Redécouvrir la théologie

Redécouvrir la théologie

Nicolas Tenzer

À propos de Jaroslav Pelikan, La tradition chrétienne, 5 vol., P.U.F., 1994, 1910 pages en tout, Evangelista Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, 3 vol., Cerf, 1997, 3396 pages en tout, Jean-Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, P.U.F., 1998, 1298 pages

Voici trois imposants ouvrages qui apportent, chacun à sa manière, des éclairages féconds sur la théologie chrétienne. Certains lecteurs pourraient se demander, s’ils sont, comme moi, non croyants et non chrétiens, si un investissement personnel sur la théologie a une quelconque justification, au-delà d’un goût pour l’histoire des idées. Nous serions sortis de l’âge où une pensée métaphysique — ce qu’est, dans son fondement et certains de ses objets, la théologie — peut s’énoncer. La théologie, science des choses divines, pourrait être confinée à l’idéologie et elle ne développerait que du discours argumentatif en cercle fermé, dénué de tout rapport avec la réalité.
Si nous avons souhaité présenter, hélas trop rapidement, ces trois ouvrages, c’est parce que nous estimons qu’il n’en est rien et que l’athée le plus certain de sa croyance sur l’absence de Dieu a tout intérêt à s’appliquer à l’étude théologique s’il entend connaître notre monde, saisir l’origine de nos représentations et comprendre jusqu’au déploiement de notre pensée. Bien des auteurs, provenant d’horizons religieux (ou a-religieux) et politiques différents — Carl Schmitt, Pierre Manent, Claude Lefort, Marcel Gauchet, Rémi Brague et tant d’autres —, ont d’ailleurs insisté à raison sur la permanence du théologico-politique. Plus essentiellement, la genèse religieuse des schémas culturels et politiques les plus laïques est une réalité essentielle : la laïcité ne constitue pas une rupture par rapport à la religion, mais a été portée et apportée par des siècles de pensée élaborée, y compris à l’époque de la scolastique, à l’intérieur d’une structure religieuse contraignante.
Pour qui voudrait commencer cette étude, la lecture du Dictionnaire critique de théologie constitue un bon point d’entrée — et d’entrées il y en comporte plus de cinq cents, rédigées par deux cent cinquante collaborateurs d’une quinzaine de nationalités. On pourra peut-être lui reprocher — encore que son directeur en balaye l’argument dans sa préface — d’accorder une place étique à la comparaison avec les religions autres que chrétiennes (malgré des références fréquentes à l’Ancien Testament, mais le plus souvent revu dans une perspective chrétienne). Mais il est vrai que le volume s’en serait trouvé démesurément grossi. Bien des articles ont en tout cas l’immense mérite de montrer comment telle conception élaborée au sein de la pensée théologique s’est trouvée « exportée » vers la pensée philosophique laïque (voir notamment les articles « justice » et « travail »). Il arrive aussi que l’angle d’attaque non théologique, en ignorant les débats élaborés au sein d’une théologie, soit un choix lui-même significatif, par la rupture qu’il veut signifier.
L’article « théologie » rédigé par Lacoste confirme indirectement cette hypothèse : montrant la pluralité inhérente à la théologie et son caractère de discussion infinie, il insiste sur la nécessité d’articuler les prises de parole théologique. Mais cette articulation est par nature polémique ; elle ne saurait non plus, selon nous, être confrontation du discours théologique avec tout autre sur le même sujet. En fait, quoique déplaçant son objet hors du monde, le théologien parle des problèmes immanents, même s’il choisit de situer sa référence dans un au-delà inatteignable. Bien des discours dits « rationnels », qui cherchent des fondements et des raisons dans le monde, ne procèdent-ils pas d’ailleurs de la même manière ? On reconnaîtra certes que, pour un laïque, certains articles, où perce trop la conviction religieuse, sont un peu déconcertants. Mais ce sera à nous alors d’opérer le travail critique, en attaquant la cohérence même du discours produit par l’autoréférence religieuse.
La somme de Jaroslav Pelikan sur La tradition chrétienne n’a, quant à elle, rien d’un dictionnaire et ne saurait être assimilée à un ouvrage uniquement théologique : il est aussi historique, politique et culturel. Il replace l’émergence de la tradition chrétienne dans son histoire et met en perspective l’ensemble des débats théologiques au cours de deux millénaires . Chacun des volumes, d’une limpidité exceptionnelle, peut d’ailleurs se lire indépendamment des quatre autres. L’ensemble de l’ouvrage comporte évidemment un message : il existe, au-delà de son évolution, une tradition chrétienne, qui a une unité et révèle une continuité au-delà des ruptures historiques, et, sans appréhender cette tradition, que nous appellerons aussi « matrice générale d’explication », on ne comprendra pas la religion dans ce qu’elle a de propre. On ne percevra pas davantage comment sa structure forte oriente encore nos perceptions aujourd’hui. Inversement, l’histoire du christianisme est aussi l’histoire de multiples ruptures, tout entières liées aux circonstances du temps en même temps que portées par la logique des débats internes à l’Église. Ce sont les discussions et les controverses qui ont fourni, plus qu’un prétendu dogme originel qui n’a jamais existé à l’état pur (il n’est que de considérer le controverses sur l’écriture des Textes sacrés), les aliments essentiels de la théologie. Le conflit est la substance du christianisme, non l’unité d’un monument statique. La religion chrétienne est réinterprétation de ses mythes et légendes fondateurs. Elle vise à en préserver l’unité, mais pour ce faire, elle est conduite toujours à la reconstruire et à la réélaborer à nouveau, dans un processus sans fin. Le credo unitaire de l’auteur, placé en début et en fin d’ouvrage, n’est jamais que sa tentative personnelle de chrétien de procéder à une synthèse qui lui soit significative. C’est, sur le plan laïque, le travail de toute pensée qui entend développer la cohérence de son appréhension du monde à l’aide de l’ensemble des philosophies qui l’ont nourrie. Sur ce point, la perspective théologique procède comme toute pensée dans le champ qui lui est propre, avec ses croyances spécifiques.
L’Histoire des théologies chrétiennes est le complément nécessaire de la lecture de l’ouvrage de Pelikan. Evangelista Vilanova, moine bénédictin, a livré ici la somme de toute une vie de réflexion et de pratique de la foi. Son Histoire couvre, elle aussi, deux millénaires. À la différence de Pelikan, la perspective de l’auteur est strictement théologique, mais la foi qui l’anime ne l’empêche pas de faire œuvre de logicien. En examinant l’ensemble des fois, y compris les plus étrangères, il dégage systématiquement leur rationalité propre et, en cernant les divergences, parvient à dégager des voies de communication qui ne s’arc-boutent pas sur la fermeture d’un ânonnement dogmatique. En particulier, son analyse de l’orthodoxie et de la Réforme, du judaïsme et de l’islam, aussi bien d’ailleurs que, dans des chapitres saisissants, des Lumières et, auparavant, de l’humanisme italien, montre la fécondité d’un regard extérieur sur des systèmes qui ne sont jamais incompatibles, mais sont au contraire en interaction permanente. Par le détour de la théologie, on finit par en apprendre plus sur la philosophie, la culture et le monde, que par bien des ouvrages rationalistes. La vérité ne se donne pas dans le dogme et dans le discours, mais par contraste grâce à l’interrogation sur nos croyances et nos représentations.