorno, Marcuse et Habermas, auteur dont il montre de manière pédagogique l’évolution de la pensée. La conclusion, intitulée « vers un structurisme critique » — pourquoi employer des termes aussi affreux ? — a une visée épistémologique, mais sa complexité pourra dérouter (ce qui est dommage en comparaison de l’effort de clarté développé auparavant). Avec un peu de prudence et de modestie, la sociologie pourrait sans doute s’éviter de faire recours à des métathéories de doctrines dont la prétention théorique est le penchant le moins scientifique qui soit.


Katérina STENOU, Images de l’Autre. La différence : du mythe au préjugé, Seuil/Éditions U.N.E.S.C.O., 1998, 160 pages, relié, ill.

Un vrai « beau » libre, superbement illustré de représentations saisissantes et inconnues, un texte riche en informations historiques qui ne cède jamais à la tentation du moralisme gnan gnan. La première partie « Les mythologies de l’étranger » est l’une des plus nouvelles. Elle montre — de monstrare provient aussi le terme « monstre », rappelle l’auteur —, illustrations à l’appui, les représentations extraordinaires qu’à peu près tous les peuples se faisaient de l’étranger : ce qui est autre n’est pas exactement humain, ou en tout cas s’il peut paraître anthropomorphique, s’en distingue par une multitude de traits ou de comportements monstrueux. L’imaginaire apparaît toujours proche du réel ; il lui « ressemble », ce qui est le plus troublant. Il est même, et suffisamment « autre » pour ne jamais être parfaitement égal à soi. L’Antiquité — dont l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien — avait déjà fonctionné selon un tel schéma. L’iconographie nous permet de suivre la trace de ces monstres, acéphales ou négroïdes, durant tout le Moyen Age, la Renaissance et l’Âge classique, qui, bien après la découverte de l’Amérique, continua à la peupler de monstres autant que d’humains européomorphes. Il faudrait aussi faire toute l’histoire des cynocéphales pour mesurer l’étroite relation entre l’étrangeté de l’homme et son classement dans le figures de la bestialité, à laquelle l’auteur consacre des pages subtiles et bienvenues. À cela s’ajoute évidemment la définition de l’anormalité en matière de manières de table, de relations sexuelles et de parler. Chaque doit les références sont précises et, au-delà des remarquables illustrations, le texte est enrichi par des citations de documents originaux anciens et provenant de toutes les aires géographiques.
La deuxième partie traite des « mythologies du racisme et de l’intolérance ». Plus classique ou traitant d’un sujet habituellement moins connu, elle constitue un rappel utile de la constitution des principales figures « raciales » à l’aide de constructions pseudo scientifiques : le Noir, le Juif, etc., constructions qui font aussi appel à des références théologiques et historiques, qui renforcent leur pouvoir mythologique, et pas seulement à la morphologie (voir ainsi les représentations des juifs démoniaques). L’étude de l’image chrétienne de l’islam est également bien conduite et remonte au début du deuxième millénaire.
La troisième partie est particulièrement novatrice et passionnante. Elle montre, documents à l’appui, que les représentations de l’Autre dans sa radicale altérité n’étaient pas exclusives de représentations contraires, malgré des ambiguïtés : le métissage est une réalité présente — et pas toujours présentée négativement — dès le Moyen Âge. De même, le thème de la conversion des noirs montre que ceux-ci sont capables d’humanité (même si cette conversion s’opère en même temps qu’une métamorphose). Les images de la sainteté paraissent aussi parfois avoir franchi les couleurs. Enfin, cette partie se conclut par le récit des multiples liens — dont les traductions artistiques sont remarquables — entre les différents continents, certains mythes devenant par là même universels.