La fourmi et la cigale

La fourmi et la cigale

Pour une vision révolutionnaire du mariage

Odile Welfelé

Chéri, devine qui vient dîner ce soir ?

Si vous organisez un dîner, un de ces dîners où l’on invite des gens que l’on aime bien mais avec qui on n’a pas partagé assez de choses personnelles pour jouer les anciens combattants (comme d’avoir révisé le bac ensemble, avoir suivi le même stage de karaté ou animé des émissions de petites annonces sur F.G. ), ou si vous êtes invité à une soirée remplie d’intellectuels de gauche-tendance-Bourdieu et munis de la bonne conscience adéquate, bref, si vous redoutez l’ennui de gens qui pensent comme vous, si vous voulez que vos convives se déboutonnent un peu beaucoup, si vous êtes curieux d’un jeu de la vérité bien plus passionnant que la carrière de Chirac, la mairie de Paris ou les sans-papiers, tous sujets qui amènent un enthousiasme consensuel, mais guère de surprises, lancez le mot sur lequel tout le monde a un avis : MARIAGE.
Succès garanti. Cela fait six mois que je teste et vous pouvez me croire : je ne me suis plus jamais ennuyée dans aucun dîner depuis je lance ce thème. Thème qui se transforme si aisément en anathème dès que l’on sort du politiquement correct (que ce politiquement correct soit de droite ou de gauche — ou parfois partagé dans une commune conviction par l’un et l’autre camp) que c’en est délicieux. A la fin de ces dîners, tout le monde patauge dans une confusion mentale assez plaisante. Tout, et son contraire, a été dit. Des haines ont été avouées. Des insultes échangées. Bref, quelque chose de bien revigorant et qui stimule les intellects et les affects. Avouez que ce n’est pas tous les jours qu’on peut passer quelques heures à s’empoigner sur un sujet de société qui met en jeu la Loi tout en relevant de l’intime.
Et vous ? Que pensez-vous du mariage ? De quoi parle-t-on ? Du mariage en général ou de l’idée qu’on se fait du mariage ? C’est la même chose. Le mariage hétéro, le mariage homo, le C.U.S., le P.I.C., le P.A.C.S. , le mariage d’amour, le mariage de raison, le mariage blanc, le mariage posthume… Il s’agit de prendre position.
Je me suis bien entendu posé à moi-même la question : « du mariage, j’en pense quoi ? ». Ni juriste, ni sociologue, ni journaliste, à peine modeste pratiquante de cette belle institution, je parle de ma propre expérience. Ce qui suit est une prise de position personnelle qui ne prend pas en compte les aspects juridico-économiques sous-jacents à toute réforme du mariage. Ce n’est pas non plus le récit détaillé d’une expérience, par respect des personnes existant ou ayant existé selon la formule classique. Toutefois, ce que je présente est ce que je mets, ai mis ou mettrai en pratique dans ma vie réelle. Le lecteur sérieux me pardonnera les naïvetés et les exagérations inhérentes à ce genre d’exercice.
Le mariage ? Je suis pour. Je suis pour le mariage. Je suis contre le C.U.C., le P.I.C., le P.A.C.S., la solution de madame Irène Théry et pour le mariage. Bien entendu je suis pour le mariage pour tous : les hétéros et les homos. Il y a bien le DAL , il faudrait créer le DAM — Droit Au Mariage.
Je ne peux pas m’empêcher de penser que tous mes interlocuteurs qui ont des opinions bien tranchées sur le mariage — que ce soit ceux qui défendent le mariage comme base de la famille, ceux qui le rejettent comme objet du passé, ceux qui le vomissent et ceux qui s’y vautrent — n’ont pas fait le deuil du premier mariage qu’ils ou elles ont vu : celui de leurs parents. Les traités et discussions sur le mariage devraient être laissés à des gens qui savent de quoi ils parlent et pourquoi ils en parlent de telle ou telle manière. Le mot même de « mariage » suscite des réactions impulsives sur lesquelles on peut s’attarder un peu. Premièrement, on pense à ses parents. Chaque personne, homo ou hétéro, que j’ai rencontrée et qui était contre le mariage fait référence à ses parents sur l’air de « quand je vois ce que ça a donné, je n’ai pas envie de faire comme eux ». Sans psychanalyser tous les rétifs au mariage, proposons-leur de rénover l’institution . Ensuite, on associe mariage et procréation. Réflexe droitier assez connu : réservons le mariage à celles et ceux qui ont l’intention de fonder une famille . Se marier ne veut pas dire se reproduire. Évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler et de marteler. Enfin, on lie mariage et argent. L’intérêt du mariage n’apparaît qu’en termes d’acquisition de biens matériels et d’économies. On se marie pour les impôts, pour obtenir un crédit bancaire, pour transmettre des biens. Là, les avantages du mariage sont indéniables. Ce n’est pas parce que le mariage est une institution bourgeoise réactionnaire qu’il faudrait se priver de tous les avantages qu’il apporte. D’ailleurs, l’État y gagne moins que le particulier puisque l’individu marié paie moins d’impôts que le célibataire. Pourquoi se passer d’un tel avantage ?

