Des parents de même sexe : entre réalité et discriminations

Des parents de même sexe : entre réalité et discriminations

Éric Dubreuil

Cette contribution souhaite apporter une base expérimentale qui permette de mieux connaître l’homoparentalité à des angles de vue complémentaires : la représentation synthétique de l’homoparentalité et une approche traitant de la discrimination à l’égard des individus et du mode de relation des citoyens avec les pouvoirs publics. Cette approche tentera d’apporter sa pierre à la question : comment gérer une collectivité dans le respect des individus qui la composent ?

Représentation synthétique de l’homoparentalité

La proportion de personnes homosexuelles est généralement estimée à 5% au sein d’une société. Un récent sondage (janvier 1997) de l’institut B.S.P., mené auprès de 1 000 personnes, aussi représentatives que possible d’une population non identifiée, révèle que 7% des gays et 11% des lesbiennes sont parents, et que 36% des gays et 45% des lesbiennes souhaitent le devenir. Ces chiffres illustrent deux faits. D’abord, un profond changement se fait jour dans la manière dont les personnes homosexuelles envisagent leur propre devenir. Ils ne considèrent plus qu’être homosexuels les empêcherait d’être parents et d’avoir une descendance. Ensuite, en France, des centaines de milliers de personnes et, en Europe, des millions, sont concernées par la dualité homosexualité/parentalité.
La visibilité croissante des gays et des lesbiennes s’inscrit dans un profond changement de comportement : les parents et futurs parents gays et lesbiens ne sont plus muets ni cachés. Ils réclament que leur situation soit prise en compte et que disparaissent les discriminations dont eux et leurs enfants souffrent encore. Ils invitent les « professionnels de la famille » à une réflexion collective sur des concepts comme la pluriparentalité, la nature de la filiation (biologique, légale et sociale), l’adoption ou la procréation médicalement assistée (P.M.A.). Cette réflexion ne concerne pas seulement les familles gayes et lesbiennes, mais alimente une réflexion générale sur toutes les familles.
Les études à propos des familles homoparentales en sont encore à leurs balbutiements en Europe, tandis que plus de 200 études ont déjà été conduites sur le sujet aux États-Unis. En 1997, a été publié le Petit guide bibliographique à l’usage des familles homoparentales et des autres, qui recense ces études et en présente une synthèse. Aucune d’entre elles ne montre que les enfants seraient handicapés par le fait d’être élevés par des parents gays et lesbiens. Aucune d’entre elles ne montre que ces derniers seraient de moins bons parents que les parents hétérosexuels. Bien que leur objectif ne doive pas être de valider ou d’invalider quelque chose qui fait partie de la vie de quantité de citoyens, des études menées en France apporteraient un éclairage intéressant sur de nouvelles structures familiales, permettraient de réduire certains préjugés et contribueraient à ce que l’effroi cède à la connaissance.
Les enfants des familles homoparentales, sensibles au « regard des autres », peuvent être blessés par le comportement de leurs camarades, quand ce dernier est empreint d’homophobie, souvent résultat de l’ignorance. Pour que les mentalités évoluent, doivent se mettre en place des programmes et actions dans le but de faire disparaître les discriminations homophobes au quotidien. L’éradication de l’homophobie, à l’école, mais aussi dans tout espace public, et dans les mentalités, est une action de longue haleine qui requiert détermination et pédagogie.
Il existe aussi des discriminations dans la jurisprudence. En ce qui concerne le divorce et séparation de couples hétérosexuels, juges et experts considèrent encore trop souvent qu’une orientation homosexuelle d’un parent est un problème pour l’éducation de l’enfant, bien qu’aucune étude n’aie jamais confirmé un tel préjugé. Il n’est hélas pas rare de trouver des marques de discrimination dans des textes de jugement : [le père (gay) est autorisé à voir son enfant « s’il le protège de sa vie privée » ou « s’il ne lui fait pas rencontrer son compagnon »]. Plus insidieusement : [puisque la mère (lesbienne) « ne montre pas de comportement déplacé vis-à-vis de l’enfant, elle sera autorisée… ». Écoutons le témoignage de Catherine, 40 ans, compagne de Nicole : « Les juges ne devraient jamais dire : “… à condition que le parent et son partenaire ne vivent pas ensemble,…”, c’est vraiment une grosse erreur car cela déstabilise tout et ne rassure personne. J’ai vu des rapports de trente pages d’une banalité affligeante avec trois lignes de condamnation : risque de pervertissement, etc. Sans base de réflexion expérimentale, c’est le sentiment personnel de l’expert qui ressort et non sa position professionnelle ». En discréditant les relations entre personnes de même sexe, une telle attitude crée un conflit de loyauté chez l’enfant et accroît ses difficultés à maintenir de bonnes relations avec ses deux parents. Compétences parentales et sexualité et doivent être dissociées dans l’esprit des juges.
