Philosophie et lettres (11)

Philosophie et lettres

Alan SOKAL, Jean BRICMONT, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997, 276 pages

Comment rendre compte de cet ouvrage après le flot de critiques peu amènes qu’il a suscité de la part de notre intelligentsia médiatisée ? La plume vous tombe des mains, votre esprit intimidé par l’avalanche du mépris et des injures hésite sur le bord de la critique : accabler davantage ces deux malheureux, c’est faire déborder un vase assez nauséabond déjà, approuver leur entreprise c’est y tomber avec eux. Que n’a-t-on lu et entendu du Monde à Libération et de télévisions en radios : « censeurs », « pas sérieux », « cavaliers mal entraînés », « donneurs de leçons américains » (l’un d’entre eux est belge), comploteurs « contre la science française », « malotrus intellectuels » et il faut en passer pour dire autre chose… Qui sont ces grand bandits, ces deux assassins de la pensée qui empêchent de métaphoriser en rond ? Deux physiciens qui ont entrepris (bien tard il faut le dire), de relever le curieux usage qu’un certain nombre d’intellectuels font ou ont fait de concepts et de formulations créées et énoncées dans les sciences « dures », mathématiques et physiques particulièrement. Les textes en cause relèvent soit de la grande vague positiviste des années structuralistes où l’on pistait la structure dans tous les coins (Kristeva, Lacan, Irrigaray…), soit de la mode postmoderne — et parfois ce sont les mêmes auteurs reconvertis — qui permet de dire n’importe quoi pourvu que cela soit bien obscur et pédant (Lyotard, Virilio et d’autres…).
Franchement, pas de quoi casser trois pattes à un canard en quête de sens. Les textes cités sont, on le sait depuis longtemps, d’un ridicule achevé et, avouons-le, la seule peur de mourir de rire (et un peu de rigueur dans la pensée aussi !) a amené nombre d’intellectuels à lire autre chose. De ce point de vue, le livre de Bricmont et Sokal est déjà une curiosité antiquisante qui rappelle de bons souvenirs d’étudiants. Mais ce tollé ! Cette levée de boucliers ! Cette éructation nationaliste et indignée devant ce que tout le monde sait déjà ! Faut-il que les complicités soient puissantes dans le petit monde des intellectuels qui ne peuvent penser sans micro et sans tribunes dans Le Monde pour que cet ouvrage assez gentillet ait déclenché pareille tempête ? L’affaire « Sokal-Bricmont » nous en dit plus sur ce monde-là que sur ce livre-ci. Et comme il est difficile de nier que les arguments de nos deux physiciens font mouche (il suffit de connaître les textes qu’ils citent pour savoir que les concepts scientifiques des sciences dures y sont utilisés avec une désinvolture qui touche à la cuistrerie), alors on les accuse d’être deux censeurs antédiluviens qui nient le droit à la métaphore et donc à l’imagination créatrice dans les sciences humaines. L’argument est fort et, ce que la confrérie postmoderne adore, très politique. Heureusement, d’ailleurs, que ces Caton de la liberté ont trouvé Sokal et Bricmont pour terminer l’année en beauté car, empêtrés comme ils l’étaient dans le catafalque de la mort de Lady Di, ils avaient bien besoin de remonter sur les cimes de la théorie. Vive la métaphore, donc, elle est le signe de la liberté d’esprit et à bas les grincheux qui en notent les outrances !
L’ennui avec la métaphore et la liberté, c’est qu’elles constituent dans cette problématique des poignards à double tranchant. Admettons un instant qu’elles soient chez Lyotard, Kristeva, Virilio et d’autres le signe d’une intense imagination et d’une bonne phosphoration. Voici maintenant venir un homme qui vous affirme que, dans la société, seuls les forts doivent survivre, les plus aptes (métaphore darwinienne, mon cher !) et qu’il existe des hommes supérieurs et d’autres inférieurs (métaphore mathématique) : au nom de quoi pourra-t-on contredire sa liberté et son imaginaire scientifique ? Vous verrez alors les B.H.L., Finkielkraut et autres Max Dorra dire qu’on n’a pas le droit, que ces images sont abusives, que voilà un détournement de concepts et se retrouver sur les positions qu’ils reprochent à Sokal et Bricmont. Ils ne le feront, bien sûr, que parce que c’est trop gros, que ces arguments fleurent trop bon le racisme et le fascisme ; mais on n’accommode pas à sa sauce vertueuse les règles de l’honnêteté intellectuelle quand cela vous arrange et vous touche car, dans ce domaine, la règle vaut toujours ou pas, sans quoi il vient fatalement un moment où l’on se retrouve seul avec le diable sans aucune loi pour vous protéger.
Sokal et Bricmont ne sont pas des censeurs. Ils ne font que rappeler les nécessaires vertus de la rigueur qui, si elles sont insupportables au petit gang qui hante les médias français à la recherche de bénéfices plus ou moins symboliques, font le fond solide de la recherche dans notre pays. Impostures intellectuelles mériterait d’ailleurs d’être plus discuté sur les positions épistémologiques des auteurs concernant Popper ou Kuhn, entre autres, que sur la dénonciation des errances de Luce Irrigaray ou la fatuité sémanalytique de Julia Kristeva ; quant à Virilio qui délire dans son coin, on ne peut que lui souhaiter que subsistent encore quelques temps des postmodernes pour acheter ses livres.
Un dernier mot sur la postmodernité et le droit à la métaphore. A force de rabâcher qu’on peut dire n’importe quoi, les postmodernes parviennent à dissimuler un des piliers de leur marché. Ce pilier est que tout est texte. Sur ce principe de la reductio ad textum (assorti comme il se doit de références non maîtrisées et compulsives à Freud et Foucault), il va de soi que la métaphore est un fonctionnement normal. D’où leur ire contre Sokal et Bricmont qui réaffirment avec beaucoup de modestie que les sciences nous disent quelque chose sur le monde, que ce monde existe en dehors de nous et que les pratiques scientifiques s’expriment en énoncés contrôlés sur ce monde. Seul Dieu peut prendre le monde pour un texte et Dieu n’est pas encore entré au C.N.R.S., cela se saurait. Impostures intellectuelles rappelle sans doute un peu lourdement que le travail scientifique est différent de celui des poètes : c’est ennuyeux, c’est peu brillant et peu médiatique, simplet même, mais, convenons-en, cette simplicité-là nous rafraîchit opportunément et nous change de l’invraisemblable bouillie mondaine que les médias nous servent quotidiennement sous le nom de « vie des idées ».