Mariage et famille : l’originalité et les limites du modèle occidental

Mariage et famille : l’originalité et les limites du modèle occidental

Claude Bontems

Rarement mariage et famille auront été autant sous les feux de l’actualité que ces dernières années, qu’il s’agisse du rapport d’Irène Théry, de la mise en place de la commission Dekeuwer-Defossez ou de la revendication d’un C.U.S. ou d’un P.A.C.S. par les couples homosexuels à la recherche d’une légitimité familiale. Pourtant, toutes ces interrogations, ces interpellations, ces désirs d’évolution paraissent négliger quelques facteurs importants, à savoir, en particulier, qu’il n’existe pas une forme unique de mariage et encore moins un modèle unique de famille. Certes, un long chemin a été parcouru depuis qu’un des pères fondateurs de la sociologie juridique s’écriait avec beaucoup de légèreté : « Le code civil n’a pas défini le mariage et il a eu raison : chacun sait ce qu’il faut entendre par là : c’est la plus vieille coutume de l’humanité et l’état de la plupart des individus adultes » . Depuis, il est fait mention d’un « mariage occidental » , mais cette restriction aboutit à passer sous silence les autres modèles matrimoniaux et plus spécialement à ne pas mettre en évidence que le mariage occidental et la famille qui l’accompagne se présentent comme des exceptions par rapport aux autres formes matrimoniales qui ont cours dans le monde. Aussi, en cette période de réflexion sur mariage et famille, on peut se demander si, au lieu de penser en termes univoques, au lieu de rechercher un seul et unique modèle, il ne conviendrait pas de choisir la diversité et de reconnaître la pluralité des modèles matrimoniaux et d’admettre que le mariage occidental est inapplicable à des personnes dont la culture n’est pas occidentale.
Nous avons évoqué les revendications des couples homosexuels, notons que celles-ci semblent ne se manifester que dans la société occidentale. Cette singularité ne s’explique pas seulement par le fait que notre société serait la plus permissive sur le plan de l’expression des idées , mais également parce que la conception que nous avons du mariage autorise, de nos jours, de telles revendications.

Le mariage occidental : une réalité spécifique créatrice du couple

Le mariage occidental diverge des autres formes d’union de par le monde, par quatre caractères qui lui sont propres et qui ont fait leur apparition progressivement dans le temps. La mariage occidental est un mariage instantané, un mariage monogame, un mariage qui a été indissoluble et, enfin, un mariage qui intègre un élément affectif : l’amour.
Les deux premiers caractères, l’instantanéité et la monogamie, ont fait leur apparition dans la société romaine, provoquant ainsi une rupture avec le reste du monde méditerranéen . Le monde méditerranéen antique connaît le mariage par étape, le modèle le plus naturel d’union, à savoir l’union qui se forme progressivement d’étapes en étapes et qui acquiert peu à peu ses contours définitifs . Le droit romain introduit une conception matrimoniale abstraite : le mariage créé en un seul instant. Avant cet instant il n’y avait rien, après cet instant il y a tout. De façon étrange, l’instant idéal retenu pour produire cet effet juridique décisif, ne jouait qu’un rôle mineur dans le mariage par étapes antérieur : l’échange des consentements des futurs époux. Ce qui, jusqu’à présent relevait d’une décision de deux familles, devient l’affaire des deux époux.

