Politique et actualité (12-13)

Politique et actualité

Michaël DARMON, Romain ROSSO, L’après Le Pen. Enquête dans les coulisses du FN, Le Seuil, 1998, 274 pages

Un travail de journalistes sérieux et bien documenté qui montre l’efficacité du travail de contrôle de l’appareil partisan réalisé par Bruno Mégret. En particulier, l’analyse du « nouveau style » et de sa capacité de séduction sur de nouveaux militants frontistes est bien analysée. Froid, sans charisme, dur et, sur le fond, pas moins idéologue que Le Pen, Mégret — et c’est le plus dangereux — paraît avoir donné aux sectateurs du Front un espoir de parvenir au gouvernement. Cet espoir s’appuie d’ailleurs sur la conquête de plusieurs municipalités, avec la perspective, énoncé par le numéro deux du Front, d’en obtenir cinquante en 2001. La stratégie de Mégret paraît d’autant plus efficace qu’en acceptant de débattre avec lui (alors qu’ils refusent de le faire avec Le Pen), de nombreux dirigeants de droite comme de gauche paraissent lui apporter quelque crédit médiatique.
L’étude de Darmon et Rousso vaut également par leur description minutieuse des organisations internes au Front et de ses réseaux : le D.P.S., chargé de la sécurité, sorte de milice présidentielle de Le Pen, les syndicats, le Club de l’Horloge, le Centre d’études et d’argumentaires (C.E.A.), l’Institut de formation nationale (I.F.N.), le Groupe d’action parlementaire (G.A.P.), etc. Le G.A.P. et le C.E.A., en particulier, étudient l’ensemble des sujets politiques et tentent de donner des gages de respectabilité afin de conquérir la droite conservatrice et libérale. Mais les auteurs montrent bien que c’est d’abord l’idéologie classique du Front qui apparaît à travers l’ensemble des études et argumentaires ainsi réalisés : rétablissement de la peine de mort, renvoi des immigrés, préférence nationale, restriction des droits pour les étrangers et Français d’origine étrangère, etc.
Reste évidemment la question de l’avenir. La réalité, c’est qu’on ne voit pas à moyen terme de signes d’une baisse possible du Front national. L’autre vérité, qu’il faut rappeler, c’est que, contre le discours d’une certaine droite, il n’y a pas de bons frontistes, acceptables et présentables : Mégret, Gollnisch, Blot, Le Gallou et les autres sont tout aussi indignes et abominables que Le Pen. D’ailleurs, toutes les alliances ou tentatives d’alliances entre la droite et l’extrême droite se sont toujours réalisées sur la base des valeurs du Front et non sur celle des principes républicains. De fait, le principal danger pour la France serait que des dirigeants de la droite classique, finalement moins éloignés idéologiquement du Front qu’on le dit parfois pour se rassurer, n’attendent qu’une occasion : qu’un habillage factice du nouveau Front ne leur permette en toute impunité médiatique de conclure une alliance avec lui autour de valeurs contraires aux traditions de la France. C’est à comprendre cela qu’aide cet ouvrage — et ce n’est pas son moindre mérite.


Mathieu LINDON, Le Procès de Jean-Marie Le Pen, P.O.L., 1998, 138 pages.

Ce livre est un roman, ou plutôt un conte qui fonctionne comme un cauchemar. Le jeune avocat juif et homosexuel Mine défend un lepéniste imbécile, Ronald Blistier, qui vient de commettre un crime raciste. Son objectif : faire non pas le procès de ce comparse buté enfermé dans un racisme primaire, mais celui de Jean-Marie Le Pen, qui a instillé dans l’âme de ses militants et électeurs le poison de la haine. Ce procès n’aura pas lieu et celui de Blistier s’achèvera par le suicide de celui-ci.
Cet ouvrage est un livre angoissant, sans espoir, rempli d’une noirceur anthropologique totale. Ce n’est pas l’outil d’un combat contre Le Pen. Il montre seulement la réalité indéracinable d’un phénomène : l’enfermement des lepénistes — et au-delà d’eux de bien des Français — dans un système destructeur des âmes dont on ne peut sortir. Et telle est l’illusion de Maître Mine : le procès de Le Pen ne servirait à rien. Ce qui est en cause dans le lepénisme, ce n’est pas la cause permissive — le talent rhétorique du dirigeant du Front national —, ni les dirigeants idéologues du racisme et de l’antisémitisme, mais les militants de base et l’ensemble des électeurs, ainsi que tous ceux qui, par leur esprit subrepticement raciste, viennent leur prêter main forte. Ce sont eux qui sont atteints et, potentiellement, selon Lindon, chacun de nous. Ni la disparition de Le Pen ni l’argumentation la mieux élaborée ne peuvent rien contre cela : le Front national ne fait que participer d’une nature qui est, qu’on peut empêcher de s’exprimer, qu’on peut culpabiliser, mais qu’on ne peut éradiquer.


