P.A.C.S. socialista : la gauche et le « juste milieu »

P.A.C.S. socialista : la gauche et le « juste milieu »

Éric Fassin

L’homosexualité rencontre la famille

Si le P.A.C.S. (pacte civil de solidarité) pose problème à la gauche aujourd’hui, c’est qu’il se trouve à l’intersection de deux lignes d’évolution : en ce point convergent en effet politique de l’homosexualité et politique de la famille. Même s’il est ouvert indifféremment à deux « personnes », de même sexe ou non (tout comme ses versions préalables depuis 1991 — C.U.C., C.U.S. et C.U.C.S. —, mais aussi comme le P.I.C., pacte d’intérêt commun proposé par Jean Hauser en avril 1998), le P.A.C.S. concerne au premier chef les couples homosexuels : les hétérosexuels, eux, ne sont pas condamnés à la seule union libre. La gauche élue en 1997 s’inscrit ainsi dans la continuité de la législature de 1981, qui voulait en finir avec la relégation de l’homosexualité dans une citoyenneté de seconde zone : les députés avaient eu la sagesse et le courage, dès 1982, d’abolir la discrimination à l’encontre des homosexuels, légalement instituée depuis la Seconde Guerre mondiale (avec l’inégalité de l’âge du consentement sexuel), avant de proscrire en 1985 toute discrimination publique fondée sur les mœurs . À l’initiative des nouveaux projets, on retrouve d’ailleurs, dans les années 1990 comme dans les années 1980, la même figure du député Jean-Pierre Michel.
Le développement aujourd’hui proposé, c’est qu’on ne parle plus seulement d’individus, mais de couples homosexuels : on croyait en avoir fini avec la discrimination, mais elle resurgit cruellement en temps de sida, lorsque la mort vient briser un couple — particulièrement en matière de logement et de succession. Ainsi, alors qu’aux termes de la loi, « lors du décès du locataire, le contrat de location est transféré au concubin notoire », la Cour de cassation vient encore d’affirmer, en décembre 1997, que « le concubinage ne p(eu)t résulter que d’une relation stable et continue ayant l’apparence du mariage, donc entre un homme et une femme ». Et le juriste Jean-Luc Aubert de commenter cet arrêt : « S’il va de soi que toute personne homosexuelle doit disposer des mêmes droits que les autres personnes, en revanche, il n’y a pas de raison que la société accorde au couple homosexuel, au-delà de la liberté de se constituer et de vivre sa vie, des droits spécifiques que rien ne justifie socialement » . Bref, c’est à bon droit qu’on peut jeter à la porte le survivant d’un couple, pourvu qu’il soit homosexuel. On le voit, la frontière entre l’individu et le couple devient floue : c’est une même discrimination qui les frappe.
Une deuxième évolution s’amorce plus récemment : les socialistes, de retour au pouvoir, découvrent la famille. Après le faux pas initial de la mise sous condition de ressources des allocations familiales, simultanément critiquée sur sa droite et sur sa gauche, le gouvernement s’est en effet employé à dessiner « une politique familiale de gauche ». L’alliance de mots, hier encore, était paradoxale : dans le passé, la gauche a volontiers abandonné la famille au familialisme le plus conservateur, pour opposer à ce bastion de la tradition l’émancipation républicaine par l’école ; aujourd’hui, elle se propose de les réconcilier, pour les associer. La droite n’a plus le monopole de la famille. Comme le fait remarquer la députée socialiste Dominique Gillot, « face aux attaques de la droite, qui nous accusait d’être contre la famille, nous n’avions pas de réponse vraiment audible. Reprenez notre programme législatif : pas un mot sur la famille. » L’enjeu ne porte donc pas uniquement sur les prestations familiales : il importe, pour légitimer la famille à gauche, de légitimer un modèle familial de gauche, c’est-à-dire ouvert aux évolutions récentes — autrement dit, poser la question de l’égalité, bien sûr, mais aussi de la modernité.
