Sciences (11)

Sciences

Stephen JAY GOULD, L’éventail du vivant, Seuil, 1997, 308 pages

Disons immédiatement que, pour le lecteur tant soit peu informé en matière de darwinisme ou de théorie de l’évolution, L’éventail du vivant n’apprendra rien. Gould est un fort brillant vulgarisateur et il connaît le métier. Rien à dire sur ce point : Gould pratique si bien la rigueur sur l’information et sur ses sources que le lecteur attentif se rendra compte que cet ouvrage n’est, en somme, que le délayage d’un article de Steven Stangley paru en 1973. Mais fi des esprits chagrins ! Gould est d’habitude un auteur agréable et que n’oublierait-on pas pour le plaisir de lire… Le problème, ici, est que l’ouvrage est furieusement ennuyeux : non l’évolution n’est pas linéaire, non elle n’est pas soumise à un inéluctable principe qui mènerait à la merveille de l’homme, etc. Tout cela, qu’on savait déjà, est dit en quatrième de couverture, dans l’introduction et dans le texte, agrémenté, s’il vous plaît, de petits dessins bien niais pour le lecteur dont la masse cérébrale n’aurait pas suivi la route normale de l’évolution.
On se croirait aux États-Unis (et peut-être est-ce là le secret de cette démarche assez pondéreuse) où il faut bien catéchiser les citoyens des vingt et quelques États qui ont interdit l’enseignement du darwinisme pour le remplacer par la théorie biblique de la création ! Cette pénible impression se confirme quand on s’aperçoit que la troisième partie du livre est consacrée à l’angoissant problème de la disparition du score de 400 dans les statistiques annuelles du base-ball. A la page 97, l’éditeur nous explique qu’après « mûre réflexion » il s’est résolu à laisser intactes dans la version française « ces pages (166, eh oui…) consacrées à des pratiques culturelles fort exotiques » (sic). Il nous explique aussi qu’à ce propos, il a jugé bon d’insérer à la fin de l’ouvrage un court traité sur les règles du base-ball, traité qui possède l’immense mérite de nous faire comprendre pourquoi nous ne comprendrons jamais rien à ce jeu. Quand le lecteur harassé croit pouvoir enfin poser sa batte et son gant, il n’en est pas quitte pour autant car Gould, allez savoir pourquoi, revient de façon insistante toutes les deux pages sur la disparition du score de 400. On savait les mystères de l’évolution innombrables mais, là, il faut bien reconnaître que l’auteur en rajoute un compulsif, obsédant et pénible à vous faire rêver de la belote comme du summum de la réalisation sapiens-sapiens.
Le reste de l’ouvrage se poursuit en une série d’affirmations curieuses comme celle qui consiste à nous dire que les vrais vainqueurs de l’évolution — au cas où nous déclencherions l’apocalypse nucléaire — seraient les bactériens et les insectes. Bel effort théorique en vérité. Que veut-il nous dire quant au vivant ? Devons-nous en tant qu’espèce rêver à une métempsycose générale qui nous transmuterait en punaises ou en colibacilles ? Mystère. Effrayant mystère. L’épilogue du livre est consacré à « l’évolution culturelle ». Ici non plus rien de neuf et le lecteur pourra avec avantage se reporter au beau livre de J. Ruffié, De la biologie à la culture, pour avoir une vision de la question autrement plus étoffée que ces quelques pages qui, si elles tranchent avantageusement sur le reste de l’ouvrage, ne remueront ni Lamarck, ni Darwin, ni Mendel dans leur tombe et ne perturberont aucun joueur de base-ball au moment du lancer.
Trois cent huit pages après, on se retrouve tout surpris : à quoi rime non l’écriture de ce texte (c’est l’affaire de Gould), mais sa publication ? Faut-il y voir un rameau atypique d’une évolution éditoriale buissonnante ou la confirmation que la pensée — comme la vie — n’a rien de linéaire dans ses « progrès » ? Ce n’est pas la moindre des énigmes soulevées par ce livre.