En ce qui concerne l’adoption par une personne célibataire, certes, en France, couples mariés ou personnes célibataires peuvent être « candidats » à l’adoption. Ceux et celles qui veulent adopter un enfant doivent obtenir un agrément délivré par l’administration. Si, pendant l’enquête, une personne révèle son homosexualité, elle n’a, en pratique, aucune chance de recevoir cet agrément. À l’inverse, si elle tait son homosexualité, elle le reçoit dans les mêmes proportions que des célibataires hétérosexuels. La Cour européenne des Droits de l’homme instruit actuellement un cas de refus de délivrer l’agrément à un homme qui n’avait pas tu son homosexualité. L’agrément lui a été refusé sans qu’une argumentation vienne étayer cette décision. Une issue positive doit être trouvée à ce cas et à d’autres afin que cesse cette discrimination administrative, d’autant pire que le mensonge des citoyens se trouve de fait encouragé. L’observation de Philippe, 43 ans, « célibataire » homosexuel y insiste : « Mettre l’administration au défi d’accorder l’agrément à quelqu’un qui se présente comme homosexuel(le) lui est quelque chose d’insupportable, obsédée qu’elle est par l’idée que si l’on desserre l’étau, ce sont des milliers d’homos qui viendront réclamer des enfants en adoption. Bref, une sorte de péril rose qui menace la société tout entière ! »
Il existe aussi des discriminations par l’absence ou la limitation de droits civils. En ce qui concerne l’adoption par un couple, se fondant sur la croyance que l’adoption par deux personnes du même sexe détruirait « l’ordre symbolique » de la filiation hétérosexuelle, les autorités françaises refusent à deux personnes de même sexe d’adopter conjointement un enfant. Elles préfèrent l’adoption par un parent célibataire (loi de 1966) à celle par un couple, alors que la fonction de « triangulation » est plus naturellement opérée dans ce dernier que dans le premier. Par ailleurs, elles se fondent sur le fait que les couples de même sexe ne sont pas encore reconnus par la loi française, et que le droit à l’adoption ne leur est accordé dans aucun pays européen. Aux Pays-Bas, une loi relative à l’adoption par les couples de même sexe va sans doute être votée bientôt, et en 1997, l’État de New Jersey a autorisé les couples gays et lesbiens à adopter conjointement.
En ce qui concerne l’adoption par le second parent, au sein de couples de même sexe, certains enfants ont été adoptés par l’un des deux adultes, ou ont été conçus grâce à une insémination artificielle ou au recours à une mère de substitution. Bien que conçus, ou adoptés, et élevés au jour le jour par deux personnes, ces enfants ne disposent que d’un seul lien de filiation : un seul des parents « sociaux » est reconnu comme leur parent « légal ». C’est à la fois un problème quotidien (autorisations à l’école, urgences médicales, etc.) et une menace pour l’enfant si son seul parent légal venait à décéder. L’enfant n’a en outre aucune garantie de conserver ses liens avec son parent « non légal » en cas de séparation. Des dispositions sur l’adoption par le second parent doivent permettre à l’autre parent d’être reconnu dans sa fonction parentale. Sans régler tous les problèmes, des aménagements de l’adoption simple constitueraient un progrès.
Pour ce qui a trait à la reconnaissance et droits pour les co-parents et les beaux-parents, un nombre croissant de projets parentaux sont mis en place par un gay et une lesbienne, chacun d’eux pouvant vivre en couple avec un conjoint du même sexe, et formant une « famille étendue ». Des trois ou quatre personnes à l’origine de la naissance de l’enfant, seuls deux d’entre eux — les parents biologiques — sont reconnus par la société. Bien que l’enfant profite au quotidien de leur engagement, son lien avec ses « troisième » et « quatrième » parents n’est aujourd’hui pas reconnu.
Il s’agit de créer un statut de co-parent, pour que ceux et celles qui souhaitent s’engager auprès des enfants, avec droits et obligations envers eux, puissent le faire dans de bonnes conditions. En ce qui concerne les familles recomposées, un statut de beau-parent, de même sexe ou de sexe différent, récemment évoqué dans le rapport sur la famille de Irène Théry, est à saluer comme un progrès.