Selon la sociologue Irène Théry, commentant son rapport au gouvernement sur la famille, « la conception traditionnelle de droite consiste à considérer qu’il existe un modèle familial qui serait naturellement le bon, celui de la famille légitime stable. Les familles naturelles, monoparentales, recomposées, homosexuelles, etc., ne seraient donc que des formes dégradées, décadentes, de la famille. Une pensée de gauche (mais je dirais, plus largement, progressiste), ça consiste à dire : la famille n’est pas une entité immuable ; c’est un groupe social qui a pour particularité de croiser différents liens : un lien de couple, un lien de filiation et un lien fraternel, lesquels peuvent évoluer dans le temps, s’articuler différemment ». Le Nouvel Observateur titre du reste avec optimisme : « Familles : la victoire des nouveaux couples » . Voici dessinée une politique de gauche, introduisant, en parallèle avec l’idéal d’égalité, un souffle de liberté au cœur de la famille. Aussi Lionel Jospin peut-il déclarer solennellement, devant la conférence de la famille qu’il réunit en juin 1998 : « Que chacun puisse constituer la famille qu’il souhaite » .

À mi-chemin entre l’individu et la famille, le couple

Nouveaux couples, nouvelles familles : au moment même où la gauche revient au gouvernement, après les élections de mars 1997, la convergence logique et chronologique entre les deux axes d’une politique de gauche ne pouvait manquer de conduire à penser ensemble homosexualité et famille. C’est bien pourquoi, d’un côté, les attaques de la droite se font plus virulentes : Christine Boutin ne s’y est pas trompée, la députée U.D.F. dénonçant dans un même souffle la mise sous conditions de ressources des allocations familiales et le projet de C.U.C.S. — deux projets dressant pareillement « les socialistes contre la famille ». Sans doute ce projet de contrat ne parlait-il jamais de famille ; mais derrière le couple, ne voit-on pas se profiler les enfants ? Or, à en croire la présidente de l’Alliance pour les droits de la vie, « prétendre fonder une “famille” en associant deux personnes du même sexe, en leur donnant le droit d’adopter des enfants, constitue une limite infranchissable : celle que la nature impose aux personnes » .
C’est bien pourquoi, d’un autre côté, les associations de lutte contre le sida, comme AIDES et Act-Up Paris, et les institutions homosexuelles, comme le Centre Gay et Lesbien (C.G.L.), prenant la mesure de l’enjeu, s’engagent dès le printemps 1997, au-delà d’un simple contrat, pour l’ouverture du mariage lui-même aux homosexuels. La mobilisation conservatrice contre l’ancêtre du P.A.C.S. contribuait ainsi, en réaction, à la prise de conscience des milieux associatifs : le couple, le mariage, la famille, c’étaient moins des normes qui s’imposaient aux homosexuels, on le voyait mieux désormais, que des droits qu’on continuait de leur refuser. Par-delà le contrat d’union sociale, la question du droit au mariage (et non, bien sûr, de quelque devoir de se marier) permettait ainsi de poser à la fois une revendication de principe, contre la discrimination, et une revendication pratique, pour ouvrir le droit à l’enfant.
C’est dans ce contexte politique, au moment où l’arrivée de la gauche au gouvernement précise l’espoir ou la menace d’une reconnaissance légale du couple homosexuel, qu’Irène Théry publie à l’automne 1997 sa critique du contrat d’union sociale, dans un article de la revue Esprit, simultanément distribué comme Note de la Fondation Saint-Simon . Cette sociologue du droit et de la famille s’était fait connaître depuis des années, au-delà des cercles spécialisés, par des travaux de qualité sur le « démariage » et les « familles recomposées » : loin des nostalgies familialistes, elle y proposait une vision « progressiste » de la famille, ouverte aux évolutions contemporaines. Elle venait d’ailleurs, en 1996, de tracer une ébauche programmatique de légitimation des formes familiales nouvelles, également placée sous le double parrainage d’Esprit et de la Fondation Saint-Simon . Parce qu’elle émanait d’une sociologie modernisatrice, et non traditionaliste, son attaque contre le contrat d’union sociale n’en avait que plus de poids à gauche. Dans la lutte contre le projet de loi, Irène Théry ouvrait ainsi un nouveau front — non plus chez les conservateurs, mais chez les progressistes.
