Brèves (11)

Brèves I (à recommander)

Michael WALZER, Pluralisme et démocratie, Éd. Esprit, 1997, 222 pages.

Cet ouvrage reprend de manière commode les importants articles de Walzer déjà parus ailleurs , à l’exception de « Pluralisme et démocratie sociale » (intervention au congrès de la S.P.D. allemande en 1996). Une mise en perspective intéressante dans la préface de Joël Roman de l’inscription des travaux de l’auteur dans les grands débats de la gauche. On espère que, prochainement, des articles inédits et plus anciens de Walzer pourront aussi être traduits.


Pierre-André TAGUIEFF, Le racisme, Flammarion, coll. « dominos », 1997, 128 pages et La couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Mille et une nuits, 1998, 208 pages.

Le premier est un petit ouvrage remarquable et utile qui tente de penser le racisme en même temps que son double — l’antiracisme (20 pages de fin) — et les pratiques autant que les doctrines. Un très intéressant glossaire des principaux mots utilisés dans ce champ sémantique (même si l’on peut contester les trois définitions possibles données au terme « communautarisme »). Ce n’est pas le moindre apport de l’ouvrage de Taguieff que de nous obliger à utiliser les mots de manière critique et précise. Le second ouvrage est plus historique et précis et comprend trente pages de notes et dix de bibliographie particulièrement utiles. Un grand petit livre, érudit et terrifiant par les errements de l’esprit qu’il dépeint, qui confirment Taguieff comme la référence indiscutable pour qui veut comprendre les sources du racisme.


Georges FARAKLAS, Machiavel. Le pouvoir du prince, P.U.F., coll. « Philosophies », 1997, 128 pages.

Une très bonne introduction à Machiavel qui pointe bien l’actualité des grands thèmes machiavéliens : la nature permanente de la décision, le rapport étroit qui se noue entre le Prince et le peuple dans une cité divisée, la ruse qui se faufile dans le jeu des passions politiques, l’importance de l’art de gouverner. Toutes ces analyses sont mises en perspective par un examen des interprétations de Machiavel. Une étude intéressante aussi de L’art de la guerre, texte moins commenté du secrétaire florentin.


Charles WRIGHT MILLS, L’imagination sociologique, La Découverte/Poche, 1997, 232 pages.

Une réédition bienvenue d’un texte classique paru pour la première fois chez Maspero en 1967. Il s’agit d’une critique ravageuse des théories sociologiques qui se prennent au sérieux et proposent des modèles englobants ainsi que des sociologues qui profitent d’un prétendu savoir pour s’arroger le rôle de conseillers du prince. L’auteur, prématurément décédé en 1961, n’avait peut-être pas encore vu le pire. Cet ouvrage devrait inspirer tous ceux qui, en s’appuyant sur le sain scepticisme de l’auteur, souhaiteront se débarrasser de la gangue sociologique d’une grande partie des sciences humaines.


Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997, 660 pages.

Un ouvrage magistral et de référence pour tous ceux qui s’intéressent à la pensée chinoise, à la philosophie en général ou qui, tout simplement, sont curieux de savoir comment les savoirs non occidentaux se sont formés. Cet ouvrage permet de faire justice de l’idée d’une pensée ou d’une sagesse chinoises. L’histoire que nous raconte Anne Cheng s’étale sur quatre mille ans et est autant celle de discontinuités et de ruptures que celle d’une civilisation abusivement présentée comme monolithique. Si l’auteur arrête ses investigations en 1919, la lecture de cette Histoire devrait avoir une vertu politique : empêcher de penser que la pensée chinoise, et notamment celle de l’homme, voire du sujet, est nécessairement radicalement étrangère à celle léguée par notre tradition. Sans que le terme soit utilisé, il apparaît aussi que des Lumières chinoises ont bien existé (voir notamment le chapitre 21).


Étienne BALIBAR, Immanuel WALLERSTEIN, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, La Découverte/Poche, 1997, 310 pages.

Un classique de la littérature néo-marxiste « éclairée » qui constitue l’une des critiques les plus éclairantes du concept d’« identité ». Au cœur de cet ouvrage, une analyse des conflits contemporains qui apparaissent comme l’horizon indépassable de la politique. La question du racisme est le point de départ de l’analyse des auteurs qui montrent qu’on ne peut le comprendre que dans le cadre d’un examen de la spécificité de chaque situation historique particulière.