Un mariage instantané

Ce choix est lourd de conséquences. En effet, si l’instant idéal, celui qui voit le mariage se coaguler, se créer instantanément, est celui de l’échange des consentements des deux époux, alors il convient de déterminer une majorité matrimoniale, c’est-à-dire un âge à partir duquel les deux futurs époux seront considérés comme aptes à effectuer tous les actes de la vie conjugale et familiale. Dans un système de mariage par étapes, la prise en considération d’une majorité conjugale est sans importance : décidé par les chefs de famille, le mariage sera conclu par eux et consommé lorsque les futurs époux seront physiologiquement aptes à ce faire. Le mariage par étapes obéit au rythme de la nature et de la réalité biologique. Le mariage instantané fait intervenir des données abstraites et arbitraires telle la majorité matrimoniale . Encore cette majorité matrimoniale est-elle double ; elle se décompose en majorité biologique, celle à partir de laquelle un individu est réputé pouvoir consommer son mariage, et en majorité civile, celle qui autorise un individu à conclure seul son union. La majorité civile témoigne du reste d’influence de la famille. Dans la Rome classique l’alieni juris demeure, quel que soit son âge, soumis à la patria potestas du pater familias. À la fin du XIXe siècle, quelques bons esprits proposèrent de fixer la majorité civile matrimoniale à trente ans ! De nos jours, elle est théoriquement fixée à 18 ans .
En outre, l’introduction du mariage instantané, créé au moment de l’échange des consentements des deux futurs époux, va engendrer d’autres conséquences aussi importantes, si ce n’est davantage que l’introduction d’une majorité matrimoniale. Le choix de l’échange des consentements comme instant idéal va transformer ce qui, jusqu’à présent, était un acte social, en un contrat. C’est-à-dire que l’on va passer de la sphère familiale et sociale à celle du juridique. Le caractère abstrait, arbitraire du mariage va être renforcé. Par ailleurs, le mot mariage va acquérir une double signification. Il sert à désigner l’acte qui engendre le lien conjugal (la cérémonie de mariage), mais il désigne également l’union conjugale dans sa durée (un mariage qui a duré trente ans). Notons enfin que ce passage d’un mariage par étapes à un mariage instantané ou ponctuel ne s’est pas réalisé sans certaines résistances. C’est ainsi que le droit romain nous a légué la notion de fiançailles qui n’est pas autre chose qu’une ancienne manifestation d’un précédent mariage par étapes . De même, le droit canonique a réintroduit une forme de mariage par étapes en établissant la triple distinction entre matrimonium initiatum, matrimonium ratum et matrimonium consummatum . Chacune de ces étapes successives témoigne d’un renforcement de la solidité de l’union qui atteint sa perfection par son indissolubilité . Enfin, d’un point de vue sémantique, relevons la résurrection d’un terme ancien : le desmariage . De plus en plus ce mot tend à se substituer à celui de dissolution du lien matrimonial. La lecture de l’ouvrage d’Irène Théry suggère cependant un sens beaucoup plus précis et moins juridique , distinct et complémentaire de celui de divorce. Le divorce désignerait l’acte judiciaire mettant fin au lien conjugal, de même que le mot mariage dans son premier sens désigne l’acte établissant le lien matrimonial. Le démariage désignerait l’ensemble des mesures échelonnées dans le temps et dénouant progressivement la situation créée par la vie conjugale. Si l’on nous permet cette mauvaise comparaison, le mariage serait le tricotage et le démariage le démaillage. Il en ressort néanmoins la conséquence suivante : qu’il s’agisse du mariage ou du divorce, le facteur temps apparaît comme fondamental ; le caractère instantané est purement arbitraire et réducteur, comme l’est au demeurant tout le langage juridique.
En conclusion à ce premier caractère original du mariage occidental, l’introduction en force du mariage dans la sphère juridique et son instantanéité ont pour effet de mettre en évidence le binôme, le couple, juridiquement constitué par le mari et l’épouse. Ils ne sont plus seulement deux membres d’une même famille beaucoup plus large, mais ils constituent, ensemble, une entité juridique. Les autres caractères originaux vont venir renforcer cette construction.