« Soyez réalistes, demandez l’impossible »

Une des qualités essentielles que je reconnais au mariage est qu’il permet de rester avec le partenaire épousé. Il permet la durée et il contraint à la durée. Carcan imposé et cadre choisi pour une relation privilégiée. Le mariage n’a rien à voir avec l’amour. On baise par envie. On décide de vivre ensemble par amour ou par commodité. On se marie par amour… de soi. Le mariage est éminemment narcissique. Il va au-delà des sentiments éprouvés. Si l’on se marie par idéalisme ou par romantisme, ce n’est assurément pas en pensant que la vie restera rose toujours. L’idéalisme n’est pas là. Il est de croire qu’une institution permet de faire rester ensemble deux personnes quoi qu’il arrive. Il est là, le véritable idéal du mariage.
Le mariage n’est pas une partie de plaisir. Tous les gens mariés vous le diront. Donc, on ne se marie pas pour s’amuser. On se marie et on s’ennuie. J’oserais dire qu’on se marie pour s’ennuyer. L’ennui fait sortir le loup (la louve) du bois ! Une fois la stabilité affective et sexuelle acquise, on a du temps, beaucoup de temps, pour autre chose, le boulot, d’autres amours. Le mariage qui dure est souvent synonyme d’une lâcheté, la peur de quitter le giron, la lâcheté devant le fait d’affronter la séparation. Mais aussi cette contrainte, ce cadre ouvrent les portes de la liberté. Il faut postuler que la fidélité sexuelle n’est pas ce qui compte le plus dans un mariage . Alors que la durée de vie augmente, comment envisager de rester marié 30, 40, 50 ans sans avoir quelques désirs de s’écarter du lit conjugal ? En quelque sorte, comme le dit Sollers , on n’est plus sur le marché. « Marquez bien que vous n’êtes plus sur le marché, que votre présence est gratuite. Ne mentez pas au départ. Si votre femme a un amant, silence. Votre calme finira par le lui rendre très relatif. Il s’agit avant tout d’éviter des tonnes de mauvaises littérature fabriquées avec de mauvais sentiments ». Il ne faut pas croire pour autant que Sollers préconise de l’indifférence. Il prêche pour une forme d’ascèse affective. Le renoncement à la fusion. Le plaisir de l’autre, pris à l’extérieur, accepté comme le sien. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on n’est plus sur un certain marché : celui qui consiste à se demander devant une nouvelle relation si elle va durer ou non, si l’on partage les mêmes valeurs. Le mariage implicitement répond à ça : oui, ça va durer, oui on partage les mêmes valeurs, s’il est temps de s’engager. Sollers répond : « soyez fourmi et cigale ». Ce qu’on économise d’un côté, on le dépense de l’autre. Ce qui donne une large liberté pour fréquenter ensuite exactement l’opposé de son conjoint, des personnes avec qui on ne partage rien sauf le sexe ou avec qui on partage beaucoup sauf le sexe. Amants, maîtresses, amis, procurent des sensations plus excitantes que le conjoint, mais tellement plus fatigantes. Dans la routine de tous les jours, on a au moins quelqu’un à côté de soi avec qui partager tout le reste : les courses, la couleur du papier peint, les vacances à la mer ou à la montagne. Oui, on s’ennuie dans le mariage. Mais on s’ennuie aussi dans le célibat. Et le mariage évite de penser. On compte sur l’autre qui compte sur vous. On a une liberté sous surveillance mais est-on si libre quand on est seul ? Ce vagabondage ne vous paraît pas très franc du collier ? J’admets qu’il est à contre-courant de la tendance largement répandue aujourd’hui : la franchise des rapports, cause autant que conséquence de la popularité du divorce. D’un côté, quand on s’est tout dit, on se rend compte qu’on en sait trop et que c’est insupportable ; de l’autre, ne nous mentons pas, divorcer est si facile. Faisons appel à un auteur qui réfléchit depuis longtemps sur les rapports amoureux. « La morale actuelle condamnant l’hypocrisie et privilégiant l’authenticité dans tous les domaines, on aboutit à la généralisation de la muflerie, …, à la promotion de n’importe quel désir en droit ». Alain Finkielkraut ajoute qu’il faut encourager la « réhabilitation de l’adultère » et garder la « dimension romanesque de la vie ». Je crains bien que ces conseils prodigués par deux auteurs à partir de leur expérience personnelle ne trouvent pas d’écho bien qu’ils aient été publiés dans des revues largement diffusées. La presse féminine et les magazines généralistes préfèrent se pencher sur la « nouvelle famille » et le bouleversement des repères.
Les gens qui ne veulent pas se marier ressemblent à ceux qui ne veulent pas être propriétaires pour ne pas s’encombrer. Certains effectivement sont volages. La plupart finissent cependant par rester 5 ans, 10 ans, toute leur vie avec la même personne. Ce qui les aide, est peut-être de se dire que « demain » (comme dans le proverbe allemand « morgen, morgen, nur nicht heute sagen alle faulen Leute ) ils pourront partir, du jour au lendemain, sans coup férir et sans prévenir. C’est le piège de la mollesse. Évidemment, s’engager c’est comme prendre un crédit : on se met sur les bras une personne, mais aussi son mode de vie, ses amis, sa famille. Parfois c’est réussi, parfois on se rend compte qu’on vit au-dessus de ses moyens. Vous voulez vous séparer ? Le mariage rend les ruptures plus difficiles. Un divorce, c’est long, c’est lent, ça coûte cher, ça fournit des larmes, des cris, de la colère et des regrets. Le juge, l’avocat, tout ce fric dépensé en perte, tout ça fait partie du deuil de la relation. A la fin vous haïssez tellement ce processus que vous êtes en même temps débarrassé de l’autre et de vos propres regrets. Le divorce sert de purge. Une fois vidé des scories du passé, on peut retrouver son train de vie. Celui dans lequel on est bien. Ce n’est pas tant que l’épreuve fortifie mais qu’elle donne le temps nécessaire aux changements.

