Histoire (12-13)

Histoire

Mirko D. GRMEK, Louise L. LAMBRICHS, Les révoltés de Villefranche. Mutinerie d’un bataillon de Waffen-SS. Septembre 1943, Éd. du Seuil, 1998, 382 pages

Un superbe livre que celui-ci et qui se lit comme un roman, mais qui est plus l’histoire d’une mystification que le récit mythifié d’une histoire. À la source de l’ouvrage, un événement simple, que les Allemands ont essayé de dissimuler : la mutinerie d’un bataillon de Croates engagés dans la Waffen-SS et stationné à Villefranche-de-Rouergue. Les mutins tuent les officiers, certains vont rejoindre les maquis, le lendemain les renforts allemands arrêtent, torturent puis tuent les meneurs et déportent certains des rebelles qu’ils n’avaient pas exécuté. Après quelques jours pendant laquelle la loi martiale fut en vigueur et des perquisitions chez les habitants, tout rentre dans l’ordre. Les habitants gardèrent longtemps le souvenir de ces événements et une sympathie pour les Croates, maltraités par les officiers et sous-officiers allemands. Ils saluèrent longtemps aussi l’attitude de leur maire soucieux de ne pas mêler ses administrés à cette affaire et de les protéger contre l’occupant.
Cette histoire simple devait donner lieu à de multiples récits — en France comme en ex-Yougoslavie —, susciter des conflits de mémoire et parfois des revendications de paternité de la révolte usurpées — comme celle de Jelinek. Les auteurs, par un travail méticuleux d’enquête, parviennent progressivement à rétablir la vérité sur les instigateurs de la mutinerie, leur motivation, leur histoire, le double jeu des services britanniques (malgré une absence d’accès aux archives britanniques et de Belgrade), l’absence de lien avec la Résistance française. Mais ce livre ne vaut pas que par ce rétablissement, qui laisse d’ailleurs la place à des hypothèses non élucidées. Il est aussi histoire de l’écriture de l’histoire, notamment par l’ex-Yougoslavie, interrogation illustrée sur la manière dont fonctionne la mémoire historique, réflexion politique sur les usages que certains pays peuvent en faire. Cette histoire est un superbe hommage aux martyrs de Villefranche, dont on a effacé jusqu’au nom et à la nationalité. C’est encore un portrait saisissant de la réaction d’une petite ville saisie par un épisode brutal et singulier de l’occupation. C’est enfin l’histoire de tout un peuple qui s’exprime par cette révolte, véritable condensé des tourments non achevés d’une région. Il faut encore ajouter que les chapitres 8 et 9 consacrés respectivement au contexte historique yougoslave et au recrutement de la 13e division de la Waffen SS sont parmi les écrits les plus éclairants et justes qu’on peut lire sur la Yougoslavie pendant la guerre et, plus accessoirement, sur la conception que Himmler se faisait de ses SS. Un très grand livre, modèle du genre, et qui se dévore avec passion et effroi.


Fernand BRAUDEL, Les Mémoires de la Méditerranée. Préhistoire et antiquité, Éd. de Fallois, 1998, 400 pages, 42 ill. couleur, 15 cartes