Enfin, il faudrait garantir l’égal accès aux procréations médicalement assistées (P.M.A.) : insémination artificielle, recours à une mère de substitution, etc. En France, les P.M.A. sont encadrées par les lois de 1994 dites de « bioéthique ». Il n’est pas rare d’entendre des arguments contre l’égal accès des gays et des lesbiennes à ces techniques médicales : celui de la « non-acceptation des gays et des lesbiennes de leur finitude », celui du prétendu « impossible accès des enfants à leurs origines », alors que ces deux aspects concernent aussi bien les personnes hétérosexuelles que celles homosexuelles. En Belgique, aux Pays-Bas, l’insémination artificielle est autorisée indépendamment de l’orientation sexuelle et du statut matrimonial des demandeuses, et que dans des États des États-Unis, le recours à une mère de substitution est permis aux gays. De même que dans ces pays, gays et lesbiennes doivent être traités en France comme des parents aussi convenables que les autres. Il convient de faire droit au désir d’enfant que révèle notamment ce témoignage d’Isa, 33 ans, mère lesbienne de Hugo : « Je commençais à avoir le désir de prolonger la vie, et de l’embellir encore, avec un enfant. J’avais un amour qui grandissait en moi et dont je ne savais pas quoi faire. C’était de l’amour à donner à un enfant. Alors que mes relations avec mes amies étaient toujours intéressées dans le sens d’un compte à régler avec mon enfance, il y avait cette chose en moi, qui n’entrait pas du tout dans ce registre. C’était un don, sans attendre quelque chose en retour. Avec un peu de recul, je ne suis pas sûre d’y être arrivée, car j’ai parfois l’impression de quand même attendre une reconnaissance de l’enfant ».
Reste la question de l’union de personnes de même sexe. Même si la parentalité est et sera probablement de plus en plus déconnectée des liens de couple, la reconnaissance des couples de même sexe (que ce soit par l’union libre, le pacte de solidarité ou le mariage) est un puissant facteur d’intégration et de stabilité pour les gays et les lesbiennes qui veulent s’engager dans une relation à long terme, incluant le projet d’être parents. Révélateur est le témoignage de Marie-Laure, 39 ans, mère lesbienne de deux enfants : « Il nous paraît aussi important que deux personnes de même sexe puissent avoir la possibilité de choisir un lien légal. Cela nous permettra de transmettre ce que nous avons aux enfants. C’est aussi une manière de traduire le fait qu’on s’aime. Si l’on pouvait être mariées, les gens n’auraient plus rien à dire ».

Pour une politique anti-discriminatoire

Dans le film It’s elementary de Debra Chasnof et Helen Cohen, des éducateurs et professeurs parlent d’homosexualité aux élèves des écoles et les lycées américains. L’un d’entre eux emploie une image simple et percutante aux yeux des enfants : il se présente devant eux, vêtu d’un maillot de joueur de football mais avec une jambe invalide. Il leur explique qu’une personne homosexuelle devant cacher aux autres sa personnalité se trouve dans les conditions de ce joueur. Certes, ce dernier peut frapper la balle avec son pied valide, et participer au jeu. Mais il est dans une situation de handicap par rapport aux autres qui ont leurs deux jambes. Qui plus est, il ne peut contribuer autant qu’il le voudrait au jeu de l’équipe. L’éradication des discriminations est un enjeu majeur pour nos sociétés. Tout individu doit pouvoir être à l’aise dans sa personnalité intime et sociale pour pouvoir exprimer son génie personnel.
Encore maintenant, trop d’individus homosexuels sont amenés soit à cacher leur homosexualité et à s’intégrer à la société au prix de lourds secrets, soit à la revendiquer avec la conséquence de se marginaliser. Il est grand temps de tout mettre en œuvre pour que chacun soit respecté dans sa personnalité.
La discrimination apparaît comme un outil de pouvoir. Aujourd’hui, les personnes homosexuelles acceptent de moins en moins d’être traitées comme des citoyens de seconde zone en s’inclinant devant les oukases des individus qui sauraient pour les autres ce qui est bien et ce qui est mal. Ces derniers, porte-parole d’intérêts professionnels, ecclésiaux, politiques ou scientifiques, tentent d’imposer des interdits. Ils entendent ainsi se donner un pouvoir dont la force est immense si ceux qui sont l’objet de leur condamnation s’y soumettent, et nulle si ces mêmes personnes la refusent.