« Les pieux solides du mariage »

Dans Certains l’aiment chaud , Joe (Tony Curtis) demande à Jerry (Jack Lemmon) que le milliardaire Osgood Fielding (Joe E. Brown) vient de demander en mariage :
— « Pourquoi un garçon voudrait épouser un autre garçon ? »
— « Pour la sécurité », répond Lemmon avec quelque chichi dans la voix.
Le mariage a un pouvoir d’attraction incontesté parce que le fait même de se marier est porteur d’espérances, de fantasmes, de rêves et, en même temps, il amène de la stabilité, de la sécurité. Les protagonistes d’un mariage sortent de leurs petites chaussures et des chemins bien tracés le temps de la cérémonie, le temps de l’avant, de la préparation et sans doute quelque temps après. Il y a des choses plus importantes dans la vie que de se marier. Tomber amoureux, avoir un enfant, trouver le bon job, acheter une voiture ou un appartement, etc. Mais le mariage est unique. Il fait momentanément sortir les mariés de la routine tout en les plongeant dans la vaste communauté informelle de ceux qui ont fait le même geste, ont accepté de montrer par ce lien social et juridique leur attachement à une personne unique. Etre marié procure une satisfaction extraordinaire. Une sorte de confort mental, comme une bulle de chaleur qui permettrait d’aller dans le monde extérieur. Comme de s’acheter un gâteau dans la rue quand on a un frigo plein et qu’on n’a même pas faim. Se marier, je parle du moment même du mariage, de la cérémonie est un acte de pur plaisir narcissique. Ce jour-là, à ce moment-là, on est le centre du monde. Je me suis mariée, d’abord parce que ça me faisait plaisir à moi.
« Surtout soyez bien mariés » nous dit Sollers. Comment comprendre ce « bien » ? De deux façons. Choisissez bien votre partenaire — ce qui est un préalable utile à une vie de couple satisfaisante. Ou, — et je préfère cette interprétation —, soyez solidement mariés. Restez dans votre condition de personne mariée. Comme il parle un peu plus loin de la nécessaire distance entre les conjoints (« famille ne veut pas dire familiarité »), il prône le mariage comme un cadre qui permet une plus grande légèreté extérieure. Dire d’emblée qu’on est marié(e) et bien marié(e) permet sans doute les passions, mais évite les drames. Il ne faut pas confondre le fait d’être bien marié avec un embourgeoisement irrémédiable. Dans un autre registre, pourquoi les militants de L.O. se présenteraient-ils aux élections ? Certainement pas pour acquérir une légitimité bourgeoise. Et quand ils ont été élus, ce qui est le cas le plus récent, ont-ils renoncé 1/ à leurs principes, 2/ à leur mandat en vertu des dits principes ? Que nenni. Voici une belle leçon de noyautage révolutionnaire . Le mariage n’est rien de plus que ce qu’on y met, voyons-le comme un libre-service des modes de vie et des sentiments.