Cet ouvrage devait être originellement publié aux éditions Skira dans le cadre d’une grande collection consacrée à la Méditerranée. Le projet ne vit toutefois jamais le jour en raison de la maladie, puis de la mort, de l’éditeur, et le manuscrit laissé de côté. Il est ici publié tel quel, avec toutefois un appareil de notes établi par Jean Guilaine ou Pierre Rouillard qui « corrige » quelquefois Braudel sur des points devenus obsolètes ou faux en raison de l’avancée du savoir historique. De très belles illustrations figurent dans cette édition. On ne cherchera pas ici une histoire totale de la Méditerranée, mais l’historien de la Civilisation matérielle nous livre toutefois une histoire complète de cette zone.
Elle commence, comme il se doit chez un amoureux de la mer intérieure, par une saisissante et parfois poétique description géographique. Le deuxième chapitre intitulé « La longue marche jusqu’à la civilisation » présente en trente-cinq pages ce qu’on pourrait aussi appeler le mystère du développement. Puis l’histoire est lancée : Mésopotamie, Égypte, Phénicie, Syrie, l’ensemble des éléments d’une civilisation se mettent en branle. Braudel s’interroge en passant sur le mystère des mégalithes — sans toutefois conclure. La Crète vient ensuite, dans des évocations saisissantes de beauté, et le quatrième chapitre se conclut sur l’évocation de la disparition dramatique, dans un long Moyen Âge, des Peuples de la Mer, où le talent de conteur de Braudel apparaît de manière rarement égalée. Les chapitres suivants, plus contemporains — le livre s’achève sur la fondation de Constantinople en 330 de notre ère — apporteront sans doute des informations plus classiques, mais constituent une réflexion passionnante sur les causes de la grandeur et de la chute des nations — à moins qu’il ne s’agisse de stratégie maritime. Un grand livre, compagnon de voyage et d’étude.


Nicole LORAUX et Carles MIRALLES (dir.), Figures de l’intellectuel en Grèce ancienne,
Belin, 1998, 384 pages

Voici un très beau recueil sur une série de figures d’« intellectuels », terme volontairement anachronique qui tend à désigner différents porteurs de parole dont les dires exerceront un effet d’autorité. Au début, le poète, qui est exploré à travers son image — point d’entrée essentiel pour comprendre comment sa parole agit —, à travers son exercice spécifique dans le genre tragique, puis comique (la comédie révélatrice d’une sagesse masquée). La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à croiser différentes figures de l’historien, d’abord à l’époque archaïque, puis à l’époque classique. On retiendra particulièrement l’étude de Catherine Darbo-Peschanski sur « l’historien grec ou le passé jugé » qui devrait pouvoir nourrir bien des réflexions actuelles sur l’histoire (notion de vérité, question de notre capacité à formuler un jugement historique). Une intéressante étude sur le temps vient compléter cette partie.
Dans un troisième temps, les contributeurs à ce numéro présentent d’autres figures : le pragmaticien, le médecin, les sophistes évidemment. Figure aussi dans cette partie un article brillant de Nicole Loraux sur le logos lui-même, qui apporte une contribution décisive à notre connaissance de la procédure de l’échange dialectique, de son équilibre et de ses déséquilibres, et de ses conditions de durée. Un volume d’une exceptionnelle qualité qu’on ne peut que recommander aux amoureux de la Grèce… et de la philosophie.


Henry ROUSSO, La hantise du passé, Éd. Textuel, 1998, 144 pages

Le principe de la collection est un entretien libre, mais organisé, avec Philippe Petit, journaliste à Marianne. Dans ce texte, qui n’obéit pas aux mêmes lois du genre que ses écrits historiques importants Le syndrome de Vichy ou Vichy, un passé qui ne passe pas (avec Éric Conan), le directeur de l’Institut de l’histoire du temps présent développe sa conception de l’histoire à partir de trois directions. La première partie de l’entretien est centrée sur le thème classique « histoire et mémoire ». Rousso y opère une indispensable mise au point et met en garde contre un usage pervers de la mémoire « qui empêche un réel apprentissage du passé, de la durée, du temps écoulé » (p. 36). Il plaide pour une mémoire — et c’est bien le moins — qui respecte d’abord la vérité et l’exigence de sa recherche.
La deuxième partie de l’entretien est peut-être plus austère, car méthodologique. L’entretien se déroule autour des conditions de possibilité d’écriture d’une histoire du temps présent, avec ses contraintes propres, notamment de sources. La troisième partie porte le titre ambitieux « Quel tribunal pour l’histoire ? » Rousso y revient sur les motifs de son refus e « témoigner » au procès Papon, sur la querelle dont les Aubrac ont été le centre, sur la polémique autour du Livre noir du communisme et sur l’attitude générale de Serge Klarsfeld quant à la justice et à l’histoire. C’est là aussi toujours le souci de cantonner l’histoire dans son domaine propre qui apparaît et la mise de la vérité au-dessus de toute autre considération. Au total, un petit livre utile, mais qui devra s’accompagner de bien d’autres lectures, historiques cette foi.