Proposons ce petit exercice : quand un individu a un avis décisionnaire sur votre vie personnelle, demandez-vous quel pouvoir il représente et si son action est juste en regard des bénéfices pour vous et pour les autres ? Par exemple, s’il doit décider de votre aptitude à conduire un véhicule, vous accepterez aisément qu’il exige de vous une connaissance du code de la route et une pratique du volant. Vous en tirez le bénéfice de ne pas être exposé au risque de provoquer un accident dès votre premier jour de conduite. En revanche, s’il doit décider de votre aptitude à vous marier, vous pouvez vous demander quel bénéfice vous et la société retirez de ne pas être autorisé de le faire avec la personne de votre choix, qu’elle soit d’un autre sexe ou du même. Sachez distinguer si ce pouvoir est socialement légitime ou non. S’il ne l’est pas, battez-vous pour ne pas vous y plier.
La discrimination constitue un enjeu public. Au-delà de la simple acceptation privée de l’homosexualité, le fait que des personnes au sommet de la pyramide sociale, et provenant « des meilleures familles », osent aujourd’hui se définir publiquement comme homosexuelles, est un pas essentiel. Par leur coming-out (terme anglo-saxon employé pour désigner l’expression publique de son homosexualité), ces personnes, n’appartenant pas seulement au monde du spectacle ou de la mode, contribuent à matérialiser dans la conscience collective le fait que les gays sont des citoyens au même titre que les autres. Ce coming-out les amène en outre à une plus grande ouverture vers les autres, ouverture dont elles n’auraient peut-être pas eu besoin si elles avaient été en complète adéquation avec le modèle majoritaire. Grâce à leur homosexualité, elles ont une occasion inespérée de vivre personnellement les notions de discrimination. À elles d’en tirer des conclusions qui leur permette d’enrichir leur vision de la société et de ses injustices.
De même que le « nous sommes tous des juifs », le « nous sommes tous homosexuels », permettrait une avancée notable dans la mentalité sociale. Des non-gays doivent prendre la parole par solidarité vis à vis des gays et se mobiliser pour abolir des discriminations qui les concernent eux aussi.
Le seigneur féodal avait un pouvoir absolu sur ses sujets, et ce jusque dans leur vie privée. Il pouvait aller jusqu’à leur dénier le droit d’être considéré comme des êtres humains. En contrepartie de ce pouvoir exorbitant, il leur assurait une protection contre les « barbares venus de l’extérieur ». L’échange de « services » entre le seigneur et ses sujets était de grande amplitude : protection contre la mort en échange de contrôle de la vie privée. Or, nous sommes beaucoup moins qu’autrefois dans un besoin de protection vis-à-vis de l’extérieur. Notre dette vis-à-vis de l’État se situe à un niveau beaucoup moins élevé, tout au moins en ce qui concerne la protection sécuritaire de type vie ou mort. Nous sommes en conséquence de plus en plus réticents à ce que les pouvoirs publics continuent de régir nos vies privées, sans que nous mesurions vraiment ce qu’ils nous apportent en échange.
Nous nous défaisons progressivement des interdits qui pesaient sur nos épaules : « si vous ne vivez pas selon les règles, vous allez introduire souffrance et difficulté chez vous et chez les autres ». Nous constatons que la société continue d’exister et de se développer malgré, ou grâce à la transgression de règles qui avaient été édictées à d’autres époques et pour d’autres individus. Les individus, plus qu’avant, s’analysent, expriment leurs besoins et leurs sentiments et se prennent en charge en recourant moins aux élites. Ils considèrent souvent leur vie comme un champ d’expériences qui les amènent à vivre plusieurs réalités successives. Ils « travaillent sur eux-mêmes », selon une expression devenue à la mode, apprennent à naviguer sur l’océan de la vie, sans l’aide du capitaine-État qui ne sait parfois plus trop où il va. Ils en sont maintenant à interroger les responsables politiques et sociaux : « Qui êtes-vous qui prétendez me guider et quel est votre parcours personnel qui vous permet de me dire ce que j’ai à faire ? »
L’État a perdu de son autorité morale et n’est plus autant l’unique référence. Or, il semble continuer de proposer, ou d’imposer, un modèle unique à la majorité des citoyens, dans la plupart des domaines de la vie citoyenne : déclaration d’impôts, contrats de travail, mariage entre deux personnes de sexe opposé. Il a encore le privilège, qui est aussi une menace pour son avenir, de pouvoir raisonner en termes de monopole par rapport aux « clients » qu’il sert, c’est-à-dire les citoyens. Il peut imposer des modèles aux individus sur le seul critère que cela correspond à la notion de majorité, selon un fonctionnement qui s’apparente à celui de Henri Ford, qui ne laissait pas ses clients choisir une autre couleur que noire pour leur automobile. Mais c’était il y a soixante-dix ans et cela a changé depuis !
