Société, sociologie, politique sociale (11)

Société, sociologie, politique sociale

« Genèse de l’État moderne », Actes de la Recherche en sciences sociales, n° 118, Seuil, juin 1997, 95 pages, contributions de Jean-Philippe GENET, Jacques GERNET, Victor KARADY, Pierre BOURDIEU, Charles SOULIÉ et Sandrine GARCIA

Cette nouvelle livraison des Actes présentent plusieurs contributions différentes et d’intérêts variés. La première, de Jean-Philippe Gernet, un entretien qui donne son titre à la revue, analyse les enjeux de deux programmes de recherche qui, de 1984 à 1993, se sont déroulés simultanément au C.N.R.S. et à la Fondation européenne de la science sur le thème des origines de l’État moderne. Il s’agit ici non seulement de décrire les programmes en question, mais également d’ouvrir un certain nombre de pistes problématiques au fil des questions posées à l’auteur : qu’est-ce que la société politique ? Où en sont les développement de l’histoire politique et économique ? Quels effets ces deux programmes peuvent-ils avoir sur l’histoire de l’État en général ? A toutes ces questions, J.-Ph. Gernet répond avec modestie et modération. Sa définition de travail — « un État moderne, c’est un État dont la base matérielle repose sur une fiscalité publique acceptée par la société politique et ce dans une dimension territoriale supérieure à celle de la cité et dont tous les sujets sont concernés » — sert de fil conducteur à sa réflexion. Elle positionne l’histoire de l’État comme une « histoire sévère » traitant avec rigueur d’une pluralité de champs (bureaucratie, carrières, patronage, notions théologiques et philosophiques, histoire littéraire, anthropologie), comme une histoire « lucide » aussi, pour qui l’État ne saurait être une fin en soi, mais qui se doit d’expliquer et de comprendre comment il a été et reste producteur de valeurs.
Jacques Gernet analyse, quant à lui, le pouvoir d’État en Chine au cours des IVe et IIIe siècles avant notre ère (Royaume combattants). Il décèle dans cette période et ce, pour des raisons de renforcements militaires et économiques, une forme de concentration sans précédent des pouvoirs entre les mains du prince. Pour la première fois, sans doute, cette concentration s’opère au moyen d’une théorie rationnelle de l’État appliquée dans tous les domaines.
Entre le XVIIIe et le XXe siècles, les communautés juives d’Europe s’affrontent aux réalités émergentes des États-nations. Assez « à l’aise » dans les systèmes féodaux, les juifs vont devoir repenser leur intégration que les nouveaux États pensent également pour eux. C’est ce double mouvement et ses différents modèles que Victor Karady analyse ici au travers d’une étude historique et territoriale très précise. Pierre Bourdieu, quant à lui, dans une contribution intitulée « De la maison du roi à la raison d’État » tente de construire un modèle du processus qui nous mène d’une forme dynastique à une forme bureaucratique dans la réalité historique de l’État. Des spécificités de l’État dynastique (que l’auteur distingue de l’État-nation) à celles de l’État bureaucratique dont l’acte de naissance se signe dans la rupture entre imperium (puissance publique) et dominium (pouvoir privé), on trouvera dans ce texte de remarquables analyses historiques et pratiques dans le droit fil des textes de Bourdieu sur la noblesse d’État.
Enfin, Charles Soulié développe sa contribution autour de la catégorisation des sans-abri et Sandrine Garcia signe un texte très original sur la « fraude forcée » en analysant les situations de tricherie dans le R.M.I. et l’université comme des situations de « contraintes à l’illégalité ». Ces deux dernières analyses développent, chacune à sa manière, d’intéressantes perspectives sur le contrôle social et permettent de sortir de l’éternel débat entre le « trop » et le « pas assez » d’État.
Un bon numéro des Actes, à lire par tous ceux qui réfléchissent à la question de l’État, de son histoire et peut-être de sa fin…


Joe STARITA, Nous les Dull Knife. Une famille sioux dans le siècle, Albin Michel, coll. « Terre indienne », 1997, 397 pages, illustrations

Le précédent numéro du Banquet constatait que la collection « Terre indienne » était devenue un passage obligé pour ceux qu’intéressent les Indiens d’Amérique. En voici une nouvelle preuve, avec un livre qui constitue d’ailleurs le parfait complément de celui dont nous avions rendu compte, L’entaille rouge, de Nelcya Delanoë . Celui-ci, fruit de longues recherches, traitait de façon globale l’histoire de la dépossession des Indiens par les colons américains depuis 1776. Celui-là aborde le même thème à travers le cas particulier de la famille des Dull Knife (« Couteau émoussé ») pendant plus d’un siècle.
Et le résultat est saisissant, en dépit de son écriture typique d’un journaliste américain. La comparaison de deux photographies qui illustrent l’ouvrage pourrait en résumer la trame : la première (p. 8) représente le grand chef sioux Dull Knife à la Maison Blanche en 1873 ; la deuxième (p. 376) montre la famille Dull Knife aujourd’hui. Sans tomber dans le mythe du bon sauvage, on constate qu’en 1873, du chef Dull Knife irradient la noblesse et une sereine fierté. Un siècle plus tard, ses grassouillets descendants en sweat shirt et casquette évoquent plutôt la civilisation américaine dans ce qu’elle n’a pas de meilleur : Guy Senior (quatre-vingt-quinze ans) mis à part, ils font penser aux protagonistes de n’importe quel soap opera. Ce livre peut ainsi être pris comme l’histoire de l’américanisation des Sioux.
Américanisation qui s’est appuyée sur la trahison de la parole que donnaient régulièrement les blancs et sur les massacres que ceux-ci commirent dans les années 1870-1880 et de nouveau en 1891, lors du tristement célèbre guet-apens de Wounded Knee, qui marqua la fin de la résistance des Sioux. Américanisation qui est passée par la vie de misère dans les réserves, par l’exhibition au cours des tournées européennes du cirque de Buffalo Bill, et par l’envoi de soldats indiens dans les tranchées de 1914-1918, sur les plages de Normandie en 1944, puis en Corée, au Vietnam et en Irak. À chaque fois, un membre de la famille Dull Knife était présent, ce qui rend possible cet extraordinaire panorama historique et social.
Le travail de Joe Starita va bien au-delà de l’histoire, grâce à la qualité des témoignages recueillis. On y découvre la vie quotidienne des Sioux à plusieurs époques et l’on voit que, derrière les apparences, ces populations toujours humiliées ont continué à résister à l’américanisation par d’autres moyens que la guerre. Guy Junior dit en ce sens : « Si nous voulons exister en tant que peuple, il faut que nos enfants soient capables aussi bien d’utiliser un ordinateur que d’exécuter la danse de l’Aigle » (p. 385). Même s’il peut sembler bien optimiste à ceux qui connaissent les réserves indiennes, parce qu’il généralise peut-être trop un cas particulier, ce message final permet de garder l’espoir.
Mais Nous les Dull Knife est d’abord et avant tout un document d’une humanité peu commune sur des personnalités attachantes, en particulier ce Guy Senior mentionné plus haut, vieil homme fascinant, toujours souriant, qui a gardé des tranchées le goût pour les sardines en boîte — au grand dam de sa famille. Le livre mérite d’être lu pour en savoir davantage sur lui, qui en est un fil conducteur d’un exceptionnel intérêt.