L’originalité du propos tenait sans doute moins aux arguments qu’à leur articulation : la sociologue empruntait, en effet, ses critiques à des camps opposés. Dans un premier volet, elle reprenait à son compte la critique récemment exposée par un groupe de travail réuni par AIDES. Daniel Borrillo et Marianne Schulz s’inquiétaient, en effet, pour « l’institution républicaine du mariage » : « En donnant quasiment des droits identiques à ceux du mariage, le C.U.S. risquerait de remettre en cause l’unité du mariage ». En outre, l’ambiguïté du projet était soulignée : fallait-il mélanger dans un même statut les couples et les non-couples ? « S’il y avait eu une volonté d’évacuation des relations sexuelles, les interdictions d’union entre ascendants, descendants et collatéraux ne se justifieraient alors plus. Au surplus, pour attacher des effets de droit à des relations entre deux ou plusieurs personnes indépendamment de tout rapport sexuel, il existe d’autres formes juridiques autrement plus appropriées » . Dans la réflexion qu’elle propose, avec l’aide de Marianne Schulz d’ailleurs, Irène Théry développe cette double critique portant sur la cohérence du C.U.S. — cohérence « interne » (il mêle « le couple sexuel » et « le couple non sexuel ») et cohérence externe (c’est « menacer, au nom de la République, le mariage civil de 1792 ») .
Elle en tire toutefois des conséquences diamétralement opposées. Pour AIDES, la critique n’empêchait pas le soutien au C.U.S., accompagné d’une double revendication d’ouverture — en deçà du C.U.S., pour le concubinage, et au-delà, pour le mariage. À l’inverse, si Irène Théry s’opposait au C.U.S., c’était pour éloigner l’homosexualité du mariage — d’où l’accent mis sur le concubinage, qui n’était pour AIDES qu’un « premier niveau minimal ». Car ce qui l’inquiétait dans le « quasi-mariage » du C.U.S., c’était moins son incohérence que, dans un second volet, les conséquences qu’elle entrevoyait : « En tant que contrat proposé aux couples hétérosexuels, il ouvrira inévitablement à tous les contractants les droits à l’adoption et aux procréations médicalement assistées » . Or, si AIDES esquissait « une vision moderne de la filiation », ouverte aux homosexuels, c’est précisément contre cette perspective que la sociologue recourait à l’idée d’un « ordre symbolique », érigé en barrage à la filiation homosexuelle : « le mariage n’est pas un simple outil de gestion du couple, mais une institution de l’ordre symbolique dans lequel se différencient les sexes et les générations » . On voit donc qu’Irène Théry empruntait ici à l’argumentaire conservateur le deuxième volet de sa critique — même si c’est, selon elle, « pour préserver la culture, et non pas la nature » , qu’il faut refuser toute filiation sans différence des sexes. Derrière le couple du C.U.S., c’est bien la famille qu’elle voit menacée.
Comme AIDES, Irène Théry reproche donc au C.U.S. son incohérence (réelle) ; et comme Christine Boutin, elle lui fait grief de ses dérives (potentielles). Mais si la sociologue conjugue les deux approches, c’est pour renverser leur commune logique : car c’est précisément la rencontre annoncée entre l’homosexualité et la famille, revendiquée par les uns, et redoutée par les autres, qu’elle entreprend d’empêcher — quitte à instituer, comme elle le propose alors, un véritable « mariage bis » réservé aux homosexuels, et non partagé avec les hétérosexuels : si le modèle scandinave lui fait oublier ses craintes pour l’unicité du mariage républicain, c’est que « ce contrat de vie de couple, absolument égal au mariage, s’en différencierait en ce qu’il n’ouvrirait aucun droit pour le couple à l’adoption et aux P.M.A. » — sans encourir le reproche de discrimination . Bref, aux homosexuels, la sociologue est prête à tout donner en tant que couples, et rien en tant que familles. Avec ce double mouvement d’ouverture et de fermeture, elle cherche ainsi un nouveau point d’équilibre, en matière de mœurs, entre progressisme et conservatisme.