On entend parfois des plaintes des milieux familiaux traditionnels par rapport au fait que les citoyens ne se conforment pas à l’unique structure familiale qu’ils ont à leur disposition : le mariage ! Certes, l’institution familiale est d’une nature plus enracinée et moins exclusivement technologique que les liaisons téléphoniques. Et il n’est pas mauvais que la famille mette plus de temps à évoluer, car cela contraint les différentes composantes de la société à un sain et profond débat. Mais il est aujourd’hui de la responsabilité des politiques et des professionnels de la famille de créer des formes familiales qui répondent aux besoins des citoyens. Espérons que les autorités publiques sauront mettre en place des chantiers, écouter les besoins des citoyens et associer ces derniers à l’élaboration de formes familiales adaptées.
Enfin, de même que les entreprises réagissent à la demande des clients, car elles sont soumises à la pression de la concurrence, les pouvoirs nationaux commencent à être mis en concurrence par d’autres pouvoirs, par exemple celui de la Communauté européenne et, à travers elle, l’influence des pays voisins, celui des médias qui accordent la parole à ceux qui la prennent et qui donnent l’image de ceux qui se montrent, ou encore celui du réseau Internet. Il n’est pas sans conséquence que des pays, parfois proches, aient déjà élaboré des législations, par exemple sur l’adoption par le second parent, ou n’aient pas réglementé négativement des techniques de P.M.A. Il sera difficile de garder plus longtemps les yeux fermés sur ce qui se passe à l’étranger, même si c’est outre-Atlantique, et ce d’autant plus qu’une masse croissant d’individus est au courant de ces données et les manipule en temps réel.
Les gays et les lesbiennes sont-ils devenus insensés de revendiquer le droit d’avoir des devoirs ? Les gays et les lesbiennes, en secouant la norme hétérosexuelle, sont en train de faire tomber une des rigidités de la société. Mais, au moins autant que des droits, en demandant l’accès à la parentalité, ils et elles revendiquent en fait des droits à avoir des devoirs. Certains représentants du mouvement gay et lesbien, ayant souvent passé l’âge d’avoir des enfants, sont d’ailleurs très critiques vis-à-vis de ces positions. Ils reprochent aux revendications de l’homoparentalité de constituer un retour en arrière par rapport aux demandes des années soixante-dix, tournées elles vers l’hédonisme et le non-engagement social. Selon eux, elles traduiraient une acceptation des règles de la société hétéronormée, voire une volonté servile de les singer. Il est saisissant de voir dans ce discours à quel point la parentalité est ainsi jugée, par ces détracteurs de l’homoparentalité, comme indissociable de l’hétérosexualité.
La société, plutôt que de voir dans cette demande de responsabilisation de la part des gays et des lesbiennes une menace de déstabilisation des socles sur lesquels elle repose, devrait être ravie que des citoyens demandent à être des parents, traduisant ainsi fait une volonté d’engagement sur le long terme, profitable à tous.
L’égalité de droits n’est pas suffisante mais elle est nécessaire. Tout citoyen doit être encouragé à exploiter son potentiel humain et pouvoir contribuer au développement de la société dans son ensemble. Pour cela, il a besoin d’être assuré de la reconnaissance qu’il reçoit de la loi et de ses semblables, reconnaissance qui lui permet d’asseoir son auto-estime et de contribuer à sa manière à l’avenir collectif. Les gays et les lesbiennes s’autorisent depuis peu à vouloir vivre une « citoyenneté à part entière ». Depuis peu, ils revendiquent le droit au couple, dont le mariage, et à la parentalité.