Janine MOSSUZ-LAVAU, Que veut la gauche plurielle ?, Éd. Odile Jacob, 1998, 272 pages

Nous avouons ne pas bien comprendre la finalité de ce livre. Certes, étudier l’électorat de la gauche plurielle est intéressant, par exemple, pour pointer les limites possibles de l’actuelle coalition gouvernementale et les risques de crises qui pourraient, à terme, la menacer. Mais on aurait aimé avoir une explication sur la méthodologie suivie par l’auteur et sur le caractère « scientifique » d’une enquête menée auprès d’une soixantaine de personnes et sur son caractère représentatif ou, en tout cas, sur les leçons d’ordre général qu’il est possible de tirer d’une telle approche.
Car, était-il besoin de cette enquête pour estimer que la gauche était composée de « sous-groupes assez distincts », bref, que la gauche plurielle est plurielle ? N’est-il pas caricatural de définir le tempérament de gauche comme consistant « à prendre en compte son prochain, à être sensible aux problèmes d’autrui, à ne pas penser à soi d’abord mais à se représenter comme partie d’une collectivité dont les membres ont autant sinon plus d’importance que soi » (p. 249) ? Etre de droite, est-ce l’inverse ?
On découvrira utilement au terme de cette recherche que « l’ultragauche se distingue des autres familles par sa radicalité » (p. 255) : nous étions si sots que nous croyions jusque-là que c’était pour sa modération qu’elle était qualifiée d’« ultra ». On apprendra également que « la gauche communisante se définit d’abord […] par sa proximité avec le Parti communiste » (p. 256) : on en demeure très surpris. Et surtout, sachons que « le camp de base des socialistes présente la particularité de rassembler ceux qui […] avaient une image positive des socialistes » (p. 259) : qu’ils en aient une image négative nous aurait toutefois, avouons-le, conduit à émettre des doutes sur leur état mental, ou, à tout le moins, sur la cohérence de leur comportement électoral. Une étude sérieuse et scientifique de l’extrême gauche reste certainement à faire.


Jean DE MAILLARD, Un monde sans loi : La criminalité financière en images, Stock, 1998, 144 pages

Le 1er août 1996, six magistrats, spécialisés dans la lutte contre le crime organisé, lançaient l’appel de Genève. Dénonçant la complicité, plus ou moins passive, dont bénéficiait la grande criminalité de la part des États européens, il en appelaient à une action vigoureuse destinée à faciliter le démantèlement des circuits financiers qu’emprunte l’argent sale en Europe : développement de l’entraide judiciaire, levée du secret bancaire, développement de l’assistance administrative mutuelle en matière fiscale, etc.
Cet ouvrage, préfacé par Laurence Vichnievsky et Eva Joly, s’inscrit dans le lignée de cet appel. Les trois premiers chapitres sont rédigés par Jean de Maillard : le premier replace le développement du crime international et le blanchiment dans le mouvement général de libéralisation de la finance internationale depuis les années 1980 ; le second décrit les rouages de l’économie criminelle et le troisième, les différentes stratégies de blanchiment.
La quatrième partie est constituée d’articles rédigés par les signataires de l’appel de Genève qui mettent en lumière à la fois le manque de volonté des États et leur impuissance à combattre le blanchiment, et le danger que représente l’impunité dont jouit l’économie du crime et qui corrompt le jeu démocratique.
À la fois militant et pédagogique, l’ouvrage vaut par la clarté à la fois de son exposé et de ses prises de positions, Il perd toutefois parfois en rigueur ce qu’il gagne en vigueur. Ainsi, plutôt que de donner des chiffres, certes impressionnants, mais dont les sources et les méthodes d’élaboration ne sont jamais précisées, on eût apprécié que fût plus précisément analysée l’importance financière, en volume, du blanchiment et plus globalement, de l’économie criminelle.