Liberté, Égalité… Homosexualité

Le mariage homosexuel, bien plus que le C.U.C., P.I.C. et autres P.A.C.S., renforcerait la valeur sociale du mariage hétéro contrairement à ce que dit une certaine droite repliée sur le pré carré de la famille et une gauche terrorisée par la perspective d’avancées sociales trop violentes. En effet, quelle discrimination voyons-nous le plus souvent faire jour dans les ragots de la vie de bureau, des repas en famille et du voisinage ? Il y a ceux/celles qui vivent en couple — marié ou non — et les autres. Lesquels autres sont immédiatement suspects. Ou ils ont une vie sexuelle débridée, ou ils sont pervers, ou ils sont irréductiblement coincés. Les homos se plaignent souvent qu’on leur prête des aventures nombreuses alors qu’ils peuvent n’en avoir aucune. Le mariage est une excellente et invisible protection. Il barre la route à tous ceux qui pratiquent une inquisition terroriste de la vie privée de leurs collègues, cousin(e)s, ami(e)s et voisin(e)s . N’avez-vous jamais remarqué qu’on ne pose jamais de questions à des gens mariés sur leur vie sexuelle ? Un(e) célibataire se voit régulièrement poser la question : « Alors toujours seul(e) ? Tu as (enfin) trouvé quelqu’un ? » Une personne mariée ne se voit jamais demander : « Alors tu as trouvé un amant ? » Non . Parce que, par définition, une personne mariée a une vie sexuelle stable ce qui correspond dans l’imaginaire inconscient à pas de vie sexuelle du tout. Du coup, on peut s’intéresser à leur travail, aux travaux chez eux, aux enfants. Le mariage homo rassurerait tout le monde, des parents aux collègues en passant par les employeurs par ce qu’il implique de stabilité, de capacité d’engagement implicites. Un homme, une femme mariés sont davantage pris au sérieux par leurs employeurs, leurs voisins, leurs parents. Curieux, non ? C’est pourtant comme ça. Le mariage est un rituel de passage qui vous fait reconnaître comme ayant accédé à une certaine maturité. On sait que la vie n’est pas une partie de plaisir. Se marier en donne acte. Que reste-t-il des rituels de passage ? La religion a perdu de son efficacité, le service militaire va être supprimé. Le mariage peut jouer ce rôle de marqueur du passage du temps, des années. Quitter les parents, entrer dans une certaine société, avoir sa maison à soi (à deux). Il y a des tas de sujets de préoccupation quand on se veut marier : comment s’habiller, porter une alliance ou pas, choisir les témoins, commander le gâteau de mariage — j’ai une tendresse particulière pour les petits couples en plastique qu’on pose au sommet dudit gâteau — , les invités, le choix du maire… Quel plaisir rafraîchissant que de consacrer son énergie à ce qui apparaît si futile et reste si essentiel !
Le mariage protège des excès. Ce n’est pas moi qui le dis mais les pages sportives de Libé : tel entraîneur de foot compte sur les épouses pour calmer les joueurs. Bientôt, il comptera aussi sur les maris des joueurs. Le mariage ne fait pas que protéger, il ouvre les portes d’un autre monde. Celui des gens mariés. C’est bête à dire. Tant qu’on est célibataire, on fréquente peu de gens mariés. Ils se fréquentent entre eux. Ce n’est pas que les conversations soient si différentes. Ou plutôt si. Je ne parle pas de celles qui consistent à envisager les investissements immobiliers ou les enfants. Les couples mariés font constamment référence l’un à l’autre. Le mariage forme le corset invisible de leur vie. Même s’il est vrai que, discutant avec un seul des éléments du couple, il peut bien ne jamais parler de son partenaire. Sauf que… les vacances, les fêtes de fin d’année, le quotidien, se passent en couple, voire en famille, jamais seul. C’est ce qui différencie le couple marié du reste du monde. On n’a même pas besoin de savoir le prénom du conjoint de l’ami(e) que vous invitez : il suffit de savoir que c’est le mari, la femme. Son statut légal et civil suffit à lui donner une identité. Moi-même, j’avais pris ce petit tic de parler de « mon mari ». Il y a une dépersonnalisation active dans le mariage. On acquiert un statut social, on perd un bout de soi. On le met en veilleuse et ce bout de soi qui disparaît (le célibataire en quête de l’âme sœur) peut judicieusement être reconverti en une entité bien plus intéressante. On gagne beaucoup à perdre un peu de liberté. Le mariage ouvre aussi les portes de la famille. Une famille est prête à accepter n’importe qui du moment que la personne fait l’effort de se marier avec la fille/nièce/tante/cousine que vous êtes. Pourquoi ? Toujours cet effet de sécurité. En divorçant, ce monde s’est refermé à nouveau. Je ne peux pas me l’expliquer, je constate que je fréquente des divorcées avec enfants ou quand je n’ai pas mon fils avec moi, des célibataires sans enfants. La peur de la femme libre qui volerait le mari ? Je n’y crois pas. Une différence de culture plutôt. Je ne suis plus de ce monde-là.
Le mariage redonne du respect à l’individu en lui rendant sa place. Il donne un statut social qui sert de repère. Moi qui n’ai été mariée qu’une fois, comment parler des deux hommes avec qui j’ai pourtant vécu de longues années avant un (bref) mariage ? Mon ex-concubin, le premier de mes concubins, mon premier ami, la personne avec qui je vivais avant ? Alors que dire « mon premier mari », « mon second mari », aurait été tellement plus simple. Et plus gênant pour l’interlocuteur qui mourra d’envie, sans oser le faire, de me demander si je suis veuve (la pauvre) ou divorcée (la croqueuse d’hommes). Tandis que j’en suis réduite à faire passer toute ma vie antérieure à mon mariage à des vagues passades de jeunesse .