Le principe de monogamie

La monogamie fait également son apparition de façon rigoureuse dans la société romaine . Contrairement à une opinion couramment répandue, la monogamie constitue une exception, une nouveauté, dans un cadre qui est massivement polygynique . Elle ne doit pas être considérée comme l’évolution naturelle du mariage polygynique, mais comme un accident, une mutation intervenue à l’époque romaine. Elle sera reprise par le droit canonique et imposée vers la fin de l’époque carolingienne ; c’est, en effet, durant la période qui s’étend du Bas Empire romain à l’ère carolingienne que l’Église chrétienne parvient à faire disparaître le système de la hiérarchie des unions (épouse principale et épouse secondaire) en lui substituant l’idée d’une union unique parfois satellisée de relations adultérines plus ou moins bien tolérées. Sous cette réserve, il est possible de dire que le monde chrétien, qui va devenir le monde occidental, s’ancre définitivement dans un système monogamique.
Parvenu à ce point, nous souhaiterions faire une remarque qui nous paraît fondamentale à l’époque actuelle, alors que plusieurs millions de musulmans vivent sur le sol européen. Pour nous, Occidentaux monogames, la différence entre monogamie et polygynie est purement quantitative : un polygynique est un homme qui vit avec plus d’une épouse. Nous connaissons trois statuts : le célibat, la monogamie, statuts licites, et la polygamie, statut illicite. Pour une personne de culture polygynique, la polygynie est une donnée qualitative. Cette personne connaît elle aussi trois statuts qui se déclinent de la manière suivante : le célibat, la polygynie licite (jusqu’à quatre épouses pour les musulmans), la polygynie illicite (au-delà de quatre épouses pour les musulmans). Nous sommes confrontés à ce qu’il est convenu d’appeler la polygynie virtuelle . Si nous avons formulé cette remarque, ce n’est pas par simple délectation intellectuelle, mais pour faire une mise en garde. Bien souvent de bons esprits soulignent que les soi-disant sociétés polygyniques sont monogames, car les unions multiples sont infimes. C’est oublier que la polygynie ne revêt pas une dimension quantitative, mais culturelle ; dans une société polygynique, même le célibataire est polygynique. Toutes proportions gardées, ce genre de raisonnement aboutirait à vouloir réintroduire la polygamie dans le monde occidental en arguant de la multiplicité des divorces procédant d’une liaison adultérine .
L’introduction de la monogamie aboutit également à renforcer la notion de couple. L’époux, l’épouse sont dédiés à un unique conjoint. Le mariage désigne le couple ainsi constitué, alors que la polygynie crée une pluralités de relations qui tournent autour d’un seul pôle : le mari, ou, pour être plus précis, le groupe familial du mari.
Ainsi, l’individualisation du couple au sein de la famille, provoquée par l’instantanéité et la monogamie, tout en maintenant le couple au sein de la famille large, famille encore appelée patriarcale, prépare le terrain à l’avènement de la famille conjugale telle que nous la connaissons actuellement, telle qu’elle a été juridiquement définie par le Code civil français de 1804 . La rupture entre la famille patriarcale et la famille conjugale trouve sa source, pour la société occidentale, dans l’indissolubilité du mariage.