François DOSSE, L’Empire du sens. L’humanisation des sciences humaines, La Découverte/Poche, 1997, 432 pages.

Un panorama impressionnant des sciences humaines contemporaines. Certes, la mise en perspective et les jugements pourront toujours paraître contestables et révisables et l’auteur ne dissimule pas ses parti pris et ses agacements. La pratique des entretiens, qui fonde certaines des analyses, peut aussi être discutée. On peut enfin penser que certains chapitres restent trop allusifs pour être explicites (notamment celui sur la politique). Il reste que la synthèse force le respect et qu’il s’agit d’un instrument de travail qui a désormais valeur de classique.


François DOSSE, Paul Ricœur. Le sens d’une vie, La Découverte, 1997, 790 pages.

On pourra ne pas partager la passion de l’auteur pour Ricœur, mais cet ouvrage donne envie de s’y plonger et de vaincre certaines réticences. Il s’agit, de loin, du plus important travail consacré à cet auteur, qui mêle avec bonheur les éléments biographiques et l’analyse philosophique. Ce parcours rend admirablement compte de l’élaboration lente et progressive d’une pensée, constamment honnête, et d’une conviction qui s’affronte au souci de comprendre le réel sous l’angle de la morale. L’esprit le plus critique envers le travail de Ricœur devra désormais lire cet ouvrage, ne serait-ce que pour critiquer les présupposés qui le fondent.


Andrea SEMPRINI, Le multiculturalisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1997, 128 pages.

Un utile et intéressant ouvrage qui remet le multiculturalisme en perspective dans une ère non essentiellement française. L’ambivalence du terme est bien décrite par l’auteur, ainsi que sa charge historique. L’ouvrage ne recourt ni à la défense du multiculturalisme ni à son anathématisation. Il montre que son existence est inséparable de la modernité politique et qu’il lance un défi à la politique qu’il faut relever. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse le critiquer, au contraire. Mais il convient de le faire en ne méconnaissant pas l’histoire et la sociologie qui ont permis sa naissance.


Laurent BOUVET, Thierry CHOPIN, Le Fédéraliste. La démocratie apprivoisée, Éd. Michalon, coll. « Le bien commun », 1997, 122 pages.

Les textes qui composent Le Fédéraliste, écrits par trois des Pères fondateurs de la République américaine (Alexander Hamilton, John Jay et James Madison), sont méconnus en France alors qu’ils constituent un texte fondamental de la philosophie politique. Ce petit ouvrage, écrit par deux jeunes auteurs prometteurs, permet d’en mesurer toute l’actualité et la force. Un retour nécessaire à ces textes s’impose pour qui, dans la France contemporaine ou sur un plan européen, comprend que la constitution est au fondement de tout pacte politique.


Michel CRÉPU, Le tombeau de Bossuet, Grasset, 1997, 230 pages.

Cet ouvrage séduit par son mélange de distance et d’admiration, la justesse de son ton pour évoquer un pensée intempestive et sa volonté de compréhension curieuse d’un auteur tombé dans l’oubli. L’intransigeance de Bossuet, la force de son affirmation pure de sa doctrine et jusqu’à la raideur de ses sentiments fascinent et l’on sait gré à Michel Crépu de nous avoir donné, avec un grand bonheur d’écriture, l’occasion d’entrer dans un autre monde qui nous est pourtant incroyablement proche, même si nous n’usons pas du recours à Dieu.


Léon BLUM, Discours politiques, Imprimerie Nationale, 1997, 294 pages, présenté par Alain Bergounioux.

Un choix remarquable des discours de Léon Blum qui vont du Congrès national extraordinaire de la S.F.I.O. d’avril 1919 à la conférence de Stresa de 1948 de l’Internationale socialiste, en passant par le Congrès de Tours, la critique du néo-socialisme, 1936 et le procès de Riom. Ils nous donnent à voir les grandes pages d’histoire de la première moitié de ce siècle et, bien entendu, quelques images fortes de la dignité, de la conviction comme des faiblesses d’un homme d’État. Comme le disait Blum à Riom, « Vous pourrez naturellement nous condamner. […] Je crois que nous ne pourrez pas […] nous chasser de l’histoire de ce pays ».


Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Seuil, coll. « Points Essais », 1997, 574 pages, éd. bilingue grec-français.

Voici un ouvrage fondateur enfin à nouveau disponible dans cette excellente édition bilingue. Le père du scepticisme antique et de la lutte contre le dogmatisme frappe par sa modernité : non, il n’y a pas d’art de vivre dont pourrait traiter la philosophie et toute affirmation doit pouvoir être faite avec prudence et discernement, y compris les déclarations sceptiques qui ne sauraient entraîner le relativisme de Protagoras.


Philip RESNICK, Twenty-first Century Democracy, Montréal et Kingston, Londres, Buffalo, McGill-Queen’s University Press, 1997, 169 pages.

Cet ouvrage est un recueil de dix articles d’un philosophe politique canadien encore peu connu en Europe. Les textes qui composent ce volume présentent une approche originale des défis posés aux démocraties contemporaines (démocratie directe, référendum, nationalisme, réactions identitaires, communautarisme, etc.). Une contribution importante au débat sur les formes que peut revêtir la démocratisation dans des sociétés où le jeu politique classique ne rencontre plus les attentes des citoyens.


Tommaso CAMPANELLA, Monarchie d’Espagne et Monarchie de France, P.U.F., 1997, XLVIII et 632 pages, édité, introduit et annoté par Germana Ernst, éd. bilingue italien-français.

Cet ouvrage est une publication importante pour ceux qui ne connaissaient, par ouï-dire, que la Cité du soleil. La Monarchie d’Espagne est, d’ailleurs, dans sa version intégrale un texte inédit. L’intérêt de ces textes de Campanella (1568-1639) n’est pas anecdotique. Il s’agit bien d’une réflexion centrale, occultée pendant plusieurs siècles, sur des concepts aussi importants que le pouvoir du prince, l’empire, les relations entre puissances, la justice, la prudence et la constitution religieuse de l’État. À découvrir.


Monique CANTO-SPERBER (dir.), Philosophie grecque, P.U.F., coll. « Premier cycle », 1997, 886 pages.

Un ouvrage remarquablement clair qui constitue une excellente introduction à la philosophie grecque. Un exposé méthodique des théories de philosophes grands et moins grands, qui ne rechigne pas devant des analyses critiques, et deux chapitres sur les rapports entre la philosophie grecques, le christianisme et le monde byzantin. Un livre de référence, pas seulement pour les étudiants de premier cycle.


Philip MANSEL, Constantinople. La ville que désirait le monde. 1453-1924, Seuil, 1997, 572 pages.

Un livre d’histoire fascinant sur une ville extraordinaire. L’historien anglais nous fait revivre presque cinq siècles d’histoire d’une cité unique en son genre, cosmopolite et cultivée, brutale et tolérante, au cœur de l’Europe et à son extrémité. Soixante belles planches en noir et blanc rehaussent l’intérêt de ce texte qui nous conduit des harems aux palais et des bazars aux intrigues politiques.


Bernard ROULEAU, Paris. Histoire d’un espace, Seuil, 1997, 498 pages.

Un très bel ouvrage que devra lire le promeneur dans les quartiers de Paris à la recherche de l’origine de l’espace où il déambule. De l’origine de la ville à aujourd’hui, c’est l’ensemble des transformations de l’espace parisien qui est analysé, au gré de multiples événements riches toujours de créations nouvelles. L’histoire de Paris qui y apparaît est une histoire non maîtrisée, faite d’aménagements successifs au gré des projets locaux. Cette histoire de l’espace parisien n’est pas encore achevée.


Sylvie DENÈFLE, Sociologie de la sécularisation. Etre sans-religion en France à la fin du XXe siècle, L’Harmattan, 1997, 304 pages.

Un ouvrage original par sa méthode et par ses résultats. L’auteur a réalisé une enquête auprès des Français se déclarant volontairement sans religion et a tenté de comprendre ce qui les conduisait à revendiquer leur absence de foi religieuse. Elle a analysé leurs valeurs et l’influence de celles-ci sur leur comportement. Cela la conduit à concevoir l’absence de religion non pas comme un phénomène négatif — une sortie de la religion — mais une donnée positive — une conscience revendiquée du détachement — qui l’amène à dépasser la problématique du déclin ou du retour du religieux. Dommage toutefois que l’ouvrage soit assez mal écrit.