Tradition, transgression et diversion

Ce qui nuit à tout débat sur le mariage, c’est qu’il est catalogué comme une institution bourgeoise réactionnaire. Un de ces machins archaïques, hérité du code napoléonien, qui prétend encadrer la vie privée des individus. Un suppôt du patriarcat. Un bastion de la résistance ultra-catholique. Certes. Malgré tout, laisser croupir le mariage dans ce statut infâme et défendre l’union libre, comme le fait par exemple Irène Théry, contribue au réformisme actuel qui nous mène au P.A.C.S., au C.U.C. et à toutes ces unions au rabais. Si l’on postule une égalité républicaine entre les êtres, égalité révolutionnaire au sens de 1789, pourquoi les couples de même sexe devraient-ils se contenter d’une contractualisation de leur union qui impose des contraintes égales ou supérieures à celles du mariage traditionnel ? Un minimum de durée de vie commune pour avoir accès à certains droits. Une obligation de « même toit, même lit ».
D’un autre côté, que l’on puisse encore défendre l’union libre ne laisse pas de m’étonner. Peut-être par nostalgie de l’époque combattante où la séparation de l’Église et de l’État représentait quelque chose. Un reste vieillot de laïcité militante. Ou alors — et ce serait plus pervers — pour barrer la route au projet de vie homosexuel. On reconnaît aux couples de même sexe un certain droit à l’existence officielle mais le mariage hétéro reste sur son piédestal. Comme il a été dit par cette tenante de la laïcité : le mariage « consacre » le couple, l’union libre la « constate ». Droite et gauche sont bien d’accord , qui entendent réserver cette consécration aux seuls hétéros. Le projet du P.A.C.S. a ceci de détestable qu’il crée un ghetto supplémentaire. Il y a le vrai mariage, il y a le concubinage hétérosexuel et il y a le P.A.C.S. Le P.A.C.S. est un mariage au rabais. Il ressemble d’assez près aux efforts qui sont faits dans la lutte contre le chômage des jeunes : de loin, c’est sympathique, de près on ne fait que proroger les difficultés et les clivages en créant un univers paperassier et instable. Si l’on veut reconstituer les valeurs de la société actuelle, ce ne peut être qu’en renforçant les structures traditionnelles dont le mariage fait partie. Le mariage, acte légal qui a des conséquences juridiques, doit être élargi à ceux qui pour avoir un autre mode de sexualité, n’en veulent pas moins avoir une vie analogue à beaucoup d’autres. On m’a dit : vouloir se marier, c’est vouloir être fonctionnaire de l’amour. Et alors ? Est-ce si répréhensible de rechercher la stabilité affective comme celle de l’emploi ? Chacun fait son choix. Il y a celles et ceux qui aiment bouger, qui ne sont pas craintifs devant le changement, et il y a les autres qui aiment avoir un sol stable et fixe sous leurs pieds et sont prêts à en payer le prix. Le P.A.C.S. prétend obliger ses contractants à partager lit et toit. Il se limite à une vision étriquée de la vie de couple. Il prétend donner des avantages équivalents. Pourquoi attendre un an ou même cinq pour pouvoir bénéficier de ces avantages ? Pourquoi devoir attendre un an avant de pouvoir se séparer ? C’est une parodie de mariage.
Le mariage homo sera à la fois une garantie supplémentaire accordée à la stabilité de la société et une révolution dans son statut. Si le mariage homo est accordé, les bases mêmes du mariage, patriarcales et bourgeoises, devront être revues. Elles ont déjà un peu évolué : ainsi un enfant né dans le cadre du mariage n’est plus nécessairement réputé être du mari, les analyses génétiques prouvant le contraire. Le mariage homo pourrait bien être un recours contre le « backlash », le retour en arrière que connaissent les femmes sur certains points. Qui sera le chef de famille par exemple ? Nous savons que les femmes ont l’autorité parentale conjointe depuis une vingtaine d’années, mais si vous vous mariez, les impôts vous envoient automatiquement leur feuille de déclaration de revenus à Monsieur ou Madame suivi du nom et du prénom du mari. La femme disparaît totalement. Même dans le cadre d’une procédure de divorce et même si c’est la femme qui règle les impôts, ce qui relève de la déclaration commune est automatiquement envoyé à Monsieur. Je n’ose imaginer l’équivalent dans le cas d’un mariage homo et je suppose qu’il y aurait des feuilles rédigées à Monsieur X ou Monsieur Y et non pas à Monsieur ou Monsieur X. L’autonomie des femmes pourrait bien y gagner.

