Philosophie politique (12-13)

Philosophie politique

Pierre ROSANVALLON, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Coll. « Bibliothèque des Histoires », 1998, 380 pages

Cette histoire de la représentation est placée sous le signe de sa crise actuelle : abstention, montée des votes extrêmes, coupure des élites politiques et des citoyens, crise des partis traditionnels, éclatement de la représentation. Cette crise de la démocratie ne constitue pas un phénomène inédit, mais une illustration de la crise consubstantielle de la démocratie. La définition de la démocratie par rapport au peuple, si elle peut paraître évidente, soulève en effet plus de difficultés qu’elle n’en résout. Quel est ce peuple qui fonde et légitime le régime démocratique ? Un peuple « désubstantialisé », composé d’individus libres et égaux, de sujets autonomes. Aussi le principe politique du peuple ne prétend-il pas figurer sa réalité sociologique, qui est celle de la division.
Si la tension entre le principe politique et la réalité sociologique du peuple a abouti à la construction dans la deuxième moitié du siècle de ce que Pierre Rosanvallon appelle une « démocratie d’équilibre », fondée sur la reconnaissance du rôle des partis politiques et des groupes intermédiaires, tels les syndicats, l’adoption de nouvelles techniques électorales ou le développement d’instruments de connaissance du social, cet équilibre s’est effrité progressivement depuis les années 1970. Pierre Rosanvallon ne développe pas une conception fataliste de cette « crise de la représentation ». Il invite au contraire à une réflexion sur le caractère aporétique de certaines solutions dont la force de séduction découle de l’apparente évidence de la réponse qu’elles donnent au déficit de figuration de la démocratie française : ni l’apologie d’une conception procédurale de la démocratie, qui fait l’impasse sur la politique comme mise en commun de valeurs, ni la conception d’un peuple-opinion, qui se construirait indépendamment du travail politique et social de la représentation, ni celle d’un peuple défini par des identités prépolitiques, qui nierait le peuple comme principe politique, ne peuvent, selon Pierre Rosanvallon, aider à penser, faute de prendre en compte le caractère artificialiste de la construction démocratique, ce qu’il perçoit comme un troisième âge de la démocratie, celui de la politique de la subjectivité.


François RIGAUX, La loi des juges, Éd. Odile Jacob, 1998, 320 pages

Ceux qui croient encore que le droit est un pur instrument de pacification découvriront dans cet ouvrage qu’il est au contraire avant tout le lieu du conflit, en particulier, de conflit de normes. Contre les tenants d’un positivisme juridique qui ne verrait dans le juge que pur interprète des textes et le confinerait dans une fonction mécanique de pure application, l’auteur démontre qu’au contraire le rôle du juge ne peut être qu’actif : par sa fonction, il participe nécessairement à l’élaboration de la norme, telle qu’elle sera appliquée concrètement.
L’auteur dénonce l’illusion tant des adeptes de l’interprétation littérale ou textuelle que celle de l’école subjective prétendant chercher le sens de la norme dans l’intention de ses auteurs. L’interprétation, selon François Rigaux, ne peut être que globale et diachronique : globale, parce qu’elle suppose que les normes sont toujours interprétées les unes par rapport aux autres, et diachronique, en ce qu’elle « ne récuse pas la durée dans laquelle se sont insérées les phases successives […] des actes interprétatifs ». C’est naturellement dans cette dimension de la fonction de juger que réside le véritable pouvoir des juges.
Mais si le juge, du fait de sa fonction, est un véritable pouvoir, ce pouvoir n’est qu’éphémère, notait Montesquieu, auquel se réfère François Rigaux : des trois pouvoirs, il serait donc le moins dangereux. En insistant sur le rôle du juge dans l’interprétation de la norme, cet essai souligne que la concurrence que livre le juge aux autres pouvoirs n’est pas l’effet d’une volonté d’établir un gouvernement du juge, mais qu’il est inhérent à la fonction de juger.