Simone LAGRANGE, Coupable d’être née. Adolescente à Auschwitz, L’Harmattan, 1997, 202 pages, préface d’Élie Wiesel, postface de Bertrand Poirot-Delpech.

Un ouvrage poignant de l’une des jeunes victimes de Barbie — et témoin à son procès —, déportée à treize ans à Auschwitz puis à Ravensbrück, qui a vu son père assassiné sous ses yeux et quasiment toute sa famille anéantie — sauf ses jeunes frère et sœur Une histoire impressionnante de précision et d’émotion retenue. Le dernier chapitre est consacré au procès Barbie. Quarante-deux ans après, raconte-t-elle, et après sa déposition, Vergès voulut lui poser douze questions. « Comme la loi me le permettait, je refusai brusquement de répondre à cet individu. Je déclarai donc au président que toutes les questions posées seraient en réalité suscitées par Barbie, à qui je n’avais déjà pas répondu en son temps ». Avec l’immonde, on ne discute pas. Il suffit de montrer.


Alexandre SAFRAN, Esquisse d’une éthique religieuse juive, Cerf, 1997, 164 pages.

Un texte simple et lumineux du grand rabbin Safran qui intéressera tous ceux, juifs ou non, qui veulent comprendre les sources religieuses de l’éthique juive. Religion, bien sûr, le judaïsme l’est parce qu’il existe des commandements issus d’une croyance. Mais la formation de l’éthique suive apparaît, par d’autres côtés, étonnamment moderne, voire laïque. La clef en est donnée dès les premières pages : « Le judaïsme, si soucieux de rectitude dans le comportement individuel et d’équité dans la vie sociale, se défend de fonder une éthique et d’inventer des valeurs morales » (p. 8). C’est d’abord un travail de l’homme sur lui-même qui fonde l’éthique juive.


Christian AUTEXIER, Introduction au droit public allemand, P.U.F, 1997, 380 pages.

Il n’est pas de droit public que français, et l’intégration européenne entraîne des effets, qui, à l’avenir, pourraient se développer, tant sur les structures des juridictions françaises que sur leurs principes jurisprudentiels et les modalités de l’exercice de la fonction juridictionnelle. Ces effets découlent directement de l’action des juridictions communautaires ou de Strasbourg, mais aussi de celles de chacun des États membres dont les principes nourrissent le corpus juridique des institution européennes. La connaissance des droits étrangers devient donc aujourd’hui indispensable et l’on considérera avec intérêt cette introduction du droit public allemand où l’auteur, très classiquement et fort méthodiquement, expose les principes du droit constitutionnel et du droit administratif de nos voisins d’Outre Rhin.


Georgette ELGEY, Histoire de la IVe République : La République des tourmentes (1954-1959), tome 2, Malentendu et passion, Fayard, 1997, 692 pages.

Avec ce deuxième volume de la République des tourmentes, Georgette Elgey poursuit son histoire de la IVe République, en abordant les deux crises majeures qui marquent la fin du régime : le malentendu, Suez, qui symbolise la marginalisation de la France sur la scène proche-orientale, désormais dominée par les deux superpuissances, et la passion, l’Algérie, dont Georgette Elgey retrace l’histoire depuis la colonisation par la France. Deux épisodes qui dépassent très largement l’histoire du seul Hexagone, mais qui mettent fin cependant à tout espoir de renouveau du régime. Une occasion, à travers l’une des seules grandes synthèses qui existent sur la période, de revenir à l’histoire de celle qui reste le mal aimé des nombreux régimes qu’a connus la France.


Wolfgang REINHARD (dir.), Les élites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, P.U.F., 1996, 416 pages.

Cet ouvrage s’intègre dans un ensemble de sept volumes consacrés aux Origines de l’État moderne en Europe et qui comptera, entre autres, des études sur l’individu dans la théorie et la pratique politique, sur les finances de l’État, ou encore sur la guerre entre les États. Cet ouvrage présente l’intérêt de n’être pas une somme de monographies nationales, mais une étude comparative des élites du pouvoir dans l’Europe du XIIIe au XVIIIe siècle qui, dépassant la seule conception politique et administrative de l’État, développe une approché des réalités sociales du pouvoir, à travers les relations, souvent conflictuelles, entre les différents groupes sociaux de l’élite, officiers et fonctionnaires par exemple, mais aussi clergé, noblesses, etc., et les modes d’influence de l’élite (clientélisme, relations centre-périphérie, etc.).