Jocelyne GEORGES, Paris-Province : de la révolution à la mondialisation, Fayard 1998, 286 pages

La thèse de cet ouvrage est annoncée d’emblée : l’opposition entre Paris et la province s’inscrit plus dans les rapports sociaux que dans la géographie (p. 8). Dans sa radicalité, cette thèse annonce le projet de cette histoire des relations entre Paris et la province française, mais aussi ses limites qui nous semblent rapidement atteintes.
Contrairement à certaines idées couramment admises, la province, définie simplement comme ce qui n’est pas Paris (ce qui peut sembler évident, certes, mais est aussi un peu court), a joué un rôle déterminant dans l’histoire contemporaine. Les révolutions qui jalonnent le XIXe siècle français, ne se déroulent pas uniquement dans la capitale, mais sont annoncées par une agitation politique et sociale de certaines villes de province.
Toutefois, et telle est l’est l’une des idées centrales du livre, l’histoire française est celle de la centralisation : centralisation non seulement politique, mais aussi économique et sociale, avec, dès le XIXe siècle, une concentration aussi bien des capitaux que des élites à Paris, qui se renforce après la seconde guerre mondiale. Le couple Paris-province est également l’objet d’une représentation ambiguë : la province est tantôt perçue positivement comme le conservatoire des traditions et du patrimoine, tantôt dénoncée, juste revers de la médaille, comme l’expression de tous les conservatismes voire, sur le plan politique, sous la Monarchie de Juillet ou aux débuts de la IIIe République, comme le refuge du parti de l’ordre.
Toutefois, à trop vouloir embrasser, Jocelyne George étreint mal. Très souvent, elle se borne à décrire la vie provinciale, sans que l’on perçoive réellement le rapport avec le sujet dont on a pu légitimement croire, à lire le tire de l’ouvrage, qu’il était d’étudier la province dans ses rapports avec Paris. Surtout, on eût aimé que l’auteur se fît un peu plus géographe. On a peine à croire que l’opposition entre Paris et la province ne soit pas géographique, ne ressortisse qu’aux rapports sociaux et qu’elle ne se soit pas traduite par des spécificités spatiales qui continuent à marquer la structure du territoire français : il n’eût sans doute pas été sans intérêt de mentionner la centralisation des réseaux autoroutiers ou ferroviaires, ou d’analyser ce qu’est aujourd’hui Paris, et de prendre en compte le développement aujourd’hui, avec ses problème spécifiques, de la région Île-de-France (dont l’auteur ne parle absolument pas). L’étude de la logique de la centralisation n’est que superficiellement étudiée et ramenée à une seule logique du capital. Une réflexion plus approfondie de la centralisation eût peut-être conduit à une analyse plus nuancée de la réalité provinciale et de sa diversité, à une analyse de la concentration des fonctions administratives, économiques ou culturelles dans certaines villes de province et de la structuration hiérarchique de « l’espace provincial » : une telle réflexion aurait présenté le mérite d’éclairer le débat politique, récurrent en France, sur l’aménagement du territoire, bien rapidement abordée, et sa forme nouvelle et caricaturale, pour ne pas dire pathologique, le mouvement de délocalisation d’emplois publics, conférer à cet ouvrage une autre ampleur que celle qui est finalement la sienne.