« Demain je me marie. Je n’sais pas avec qui »

Le mariage est qu’on le veuille ou non un des socles de notre société européenne, celle du milieu de l’Europe, ni avant-gardiste, ni très religieuse. Je crois, contre toute attente, que non seulement le mariage n’est pas une institution en perte de vitesse mais qu’elle reprendra du poil de la bête dans les décennies à venir. Le mariage est une institution qui a de l’avenir.
Le mot de la fin, je le laisse au personnage d’Alexandre (Jean-Pierre Léaud) dans La maman et la putain : « A mon avis, on a oublié deux choses dans la déclaration des droits de l’homme : le droit de se contredire et le droit de s’en aller ».

Sur la question du mariage, on peut (re)lire :
- Honoré de Balzac, Petites misères de la vie conjugale, Paris, Arléa, 1996.
- Roland Barthes, Mythologies, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1970.
- Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (l’expérience vécue), Paris, Gallimard, 1949.
- David Cooper, Mort de la famille, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1972.
- Helen Fielding, Bridget Jone’s Diary, Viking, 1997.
- Anne Fine, Dans un jardin anglais, trad. de l’anglais, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1997.
- Erica Jong, Fear of Fifty, Chatto and Windus, 1994.
- Sœren Kierkegaard, La valeur esthétique du mariage, Paris, Éd. R. Laffont, coll. « Bouquins », 1993.
- Armistead Maupin, Tales of the City, Harpercollins. La traduction française de cette longue série de romans a commencé sous le titre général Chroniques de San Francisco, 6 vol. traduits, Paris, Éd. passage du Marais, 1994-1998.
- Martine Ségalen (coordonné par), Jeux de famille, Paris, Presses du C.N.R.S., 1991.
- François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, P.U.F., 1994 ; Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, 1996.
- Philippe Sollers, « Portrait du joueur II », L’Infini, n°23, 1988.

Et (re)voir :
- Jean Eustache, La maman et la putain, 1973.
- P.J. Hogan, Muriel’s Wedding, 1994.
- Ang Lee, Hsi Yen (The Wedding Banquet), 1993. Le titre français était Garçon d’honneur.
- Éric Rohmer, Le beau mariage, 1981.
- Billy Wilder, Some Like It Hot (Not Tonight Josephine), 1959.