Philippe PAYEN, Les arrêts de règlement du Parlement de Paris au XVIIIe siècle, Dimension et doctrine, P.U.F., 1997, 526 pages.

Publiée dans une nouvelle collection des Presses universitaires de France « Les grandes thèses du droit français », dont l’objet est d’élargir la diffusion des recherches françaises de droit public et privé, la thèse de Philippe Payen remet en lumière l’arrêt de règlement, pratique par laquelle le Parlement de Paris a exprimé l’existence d’une fonction de police générale, indissociable de la fonction judiciaire, et le rôle du procureur général, dont le rôle est central dans l’application de ces arrêts, en ce qu’il domine le réseau judiciaire et maîtrise les instances. L’auteur souligne la souplesse de l’arrêt de règlement, instrument d’une collaboration entre le ministère et le Parlement, et sa parenté avec la loi. La thèse remet ainsi en cause une vision de l’institution parlementaire trop centrée sur l’opposition parlementaire du XVIIIe siècle.


Helmut KOHL, Je voulais l’unité de l’Allemagne, Éd. de Fallois, 1997, prés. par Kai Diekmann et Ralf Georg Reuth.

Il s’agit d’un livre historique, issu d’entretiens que le Chancelier a eux avec deux journalistes de Bild-Zeitung et non de mémoires à proprement parler. Ce livre couvre la période 1989-1990 au cours de laquelle Helmut Kohl a, comme le titre l’indique, voulu l’unité de l’Allemagne, ce qu’il décrit comme une « exigence constitutionnelle » (p. 12), mais aussi comme la première pierre d’une œuvre plus vaste : « l’unité de l’Europe » (p. 401). C’est l’ensemble de ce processus compliqué qui est décrit dans ces pages, évidemment orientées par la justification de son principal artisan. D’autres acteurs — et les archives — pourront évidemment donner une version différente de certains faits, mais l’acharnement méthodique du Chancelier paraît éminemment crédible. Galerie de portraits aussi impressionnante et passionnante.


Pascal PERRINEAU, Le symptôme Le Pen, Fayard, 1997, 258 pages.

Il n’est certes pas prouvé que Perrineau soit, comme le dit prétentieusement la quatrième de couverture, « le meilleur spécialiste actuel de l’extrême droite et du Front national », mais cet ouvrage est, sans conteste, de grande qualité. On peut certes contester certaines de ses interprétations, en revanche la précision de ses analyses des électeurs et de l’électorat du Front font de cet ouvrage un texte de référence pour qui veut connaître le phénomène — ce qui ne signifie pas le comprendre. L’histoire de l’enracinement du Front, qui forme la première partie du livre, est aussi éclairante et, par son enchaînement dramatique, inquiétante.


Jean DELUMEAU, Des Religions et des Hommes, Desclée de Brouwer, 1997, 410 pages.

Un ouvrage richement illustré et de vulgarisation, au sens non péjoratif du terme, qui est la traduction écrite de quarante-six émissions réalisées pour La Cinq. Delumeau réussit, en peu de pages, à présenter l’ensemble des religions et leur histoire. Un ouvrage auquel il sera toujours utile de se référer pour qui recherche une indication précise sur l’histoire des religions ou une doctrine. Une réussite incontestable en son genre.


Jürgen KOCKA (dir.), Les bourgeoisies européennes au XIXe siècle, Belin, 1996, 416 pages.

Un ouvrage d’histoire d’une exceptionnelle qualité, dû à treize auteurs de diverses nationalités, qui décrit la constitution des bourgeoisies en Europe, leurs attitudes politiques, leurs conceptions idéologiques et leur rôle économique. Une typologie particulièrement éclairante pour qui veut comprendre aussi les événements du XXe siècle. Les cinq derniers chapitres portent sur une très éclairante comparaison entre la France et l’Allemagne. Cet ouvrage n’est certes qu’une traduction partielle de l’édition originale allemande, de plus de 1 500 pages, qui comprenait quarante-six contributions, mais quand on connaît la situation de l’édition savante en France, la traduction du présent volume est déjà un acte courageux.