Certains opposants à l’obtention de ces droits disent que, tout en respectant les choix de vie privés, la société n’a pas à légaliser la notion de couple et encore moins de famille entre personnes de même sexe. Cette opposition ne paraît pas légitime. En effet, le droit a une fonction identificatoire essentielle pour l’individu quant à son estime personnelle et à son rôle au sein de la société. Un individu n’est pas un être isolé et se développe notamment grâce à ses interactions sociales. Parmi celles-ci figurent en bonne place celles qu’il peut créer au sein du couple et de la famille. L’accès à ces deux structures se révèle ainsi une fructueuse contribution au développement personnel et social des individus, et doit donc être garanti par le droit, de la même manière que des dispositions purement individuelles. Les dispositions antidiscriminatoires devraient donner lieu, dans les années à venir, à des avancées significatives, et ce d’autant plus que les législations de pays proches sont plus favorables que la nôtre. Il faut, pour ce faire, casser aussi l’image de marginalité des homosexuels. Comme le dit Christian, 38 ans, père gay divorcé, dans son témoignage : « Pour ce qui est de l’environnement social et juridique, une chose essentielle est d’en parler. Il faut que les gens se rendent compte qu’on n’est pas des monstres, qu’on est capables de s’aimer, et aussi d’élever des enfants. Les choses ne pourront évoluer que lentement, il ne faut pas choquer excessivement. Par exemple, pour la Gay Pride, il est important que le public se rende compte qu’il n’y a pas que les drag-queens et que la majorité des homosexuels défilent calmement dans les rues de Paris. A travers cette modération, les choses peuvent évoluer, notamment grâce aux « hétérosexuels qui sont de notre côté ».
Si les gays et les lesbiennes étaient tous à l’aise avec leur orientation sexuelle, ils mettraient davantage leur énergie au service des autres qu’à la focaliser à obtenir des droits égaux à ceux des autres, étape indispensable, mais coûteuse pour tous. Terminons donc au plus vite ce débat sur les droits des gays et des lesbiennes par l’accès à une complète égalité de traitement — et pas seulement une égalité de droits — et passons à autre chose. Comme le dit Marc, 45 ans, père gay de Marion : « Il y a beaucoup de gens qui pensent qu’homosexualité et parentalité sont deux choses incompatibles. Moi, je n’ai jamais eu à me torturer l’esprit pour savoir si, étant homo, je pouvais ou ne pouvais pas avoir d’enfant. Je connais bien tout le mal que certains peuvent penser de nous, mais ça ne m’a jamais atteint. Quand je réfléchis rationnellement et posément à tout ça, je ne vois pas du tout ce qui peut être à charge contre les homosexuels, et contre le fait d’être parent pour un homo ».
Il faut en sorte mélanger une pointe d’humanisme politique et un zeste de réalisme libéral. Humanisme politique : permettre et favoriser l’expression de l’humanité dans toutes ses formes, indépendamment des mœurs des individus. Réalisme économique : des entreprises américaines, parmi les plus performantes (Disney, Microsoft, etc.) développent des actions spécifiques auprès de leur clientèle gaye et lesbienne. À mi distance entre ambition humaniste et réalisme économique — les individus appartenant aux minorités quantitatives sont aussi bien des consommateurs-clients des entreprises que des citoyens de l’État —, des mesures doivent être prises pour que les discriminations disparaissent de nos sociétés. À ce que l’on pourrait dénommer un « libéralisme des mœurs », indispensable déclencheur des énergies individuelles, devrait s’ajouter un brin d’éducation et de formation des personnes.
De même que les entreprises ont clairement identifié leur intérêt à aller toujours davantage vers le traitement de chaque client en tant qu’être unique, les pouvoirs publics, tout en gardant les structures collectives de soutien aux personnes en difficulté, devront de plus en plus traiter chaque individu selon ses propres caractéristiques. L’exception doit ainsi devenir la règle dans leur fonctionnement, à l’inverse d’une forme de dictature du modèle majoritaire. Chaque individu doit pouvoir donner le meilleur de lui-même, au sein d’une société devenue plurielle, en allant dans sa propre direction et non pas forcément dans celle imposée par le groupe dominant. Gays et lesbiennes sont aujourd’hui des découvreurs et contribuent, par leurs revendications, à ce que le groupe social progresse. Cette entreprise, pour subversive qu’elle puisse paraître à première vue, est l’expression d’une volonté de concourir au bien commun, qu’on nommera ici « sur-versive ». Il convient de s’en réjouir car il faut y voir l’envie que des individus ont à s’impliquer dans le futur de la collectivité. N’est-il pas enthousiasmant que chacun puisse se développer dans la voie qui est la sienne, et ainsi de servir aux autres par les enseignements qu’il va tirer de son expérience ?