Une politique de « juste milieu »

Aussi est-ce précisément au lendemain de son attaque contre le C.U.S. que Martine Aubry et Élisabeth Guigou confient à Irène Théry la mission d’un rapport sur la famille : on connaissait déjà sa sociologie modernisatrice des familles recomposées ; on sait désormais qu’avec elle, l’homosexualité ne saurait pour autant prendre pied dans le droit de la famille. On peut mesurer le chemin politique parcouru depuis 1996 : deux pétitions en faveur du C.U.S. avaient alors été publiées dans Le Monde. Le 1er mars, des intellectuels comme Pierre Bourdieu, Michelle Perrot et Paul Veyne interpellaient les socialistes ; le 22 juin, des personnalités politiques de gauche répondaient à cette attente — au premier rang desquelles Martine Aubry et Élisabeth Guigou. Fin 1997, c’est donc bien un front nouveau qui traverse la gauche. Il est vrai que le débat politique s’est déplacé : avant le retour de la gauche au pouvoir, le C.U.S. pouvait rallier « radicaux » et « modérés » — les premiers, surtout soucieux d’égalité entre homosexuels et hétérosexuels ; les seconds, d’abord attentifs « au renforcement de la citoyenneté ». En revanche, depuis les élections, tandis que des militants semblent plus tentés par l’audace du mariage que par la timidité du C.U.S., pour sa part, la gauche gouvernementale devient moins sensible aux promesses du C.U.S., et plus inquiète des menaces du mariage. Hier encore, c’est contre le risque présumé du « communautarisme » qu’elle défendait un projet réputé « républicain » : il s’agissait d’intégration. Aujourd’hui, alors que les associations homosexuelles prennent au mot le discours universaliste, en déployant sa logique jusqu’à l’ultime conséquence du mariage, et donc de la famille, cette même gauche déplore l’assimilation des homosexuels.
C’est le cas, dans un essai sur la « politique des sexes », de Sylviane Agacinski . Pour mieux refuser la filiation aux homosexuels, la philosophe, invitant les gays et les lesbiennes à la « résistance » aux normes, exalte la figure d’un Genet ou d’un Mishima, autrement dit, d’une sexualité subversive et torturée. C’est la leçon qu’elle reprend pour le mensuel gay Ex æquo (qui rappelle au lecteur qu’elle « est par ailleurs l’épouse de Lionel Jospin ») : « J’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui un idéal du couple homosexuel sur un modèle très conjugal. Pourquoi pas ? Mais certains homosexuels ne tombent-ils pas dans les mêmes tentations que certaines féministes ? Pour avoir des droits, faut-il être en tout point pareils aux autres ? C’est une tentation d’assimilation : d’où ces revendications sur le couple, la conjugalité, voire la parentalité. Le schéma qui prédomine aujourd’hui chez un certain nombre de militants homosexuels ne me semble plus être celui de la reconnaissance des singularités et des différences en tant que telles mais une tendance à vouloir être assimilés. Effacer sa singularité, est-ce le meilleur moyen d’obtenir de nouveaux droits ? » Au contraire, « pourquoi ne pas tenter d’assumer voire de valoriser l’exception ? » Bref, « l’ordre symbolique » s’accommode mieux d’une homosexualité subversive.
Depuis les élections, on voit donc émerger, à gauche, une nouvelle logique politique. D’un côté, tous en conviennent, il faut remédier à des situations difficiles, par souci d’humanité, et lutter contre la discrimination dont pâtissent les couples homosexuels, par désir de justice. D’un autre côté, il importerait en même temps de leur barrer la route de la filiation, en leur interdisant le mariage : il en va, nous dit-on désormais, de « l’ordre symbolique » de nos sociétés. Un équilibre politique nous est donc proposé : s’il faut dire oui au couple, et non au mariage, c’est qu’il faut prendre en compte la légitime souffrance des uns, tout en faisant une place à la juste inquiétude des autres. Aussi convient-il de récuser à la fois la droite de la droite et la gauche de la gauche, pour renvoyer dos à dos deux « extrémismes », homophobe et homosexuel. Irène Théry s’en explique clairement : « On assiste à une double polarisation aux extrêmes. À droite, ceux que l’on entend le plus, ce sont les proches de Philippe de Villiers. C’est le camp des catholiques traditionalistes, ou intégristes. » En face, « il y a aussi une extrême gauche “politiquement correcte” dont les positions, même marginales, ont beaucoup d’audience dans les médias. » Et Dominique Gillot d’ajouter : « Extrêmes mis à part, je crois qu’on peut dépasser le clivage gauche-droite et sortir la famille des affrontements idéologiques » . Autrement dit, il s’agit bien, au nom du bon sens et de la modernisation, de constituer une politique de « juste milieu ».