Bronislaw BACZKO, Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité du mal, Gallimard, 1997, 444 pages.

Un ouvrage important qui fait justice des clichés simplistes du l’époque des Lumières et sa philosophie. Cet ouvrage montre comment, au XVIIIe siècle, le thème constant de la promesse du bonheur se marie avec une analyse, aucunement naïve, du mal. On pourrait presque pu intituler cet ouvrage Comment les Lumières ont découvert le mal. Une érudition remarquable qui constitue une étape importante dans la réhabilitation des Lumières dans leur ambiguïté.


Brèves II (à déconseiller)

Alain MINC, La mondialisation heureuse, Plon, 1997, 260 pages.

Voici un ouvrage sans intérêt, sans attrait et sans portée et, qui plus est, sentencieux et méprisant. Ce que Minc a à dire, qu’on l’approuve ou non, est déjà connu et nul ne le blâmera d’avoir ses idées bien à lui. Mais pour les argumenter correctement et renoncer aux approximations satisfaites, il aurait fallu lire, avec un minimum de curiosité et de sympathie a priori, et discuter les propos de ses adversaires. Il aurait fallu aussi s’intéresser à d’autres problématiques, parcourir des chemins de traverse, s’ouvrir l’esprit, éclairer son jugement par un peu de travail. Minc ne s’y abaisse pas. Le dernier chapitre de L’ivresse démocratique (Gallimard, 1995) se terminait par une adresse au Président de la République. Cet ouvrage-ci s’achève par une lettre ouverte au Premier ministre. Nul ne doute qu’instruit par l’expérience des catastrophes (limitées) qu’ont entraîné les autres conseils de M. Minc, il ne la lira pas.


Daniel BENSAÏD, Le pari mélancolique, Fayard, 1997, 302 pages.

En ouvrant ce livre, on aurait cru pouvoir l’aimer. Un enthousiasme pour la politique, une volonté de ne pas laisser agir les événements en dehors d’une décision par les hommes de leur devenir, une ferveur révolutionnaire en sorte qui ne peuvent que paraître sympathiques et salutaires. Mais le livre ne tient pas ses promesses. Décousu, mal et trop vite écrit, incantatoire et confus, inutilement bavard, il ne sert pas la cause qu’il entend défendre. C’est dommage, car ponctuellement l’ouvrage contient des intuitions pertinentes — ainsi sur la critique de l’opposition simpliste entre démocratie directe et démocratie représentative. Ce n’est pas l’espèce de mystique qui, parfois, se dégage des pages de ce trotskyste fidèle qui nous permettra d’agir. On peut admettre, avec l’auteur, que la révolution soit un « horizon régulateur », mais ici il ne régule rien.


Faute de place, nous ne faisons ici que mentionner quelques autres ouvrages dont nous pouvons recommander la lecture : Théo KLEIN, Le guetteur (Plon, 1997, 228 pages), Albert O. HIRSCHMAN, La morale secrète de l’économiste (Les Belles Lettres, 1997, 176 pages), Daniel BOY et Nonna MAYER, L’électeur a ses raisons (Presses de Science Po, 1997, 408 pages), Nonna MAYER (dir.), Les modèles explicatifs de vote (L’Harmattan, 1997, 288 pages), Saul FRIEDLÄNDER, L’Allemagne nazie et les juifs, 1 (Seuil, 1997, 426 pages), Marc CRAPEZ, La gauche réactionnaire. Mythes de la plèbe et de la race (Berg International Éditeurs, 1996, 340 pages, Marcel Gauchet, Gladys Swain, Le vrai Charcot (Calmann-Lévy, 1997, 284 pages), Gladys SWAIN, Le sujet de la folie(Calmann-Lévy, 1997, 152 pages), Benjamin STORA, Imaginaires de guerre (La Découverte, 1997, 252 pages), Ralph Waldo EMERSON, Essais (Michel Houdiard Éditeur, 1997, 94 pages), Aron J. GOUREVITCH, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale (Seuil, 1997, 326 pages), Claudia MOATTI, La raison de Rome. Naissance de l’esprit critique à la fin de la République (Seuil, 1997, 480 pages), Maurice BLOCH, La violence du religieux (O. Jacob, 1997, 226 pages) et bien d’autres ouvrages dont nous nous réservons de rendre compte dans le prochain Banquet.