Un mariage indissoluble

La troisième originalité du mariage occidental a été introduite par l’Église chrétienne. Le mariage est un sacrement créé par Dieu et qui ne peut être défait par ce dernier . Nous ne soulignerons ici que deux aspects de l’indissolubilité qui souvent sont passés sous silence, voire ignorés.
L’Église chrétienne des premiers temps n’a pas toujours été favorable au mariage . Paul, en particulier, place l’abstinence, la virginité au-dessus du mariage . Ce dernier apparaît comme un palliatif de la débauche . L’indissolubilité fait son apparition dans un cadre hostile à la sexualité et, dans une certaine mesure, à la procréation ; elle peut être considérée comme une mesure limitative de la sexualité. Aux premiers temps de l’Église chrétienne les intérêts de l’État et de l’Église divergent. Ce n’est qu’ultérieurement, lorsque l’Église est associée au gouvernement, que le discours change radicalement et que le mariage devient le — seul — cadre de la procréation. Ainsi, au départ, l’indissolubilité est davantage conçue comme un endiguement de la sexualité qu’une mesure de stabilité du couple.
En second lieu, contrairement à une image beaucoup trop généralisée, la possibilité de rupture du lien matrimonial qui existait antérieurement, n’était pas une manifestation d’un arbitraire marital. Les unions étant conclues par les familles, la dissolution procé¬dait également d’une décision familiale. Le mariage, tout au moins dans les grandes familles, a pour finalité de tisser des liens très étroits, des alliances entre des groupes différents. Il n’est pas concevable que le produit d’une diplomatie de groupe puisse être rompu par le caprice d’un seul individu. À l’origine la répudiation ne peut intervenir que pour des considérations politiques ou économiques, voire démographiques . On trouve des traces de ces pratiques à des époques tardives à travers le droit des pères grecs et romains de repren¬dre leur fille déjà mariée, parfois mère de famille, pour lui faire conclure une nouvelle union . L’introduction de l’indissolubilité provoque la disparition de ces pratiques ainsi que les limitations et protections qui les entouraient. La réintroduction du divorce intervient dans le cadre d’une famille en voie de nucléarisation en 1792 et nucléaire en 1884. Dès lors les barrières posées par la présence de la famille au sens large n’existent plus.
Tous les pays de la chrétienté ont connu le système de l’indissolubilité pendant une durée de près d’un millénaire. Tous, même l’Irlande après une opiniâtre résistance, l’ont civilement abandonné. Il n’en demeure pas moins que la longue existence de l’indissolubilité a profondément marqué la société occidentale. Sa principale conséquence est l’émergence sociale et juridique du couple qui devient le dépositaire des droits et obligations qui, jadis, incombaient à la famille au sens large. En effet, dans le cadre de l’indissolubilité, le couple peut difficilement coexister à l’intérieur de la famille traditionnelle. L’indissolubilité favorise une autonomie du couple, autonomie qui s’est heurtée pendant plusieurs siècles à la volonté d’hégémonie des la grande famille, en particulier sur le point de l’autorisation familiale au mariage des membres du groupe . Sur le long terme, il n’en demeure pas moins que c’est le couple qui devait l’emporter.
Il convient aussi de constater que l’indissolubilité n’a concerné que le monde occidental. Les autres civilisations y ont échappé. Elles n’ont donc pas été marquées par cette contrainte et leurs structures familiales n’ont donc pas subi les mêmes bouleversements que celles du monde occidental. À ce propos, il convient de s’interroger sur le point de savoir s’il est possible d’exporter le modèle familial occidental vers des sociétés, des cultures qui n’ont pas suivi la même évolution ; telle est néanmoins la démarche largement adoptée à l’époque contemporaine envers les minorités — religieuses en particulier — qui vivent sur le territoire français.