Peut-on fonder une politique sur le « juste milieu » ? Sans doute. Il suffit de songer au programme, moderne et modéré, de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 : n’est-ce pas à sa jeune présidence que nous devons la libéralisation du divorce et de l’avortement ? De fait, Irène Théry a su rendre hommage à ces précurseurs éclairés : « En matière familiale », la droite était « moderniste, et même audacieuse, sous Pompidou ou Giscard » . On voit se dessiner une ambition pour notre temps : accompagner le progrès des mœurs sans bouleverser l’ordre social, rationaliser la société sans la dénaturer, bref, inventer une modernisation à visage humain. C’est tout le programme d’un orléanisme de gauche. De fait, la proposition d’Irène Théry d’ouvrir le concubinage aux couples homosexuels répond bien à la fois aux espoirs et aux inquiétudes de la droite libérale, également éprise de modernisation. Ainsi, en même temps que la sociologue, Alain Madelin exprimait en 1997 son opposition au C.U.S., « qui instituerait une sorte de mariage bis », tout en souhaitant, lui aussi, résoudre « un certain nombre de problèmes pratiques ». Que faire de ces couples nouvellement visibles ? Il suffit, déclarait-il à Libération, « de les constater et non de les consacrer » . « Simple union de fait », pour Irène Théry, le concubinage répond à cette attente : c’est le degré zéro de la légitimation symbolique, autrement dit, instituée — soit, si l’on veut jouer sur les mots, une reconnaissance purement « symbolique ».
Par contraste, on voit pourquoi le P.A.C.S. continue d’inquiéter bien davantage : il va plus loin que ce programme minimal, puisqu’il accorde aux couples non mariés l’amorce d’une reconnaissance symbolique qu’Irène Théry leur refuse avec insistance. Le président de la République ne s’y est d’ailleurs pas trompé : c’est bien le P.A.C.S. qui l’inquiète, parce qu’il offre un début de légitimation, non seulement aux couples qui ne veulent pas du mariage, mais aussi aux couples dont le mariage ne veut pas. En retour, le gouvernement l’a bien compris, qui fait tout pour vider le P.A.C.S. de son contenu symbolique avant de renvoyer le projet de loi au Parlement : aussi, pour conclure ce contrat, est-on passé de la cérémonie à l’enregistrement, et de la mairie au tribunal ; bref, on veut « constater » sans « consacrer ». Toute ressemblance avec le mariage serait fortuite. On espère ainsi répondre aux attentes des uns, en même temps qu’aux pressions des autres — même s’il est clair que la pétition signée par des milliers de maires pèse plus lourd dans la balance que les revendications d’associations par définition minoritaires : le « juste milieu » risque toujours de pencher d’un côté.

Justifier le juste milieu

Lionel Jospin a d’ailleurs fréquemment revendiqué, et récemment encore, cette logique politique du juste milieu : « Nous recherchons un point d’équilibre entre l’ordre et le mouvement ». Le Premier ministre en donne lui-même l’explication politique : « Dans la situation politique que nous connaissons, avec une droite plongée dans la crise, et face à une extrême droite qui caricature chaque jour le visage de la France, notre responsabilité est grande. Pour beaucoup de nos concitoyens, nous sommes un pôle de stabilité » . Le parti du mouvement doit donc occuper en même temps le terrain du parti de l’ordre. Il ne s’agit pas seulement, ni même principalement, de la question homosexuelle : c’est un raisonnement identique qui conduit le chef du gouvernement à préconiser, en matière d’immigration par exemple, « une politique ferme et humaine ». Là aussi, il faut prendre en compte la légitime souffrance des uns, tout en faisant une place à la juste inquiétude des autres. Là aussi, il convient de récuser à la fois la droite de la droite et la gauche de la gauche, pour renvoyer dos à dos deux « extrémismes », raciste et anti-raciste. Là aussi, il incombe à l’expertise d’inventer une politique à mi-chemin entre ces deux « extrêmes » : tandis que, pour l’homosexualité, la réponse est dans l’autonomisation sociologique du couple, à mi-chemin entre l’individu et la famille, pour l’immigration, la logique du « juste milieu » s’est déployée de manière administrative, avec une limpidité et une rigueur arithmétiques : le taux de régularisation des sans-papiers ne s’est-il pas d’abord fixé, justement, autour de 50% ?