François LUCHAIRE, Naissance d’une Constitution : 1848, Fayard, 1998, 274 pages

Après La monarchie impossible de Pierre Rosanvallon et La monarchie républicaine de François Furet et Ran Halévi, paraît, avec cette Naissance d’une Constitution : 1848, un troisième volume de la collection Histoire des constitutions de la France dirigée par Robert Badinter et Didier Maus. Écrit par François Luchaire, agrégé de droit public, constitutionnaliste, ancien membre du Conseil constitutionnel, il est d’une facture plus juridique que les deux précédents volumes.
Née dans la Révolution, la IIe République se construit dans le compromis, et François Luchaire souligne comment, au cours des premiers mois, sont éliminés les éléments les plus radicaux. Fruit du compromis, comme le furent plus tard les institution de la IIIe République, la Constitution de 1848 n’est pas pour autant un texte, à la différence des lois de 1875, de circonstance. Au contraire, et telle est la principale qualité de l’ouvrage que d’en restituer la substance, l’élaboration de la Constitution est précédée par une réflexion approfondie sur des questions qui demeurent actuelles aujourd’hui : la portée juridique du préambule de la Constitution, la centralisation ou la décentralisation, l’indépendance des magistrats du parquet, l’indépendance de la Banque de France, la rétroactivité des lois, etc.
La Constitution consacre également l’existence d’objectifs de valeur constitutionnelle et de droits « supérieurs et antérieurs à la loi » proclamés dans le Préambule, et consacre des droits dans le corps même de la Constitution. La Constitution de 1848 n’est donc pas seulement un simple texte relatif à l’organisation des pouvoirs, mais une consécration juridique des valeurs politiques qui fondent le nouveau régime.
L’expérience de la IIe République donne à réfléchir sur l’unique expérience de régime présidentiel. La principale faiblesse du régime fut sans doute de créer deux pouvoirs puisant leur légitimité à la même source, le suffrage universel direct. En sont issus tant l’Assemblée nationale que le président de la République, sans pourtant que soient créés de hiérarchie entre eux, ni de mécanismes de conciliation en cas de divergence. La fin de la IIe République ne s’explique certes pas, souligne François Luchaire, que par des raisons juridiques. Mais elle déterminante pour la postérité en France du régime présidentiel et explique la durable méfiance qu’a nourri notre pays à l’égard du pouvoir exécutif.


Daniel HALÉVY, L’Europe brisée. Journal de guerre 1914-1918, Éd. de Fallois, 1998, 392 pages

De 1914 à 1918, l’auteur de La France des notables a tenu méticuleusement son journal. Exercice de pensée pour cet homme qui, autant qu’il le put, s’efforça de servir au Front. Journal, cet ouvrage contient une série de notations ponctuelles et qui pourront paraître anecdotiques — sinon qu’elles décrivent excellemment l’ambiance de l’avant comme de l’arrière, suivant ses différentes affectations. Mais Halévy est aussi un homme qui lit, qui écrit, qui multiplie les contacts, notamment avec les Anglais puis les Américains auprès desquels il est successivement interprète. C’est un homme qui perçoit, doté d’une intuition rare, ce qui se joue à travers les péripéties les plus classiques d’un conflit. Il dessine la société, ses craintes et ses lâchetés. Il songe aussi sans cesse aux bouleversements qu’est en train de connaître l’Europe. Il parcourt des lieux, qu’il saisit d’un trait de plume. Il perçoit des situations qu’il synthétise avec une patte souvent cruelle.
Nous n’en donnerons qu’un exemple. Ainsi, à propos d’un discours de Wilson — les États-Unis ne sont pas encore entrés dans la guerre —, il note, le 29 avril 1915 : « Ce madré Wilson ne parle pas trop mal le langage des puritains ses pères, qui n’étaient pas non plus maladroits en affaires, et il trouve assez bien le point d’accord, le lieu géométrique où le double intérêt se rencontre sans heurt. S’il était anglais, le Kaiser serait l’Antéchrist. Il est américain, il vend à tous. Écoutez-le : tous les hommes sont égaux, aveugles, vaincus par la passion, tous dignes de pitié… Que le Seigneur trouve les voies, que l’Amérique vende à tous ! » (p. 91). Suivent le texte dudit président, puis le nouveau commentaire d’Halévy : « Comme c’est bizarre, ces deux chefs de tribu sauvage qui emploient des métaphysiques si compliquées ! À distance, au fur et à mesure que je le recopie, je trouve que ce texte pue » (p. 92). On aimerait tant citer d’autres évocations, mais la place nous manque et il ne faudrait pas que le lecteur se dispense d’une lecture qui nous plonge dans un monde et un style de vie que nous ne connaissons plus.