Un mariage noué à l’amour

Reste la dernière caractéristique du mariage occidental, celle qui est certainement la plus difficile à cerner : l’amour. Dans le monde occidental contemporain le mariage repose, ceci est indéniable, sur l’affection réelle ou supposée. Le mariage de raison — mariage d’intérêt — a beaucoup perdu de terrain ; quant au mariage de convention (« il faut bien se marier un jour »), il aurait totalement disparu, personne n’osant avouer, dans le monde occidental, vouloir se marier par simple convention. Mais de quand date cette référence à l’amour et à l’affection ?
Certes, le droit romain fait mention de l’adfectio maritalis, la dilectio . Mais ce que nous connaissons du monde romain et du monde méditerranéen ancien en général nous fait douter de la réalité de cette notion. La bonne société grecque et la bonne société romaine connaissent le mariage de raison et le concubinat par inclination . La monogamie légale n’interdit pas la polygynie, voire la polygamie, de fait . L’exemple vient de haut : Néron n’hésite pas à épouser publiquement son amant , mais il est douteux que l’on puisse voir dans ce geste une manifestation du mariage passion, tout au plus pourrait-il s’agir d’une nouvelle forme d’un « ion » : le mariage provocation.
Le Moyen Âge et l’Ancien Régime n’offrent guère plus d’exemples de mariages par amour. Tel celui de Lancelot pour Guenièvre, l’amour courtois n’est dédié à l’épouse que s’il s’agit de celle d’autrui, car « c’est commettre un adultère que d’aimer sa femme d’un amour sentimental » et la trilogie théâtrale de Beaumarchais est là pour nous rappeler que l’amour si fort de Rosine pour le comte (et vice versa) ne résiste pas au mariage . Encore que des études récentes tendent à démontrer qu’au XVIIIe siècle un « devoir d’affection » fait son apparition . L’amour n’est pas encore, sauf exception, une garantie de bonne union . Mieux vaut lui préférer l’amitié qui aboutit à une meilleure reconnaissance des droits de la femme . Le mariage d’affection serait le produit de la révolution industrielle et du romantisme . Peut-être faut-il encore se rapprocher de l’époque contemporaine et attendre le vingtième siècle pour constater l’absence de toute intervention autre que celle des futurs époux, dans la conclusion du mariage et encore convient-il de se demander si la référence à l’amour n’est pas alors déjà devenue une convention .
Peut-être conviendrait-il de modifier les termes de la recherche. Au lieu de se demander à partir de quand l’amour se manifeste de façon généralisée comme moteur du mariage, ne serait-il pas plus fructueux de rechercher s’il n’existerait pas une relation entre l’indépendance quasi totale du couple et l’amour pour justifier sa formation ? L’amour deviendrait la justification de la création d’un couple qui se forme en dehors de la famille traditionnelle.
La présentation des quatre caractères qui, de notre point de vue, constituent la grande originalité du mariage occidental, nous a conduit à noter que l’une de leurs conséquences réside dans l’émergence de la notion de couple tant sur un plan juridique que sur un plan sociologique, voire affectif. Le couple va provoquer la naissance d’une nouvelle forme de famille qui, dans notre système moderne, s’est substituée à toutes les autres formes antérieures, à un point tel que ces dernières nous sont devenues totalement étrangères.