Sans doute sera-t-on tenté de dire qu’il n’y a rien là de bien nouveau. C’est le pragmatisme inhérent à toute pratique du pouvoir que Lionel Jospin traduit en un « volontarisme réaliste » : « La vocation d’un gouvernement est précisément, nous rappelle-t-il encore, de réussir cette synthèse entre l’engagement politique et la prise en compte des réalités du pays ». Pourtant, il est plus d’une manière de justifier les inéluctables compromis entre l’idéal et la réalité qui accompagnent l’exercice du pouvoir. Dans les années 1980, la gauche excusait le plus souvent ses carences en arguant de son impuissance : pesanteurs nationales et contraintes internationales, la volonté politique se heurtait partout à l’inertie ou à des résistances. On aurait bien voulu, mais on ne pouvait pas davantage. Aujourd’hui, la gauche revendique fièrement sa politique : loin d’être subi, le « juste milieu » est choisi. On pourrait davantage, mais on ne veut pas. La politique de gauche n’est donc plus simplement raisonnable ; moins modeste, elle se veut rationnelle — d’où le recours aux experts, porteurs de cette rationalité modernisatrice.
La tâche d’Irène Théry était particulièrement délicate : comment justifier un « juste milieu » entre l’égalité et la discrimination ? C’est ici qu’intervient la référence à la science — ce que j’ai proposé d’appeler « l’illusion anthropologique » . Aux termes de son analyse, en effet, le mariage n’est pas seulement un pilier de notre citoyenneté ; il représente en outre la clé de voûte de notre système anthropologique. La logique politique s’arrêterait donc au seuil du mariage, parce que la famille s’ancrerait dans une réalité plus profonde et essentielle, d’un mot, intangible. La filiation serait ainsi le soubassement de notre civilisation, et, dans une société traversée de part en part par la logique politique, s’inscrirait seule en deçà du politique. Enfermée dans la détermination anthropologique, la famille voit sa définition dérobée à la délibération démocratique. On pourrait, a priori, s’interroger sur les abus de l’expertise : la plus belle science du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et ni la science ni la démocratie n’ont rien à gagner quand l’expert substitue au choix politique une vérité révélée par la science. Mais les problèmes posés par cette analyse sont aussi d’ordres différents : d’abord, l’anthropologie sociale nous donne de nombreux exemples de sociétés « exotiques » qui ne sont pas, ou pas exclusivement, définies par la double filiation du père et de la mère ; ensuite, notre propre société ne la suppose pas toujours non plus, par exemple pour l’adoption par un individu, ou la filiation naturelle. Bref, la double filiation n’est inscrite ni dans les lois de la culture, ni dans la loi de notre culture.
De fait, la fragilité scientifique de l’édifice apparaît clairement dans son argument fondamental. Comment maintenir l’hétérosexualité au principe de la famille, à l’heure où certains s’interrogent sur l’évidence de cette identification ? C’est que la famille, nous dit Irène Théry à maintes reprises, est « l’institution qui articule la différence des sexes et la différence des générations ». Or, comment définit-elle la différence des sexes, pour autant que nous ne renonçons pas à l’instituer symboliquement ? « L’institution juridique de la différence se résume à ceci, dont nous n’avons pas fini de mesurer l’immensité : reconnaître la finitude de chaque sexe, qui a besoin de l’autre pour que l’humanité vive et se reproduise » . La sociologue définit ainsi la différence des sexes par l’hétérosexualité, après avoir justifié l’hétérosexualité de la famille par la différence des sexes. Tautologique, le raisonnement relève donc plus de la politique que de la science — il doit plus à l’idéologie qu’à la Raison.

Paradoxes du pragmatisme

Faute d’être « rationnelle », l’idéologie du « juste milieu » est-elle au moins toujours « raisonnable » ? Certains, et pas seulement à la gauche de la gauche, se prennent à douter du pragmatisme de la politique de l’immigration actuelle. Sans doute, lorsque Charles Pasqua a récemment appelé à « régulariser tous les sans-papiers », a-t-on pu sourire de cette provocation ; le plus remarquable était pourtant que l’ancien ministre de l’intérieur intervenait au nom du « pragmatisme » : « Je ne fais pas preuve d’angélisme mais de pragmatisme », déclarait-il, avant de conclure : « Peut-être certains se demanderont-ils ce qui me prend ou si je suis passé à gauche. Moi, je dis que je suis seulement réaliste » . Et de fait, des « républicains de gauche » ne reprennent-ils pas désormais la critique pragmatique de ce « républicain de droite » ? Appelant à « refonder » la République, des intellectuels s’interrogent, en effet, aujourd’hui : « Ne vaudrait-il pas mieux se donner des fins modestes correspondant à ses moyens que de promulguer des programmes ou des lois qu’on n’aura pas les moyens, ni la volonté, d’appliquer le moment venu ? Ce qui peut engendrer in fine des dizaines de milliers de “sans-papiers”, illégaux officiels, expulsables en principe, mais non en fait » . Souvent bon sens varie, et bien fol qui s’y fie.