Denis SALAS, Le tiers pouvoir : Vers une autre justice, Hachette Littératures, 1998, 298 pages

Dans l’évolution actuelle de l’institution judiciaire, Denis Salas décèle non seulement une revalorisation de la fonction de juger, mais une mutation qui affecte les fondements mêmes de la tradition républicaine française : l’émergence d’un « tiers pouvoir ».
Traditionnellement, on ne reconnaissait l’existence que de deux pouvoirs, le législatif, en charge de l’élaboration de la loi, et l’exécutif, chargé de son application. L’autorité judiciaire était réputée participer de la puissance exécutive ; son rôle était d’appliquer la loi, mais, et telle était sa spécificité, seulement à l’occasion de litiges dont elle était saisie.
Selon Denis Salas, deux évolutions sont à l’origine de l’actuelle transformation que connaît l’institution judiciaire : en premier lieu, le travail de l’égalité démocratique, qui exclut que le droit ne s’applique à tous et jette, de ce fait, la suspicion sur les institution qui placerait le juge sous la dépendance du pouvoir politique et méconnaîtrait de ce fait le principe de l’égalité de tous devant la justice ; en second lieu, la transformation de la règle de droit dans les sociétés occidentales, qui n’est plus un simple instrument de gouvernement, mais aussi une contrainte pour l’État.
Toute la question demeure celle, moins de la légitimité du tiers pouvoir, que celle de sa responsabilité (les deux étant toutefois pas sans lien). Denis Salas ne le dissimule pas et émet des propositions, relatives notamment à la composition du C.S.M. C’est là l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. C’est sans doute aussi le problème le plus délicat de toute réforme de la justice : tant le maintien de la sujétion de la magistrature au pouvoir politique que sa totale indépendance et l’absence d’autre contrôle que celui que le corps exercerait sur lui-même apparaissent tolérables. En cela l’ouvrage contribue à éclairer l’aspect le plus essentiel de la réforme de la justice que le gouvernement s’est engagé à mettre en œuvre.


Daniel J. MAHONEY, Le libéralisme de Raymond Aron, Éd. de Fallois, 1998, 220 pages

Mahoney nous avait donné un magnifique De Gaulle. Statesmanship, Grandeur and Modern Democracy (Westport, Connecticut et Londres, Praeger, 1996), qui n’est malheureusement pas encore traduit en français. On est heureux de bénéficier de son étude sur Raymond Aron qui renouvelle en profondeur la compréhension de cet auteur et nous permet aussi de comprendre, par une sorte de réactualisation intelligente de la théorie d’Aron, la place que la politique doit tenir dans toute société libérale moderne. Tout l’effort de Mahoney, déjà visible en son De Gaulle — malgré quelques illusions sur les effets durables possibles du leadership —, consistait à montrer la permanence du pouvoir, certes métamorphosé, dans les démocraties contemporaines.
Après une analyse de la méthode d’Aron et des sources de son inspiration — notamment Weber, dont il sait toutefois s’émanciper —, Mahoney étudie la manière dont Aron a fait face à la modernité. Il montre comment son analyse des sociétés, quoique faite avec un instrument essentiellement sociologique, restituait son importance propre et irréductible au facteur politique. Il dégage bien sur ce point tout ce qu’Aron doit aux leçons de Tocqueville. Son chapitre sur le libéralisme est particulièrement bienvenu : il analyse comment le libéral Aron était, par nécessité, tout sauf un théoricien libéral. Le libéralisme qu’il prône est limité, encadré ; il est noué à l’État et au pouvoir ; il ne se conçoit que dans une société dont les règles d’organisation ne sont pas déterminées par le marché. Suivent deux chapitres qui portent respectivement sur les relations internationales et sur le « modèle » auquel Aron fait référence et qui constitue le soubassement, toujours implicite, de sa pensée. Aujourd’hui, l’ouvrage de Mahoney est la meilleure introduction qui soit à la théorie politique aronienne.


Alexis DE TOCQUEVILLE, Correspondance familiale, Gallimard, 1998, 700 pages

Ce volume est quasiment le dernier de l’édition des œuvres complètes de Tocqueville, dont il constitue le tome XIV. Ce n’est pas, loin de là, le moins intéressant. Au-delà du plaisir strictement littéraire qu’on éprouvera à lire ses lettres intimes à sa femme, ses parents, ses frères, belles-sœurs et à neveux, ainsi qu’à l’abbé Lesueur, son précepteur, ce volume constitue une pièce essentielle à la compréhension de la pensée de l’auteur de La démocratie en Amérique. On y voit se déployer les conflits politiques familiaux, mais aussi des argumentations extrêmement riches qui parsèment sa correspondance la plus intime. On y perçoit aussi la genèse de son œuvre, la manière dont il teste, d’abord vis-à-vis de lui-même, ses arguments, la façon dont il analyse la réception de sa correspondance, souvent destinée à être lue devant un public restreint. Ajoutons-y l’émotion qu’on y perçoit à travers les sentiments qu’il manifeste à l’égard de sa femme et de ses amis et cette attention scrupuleuse d’un esprit inquiet et sans retenue dans l’expression la plus dénuée d’apprêt de ses pensées.