Une nouvelle forme de famille

Nombreux sont les auteurs prêts à reprendre à leur compte l’affirmation : « Le mariage [est l’]institution fondatrice de la famille, aussi loin qu’on remonte dans l’histoire occidentale… » , sans se rendre compte qu’ils commettent une confusion anachronique non dénuée d’effets pervers. Ce n’est qu’à une époque très récente que le mariage est devenu le moyen de créer une famille. Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire humaine, là où le mariage existe , il n’est que le moyen de faire entrer l’un des conjoints dans une famille préexistante. Seule l’union de deux orphelins serait le moyen de créer une nouvelle famille. Le plus souvent, c’est l’épouse qui entre dans la famille du mari, c’est-à-dire que le mariage marque l’assentiment des deux familles quant au passage de la jeune fille de l’une dans l’autre . En France, cette pratique se maintiendra bien au delà de la Révolution dans le monde de l’aristocratie et de la bourgeoisie, voire dans celui de la paysannerie aisée. C’est l’époque où les considérations patrimoniales prédominent dans l’idéologie familiale.
Il n’en demeure pas moins, cependant, que le législateur — l’État — œuvre à la promotion de la famille nucléaire, tout en fournissant à la grande famille quelques armes pour se prémunir contre une trop grande autonomie des couples . Ceci nous conduit à poser la question suivante : lorsqu’on rencontre l’affirmation selon laquelle la famille est la base de la société, de quelle famille s’agit-il ? Et que faut-il entendre par société ?
Si par famille nous entendons la grande famille, le lignage, et par société nous pensons à l’État, alors l’affirmation est erronée. L’histoire nous enseigne que l’État s’est développé en confisquant à son profit les pouvoirs politiques détenus par les familles, en ne laissant à ces dernières que des prérogatives économiques, et encore ! Dans une telle situation, si la (grande) famille est le fondement de la société, alors il convient de dissocier la société de l’État, et de considérer que l’État est l’adversaire de la société ! Ce qui, bien sûr, ne peut être qu’un sophisme, mais il recèle néanmoins sa part de vérité. L’État a besoin de la famille nucléaire, elle n’est pas historiquement le fondement de l’État, mais elle en est la garantie, c’est ce qui explique pourquoi l’État prendra toutes les mesures, non seulement pour favoriser le développement de ce modèle familial, mais œuvrera également pour récupérer toutes les formes déviantes : unions libres et concubinages, en les alignant, avec quelques nuances, sur le mode de la famille nucléaire légale. Là où l’État renâcle dans sa mission de récupération, c’est lorsqu’en sens inverse, des couples réclament un statut matrimonial officiel alors qu’ils ne présentent pas toutes les caractéristiques normalement requises : ainsi en est-il des couples dont l’un des membres est étranger et que l’on suspecte de vouloir par le biais du mariage acquérir la nationalité de son conjoint et, ainsi, détourner le mariage de sa finalité. Ainsi en est-il aussi des unions homosexuelles dans lesquelles il est reproché à ceux qui en réclament le bénéfice de vouloir détourner le mariage de sa finalité.
Dans un autre domaine, l’existence et la longévité de la grande famille ainsi que le faible rôle du couple ont eu pour effet de faire prendre en charge par la grande famille des tâches qui sont devenues celles du couple et qui posent problème de nos jours. Ainsi, pendant une longue période, l’éducation des enfants a été l’œuvre du groupe et non celle exclusive des parents. En cas de destruction du couple — à la suite de la mort de l’un des conjoints ou de l’annulation d’une union —, c’est le groupe qui continue de prendre en charge l’enfant, il n’y a aucune rupture. On pourrait s’interroger sur le point de savoir si c’est le divorce, ou la disparition de la grande famille qui a créé cette masse de problèmes sur lesquels nous nous penchons actuellement .
Si l’on rejette la création de la famille comme finalité immuable du mariage , en existe-t-il d’autres ? La quasi-totalité des auteurs qui se sont intéressés au mariage, lui assignent l’un (ou plusieurs) des quatre buts suivants : la procréation, la création ou le renforcement d’alliances de groupe à groupe, la préservation, voire l’accroissement, du patrimoine, et, enfin, l’amour.