De la même manière, le « juste milieu » qu’a voulu définir Irène Théry, en matière d’homosexualité, pourrait bien se retourner contre ses intentions, tant la contradiction logique et politique qui travaille son entreprise est profonde. C’est d’ailleurs le potentiel subversif, d’autant plus fort qu’il s’ignore, du rapport Théry. En effet, d’un côté, il ouvre également le concubinage aux homosexuels et aux hétérosexuels : l’auteur y insiste, « les droits proposés sont les mêmes pour tous » . De l’autre, pourtant, le même rapport veut « autoriser l’adoption d’un enfant par un couple de concubins formé d’un homme et d’une femme », et non par les concubins homosexuels . On pourrait à cet égard reprendre les analyses de Geneviève Fraisse sur les femmes dans la démocratie, de l’exclusion à la discrimination. Les homosexuels sont aujourd’hui exclus du couple. Mais pour peu qu’ils y entrent, l’inégalité qui demeure devient manifeste, plus criante que ne l’était leur seule absence. Le progrès des droits donne ainsi à voir une discrimination jusqu’alors invisible.
Or, rappelons-le, si Irène Théry s’est opposée au C.U.S., c’est précisément parce qu’il aurait débouché, selon elle, sur « le droit d’adopter, aujourd’hui réservé aux couples mariés. » Conséquence : il deviendrait impossible de refuser aux homosexuels ce qu’on aurait accordé aux hétérosexuels. « Si tel était le cas », écrivait-elle alors, en effet, « on pourrait à bon droit parler de discrimination, un statut commun n’ouvrant pas pour tous les mêmes droits » . Pour la même raison, plus encore que le C.U.S. ou le P.A.C.S., qui ne disent rien de la famille, le rapport d’Irène Théry ouvrirait donc inéluctablement, comme elle l’a bien montré, mais bien malgré elle, la filiation aux couples homosexuels. À vouloir rétablir, par l’adoption, l’écart entre les couples de même sexe et de sexe opposé, au moment même de « mettre fin à la discrimination dont sont victimes aujourd’hui les concubins homosexuels » , la sociologue, loin d’en maintenir l’équilibre, ouvre une brèche dans l’édifice de la filiation exclusivement hétérosexuelle.
Paradoxalement, le pragmatisme est donc peut-être plus du côté du P.A.C.S., dont le mérite politique tient précisément à son refus de justifier ses limites. À la différence du rapport Théry, dans lequel la science tient lieu de légitimation politique, il ne prétend pas fonder en raison ses silences. Du mariage, ou de la filiation, Catherine Tasca ou Jean-Pierre Michel disent surtout qu’ils ne disent rien : leur demi-mesure ne s’autorise pas de quelque détermination anthropologique. Le P.A.C.S. nous offre donc le modèle d’une pratique de « juste milieu » qui a du moins la vertu de ne pas prétendre se justifier en principe. L’avantage pragmatique de ce mutisme est clair : par contraste avec l’argumentaire d’Irène Théry, le P.A.C.S. pourrait ainsi rallier à la fois ceux, plus à gauche, qui souhaiteraient aller de l’avant, et ceux, plus au centre, qui voudraient en rester là ; ceux pour qui ce progrès n’est qu’un début, et ceux qui voudraient y voir une fin — autrement dit, les progressistes et les modernisateurs. La gauche y perdrait sans doute quelque soutien à droite ; mais elle restaurerait ainsi une alliance avec des « minorités agissantes » qui ne sont pas étrangères à son retour au pouvoir. Par principe, on posera que l’équilibre entre l’ordre et le mouvement n’est pas le meilleur modèle pour penser le mouvement. Sans doute, à ce principe, objectera-t-on la réalité ; mais la réalité n’est pas toujours un rappel à l’ordre. Le paradoxe du pragmatisme, c’est que la gauche n’a peut-être pas intérêt à se réclamer de l’ordre, fût-il symbolique.