Nul ne songe à nier que ces quatre considérations ont servi de finalité au mariage, mais, dans le monde occidental contemporain, certaines connaissent un réel déclin et l’une triomphe. L’alliance et la défense du patrimoine ne connaissent leur pleine extension que dans un système clanique. C’est dans un système de grandes familles que l’alliance et la préservation du patrimoine prennent tout leur sens ; chaque membre agit pour le groupe et contribue à son enrichissement, le mariage participe de cette stratégie. En revanche, avec l’apparition de la famille conjugale, ces finalités perdent beaucoup de leur signification, elles ne concernent plus qu’un nombre limité de familles : celles de la noblesse pendant un temps — l’endogamie lui permet, non pas de se développer, mais de ne pas disparaître — ; puis, surtout, la grande bourgeoisie, la seule qui détienne un patrimoine suffisamment significatif pour constituer un enjeu s’inscrivant dans la stratégie matrimoniale. C’est en fonction de cette bourgeoisie que le Code civil a été rédigé, du moins dans ses dispositions relatives aux régimes matrimoniaux et aux successions. Avec la démocratisation matrimoniale, dès lors que le mariage n’est plus pensé en fonction des intérêts de la seule bourgeoisie, mais de l’ensemble de la population, ces finalités perdent presque tout intérêt. Elles deviennent subsidiaires et ne concernent plus qu’une infime partie de la société.
Restent la procréation et l’amour. Mais notre société contemporaine connaît un bouleversement fondamental lié au fait que la procréation n’est plus subie, mais de plus en plus choisie et que les couples ont la possibilité de planifier, voire de refuser, toute procréation. Dès lors, la procréation ne peut plus être considérée comme la finalité dominante du mariage. Il ne subsiste plus que l’amour et il est paradoxal que la dernière finalité, celle qui s’est dégagée le plus tardivement, celle qui, durant des siècles, a été recherchée en dehors du mariage, soit la seule qui subsiste de nos jours dans les sociétés occidentales. Tout au moins la seule qui soit mise en avant, même lorsqu’en réalité elle est absente.
Ainsi le mariage a vu son contenu se transformer, ceci ne signifie pas que les formes antérieures aient disparu, loin de là, il demeure des couples qui souhaitent vivre heureux avec de nombreux, ou plus modestement quelques, enfants, mais il n’est plus possible de dire qu’il s’agit là de la préoccupation première. Très récemment, les médias se sont fait l’écho des tribulations d’un couple qui s’est vu refuser la bénédiction nuptiale au motif qu’il ne souhaitait pas avoir d’autres d’enfants après le mariage religieux . Cette affaire témoigne du désarroi de la société qui ne parvient plus à gérer les évolutions qu’elle a suscitées, faute de les avoir comprises et par obstination à se cramponner à une réalité bien souvent dépassée. Aussi, lorsque certains couples — homosexuels — viennent frapper à la porte du conformisme matrimonial en arguant de leur amour, finalité première du mariage, et de leur désir de maternité/paternité, la tradition, qu’elle soit de droite ou de gauche, est tout juste capable de leur renvoyer leur identité sexuelle et s’avère particulièrement désarmée pour résister et rétorquer à cette demande . La réfutation selon laquelle, ne pouvant procréer, ils ne sauraient prétendre au mariage, acte fondateur de la famille, apparaît comme un argument spécieux ; combien il y a-t-il de couples hétérosexuels mariés qui n’ont pas d’enfants ? Faut-il à terme les considérer comme non mariés ?
Cet affrontement évoque, pour nous, un passage, dans lequel, parlant des relations Ouest-Est durant la période de la guerre froide, C. G Jung écrivait : « Notre monde est, pour ainsi dire, dissocié à la façon des névrotiques, le rideau de fer figurant la ligne de partage symbolique. L’homme occidental, se rendant compte de la volonté de puissance agressive de l’Est se voit obligé de prendre d’extraordinaires mesures de défense. Mais, en même temps, il se flatte de sa vertu et de ses bonnes intentions. Ce qu’il ne voit pas c’est que ce sont ses propres vices, qu’il a dissimulés sous le masque des bonnes manières sur le plan international, que le monde communiste lui renvoie, sans vergogne, et méthodiquement, en pleine figure. […] Tout ce que nous avons entrepris jusqu’alors a eu remarquablement peu de résultats, et il continuera à en être ainsi tant que nous essaierons de nous convaincre nous-mêmes et de convaincre le monde, que ce sont seulement eux (c’est-à-dire nos adversaires) qui ont tort. Il vaudrait beaucoup mieux faire un effort sincère pour reconnaître dans l’autre notre propre “ombre”, et son action néfaste… » .
Cette citation peut pleinement être transposée à la situation créée par les demandes formulées par les couples homosexuels (eux/l’Est) qui, vécues comme autant d’agressions insupportables, suscitent les réactions horrifiées et vertueuses des parangons de l’union hétérosexuelle (nous/l’Ouest).
Tout ceci démontre que les notions de mariage et de famille doivent être repensées et que les réponses ne sont ni évidentes, ni simples et que la société occidentale ne détient, en cette matière, comme peut-être en beaucoup d’autres, ni la vérité absolue, ni la solution.