Histoire (11)

Histoire

Michel DELON (dir.), Dictionnaire européen des Lumières, P.U.F., 1997, XXI et 1128 pages

Encore un grand dictionnaire des P.U.F. qui devrait s’imposer comme non seulement une réussite éditoriale, mais aussi comme une œuvre en elle-même. Cet ouvrage, auquel ont participé plus de deux cents auteurs de 15 nationalités et d’horizons disciplinaires variés, suit la méthode classique de la plupart des dictionnaires des Presses : il n’est pas composé d’articles plats et descriptifs, mais d’essais critiques et problématiques, riches d’hypothèses fécondes. Comme le rappelle Michel Delon dans son introduction, chaque article est en lui-même un essai. Ainsi celui de Robert Descimon sur l’État montre toutes les ambiguïtés de l’usage de ce terme au XVIIIe siècle, usage qui n’est encore aucunement stabilisé et dont les formes a priori les plus modernes s’appuient sur des « fondements archaïques ». Celui sur les statistiques et les probabilités, dû à Marc Parmentier, particulièrement novateur et éclairant, indique les éléments de rupture qu’introduit le siècle des Lumières, avec notamment la révolution qu’opère Condorcet de la notion d’espérance. Il faut donc étudier à nouveaux frais les rapports entre l’évolution du calcul probabiliste et l’idéologie des Lumières.
La perspective critique qui est celle de l’ouvrage se justifiait aussi par le fait que les Lumières ne sont aucunement un phénomène uniforme qui aurait gagné simultanément toute l’Europe. Il s’agit d’un mouvement hétérogène et qui n’a pas été socialement et intellectuellement dominant, y compris aux siècles des Lumières (qui n’est pas exclusivement le XVIIIe siècle), même si c’est celui qui eut le plus de postérité. Il s’agit ici de repérer les poussées diverses des Lumières dans des domaines comme la philosophie, l’art, la politique, l’« histoire des concepts », les pratiques et les mœurs, qui ont évidemment déterminé notre présent. On ne saurait oublier que ce phénomène multiple, qui permet de faire justice de l’idée d’une idéologie des Lumières, et plus encore d’un modèle français des Lumières, est en lui-même éminemment conflictuel. Dans l’article consacré aux « représentations des Lumières », Michel Delon explique d’ailleurs que « la critique fait partie des Lumières qui ne peuvent se définir que dans leur propre relativisation historique et leur mise en question. Plus généralement, l’attitude critique suppose d’écarter l’alternative du dehors et du dedans. L’homme des Lumières est un homme des frontières ».
Cette règle a d’ailleurs été appliquée dans la construction même du dictionnaire avec ses entrées multiples : notions (Dieu, catholicisme, baroque, Europe, pessimisme et optimisme, égalité et inégalité), pratiques (correspondance, instruments de musique, collection, libertinage), pays (Allemagne, Espagne et Portugal), modes de connaissance et savoirs (archéologie, accouchement, physique expérimentale, médecine), institutions (académies — française, royale des sciences de Paris, de peinture, en Europe, provinciales —, communautés villageoises, police, salons). Les Lumières, c’est d’abord un mouvement, que ce dictionnaire fascinant nous permet de comprendre, y compris dans ce qu’il a de réversible. Après tout, comme le rappelle Hinrich Hudde, les Lumières furent aussi un moment d’utopies et d’uchronies.


Madeleine AMBRIÈRE (dir.), Dictionnaire du XIXe siècle européen, P.U.F., 1997, XLV et 1376 pages

Par rapport au dictionnaire précédent, celui-ci, d’un égal intérêt, se caractérise par un parti pris didactique plus marqué : articles plus courts et, partant, plus nombreux (1570 pour 321 auteurs), volonté plus grande de quasi-exhaustivité, références systématiques aux principales figures du siècle, index détaillé des noms propres, tableau chronologique détaillé, etc. L’aspect « dictionnaire » l’emporte donc sur la dimension « essai ». Il s’agit d’un ouvrage de référence auquel tous ceux qui travaillent sur ce siècle ou s’y intéressent devront désormais avoir nécessairement recours. Les thèmes essentiels font toutefois l’objet de développements importants (cinq pages serrées sur la littérature russe et neuf sur l’histoire de la Russie en ce siècle, plus de trois sur la Prusse, cinq sur l’Italie, six sur le protestantisme, quatre sur le catholicisme, six sur les paysans, cinq sur la littérature néo-hellénique, etc.), même si l’on peut être surpris que deux pages seulement soient consacrées à Marx et une demie au marxisme et à Renan, à peine plus d’une à Hegel, à Darwin et à la philosophie anglaise contre deux à la littérature bulgare et trois à la littérature belge.
Il faut donc comprendre le choix des auteurs du dictionnaire de donner une place plus ou moins grande à telle ou telle entrée indépendamment de leur importance historique comme la volonté d’exhumer ce qui peut apparaître comme le moins bien connu dans ce siècle et non comme un volonté de hiérarchiser à contre-courant des idées communes. On pourra aussi constater que la perspective du Dictionnaire est plus historique et littéraire que philosophique et que l’histoire des idées n’est pas son axe dominant. Cela apparaît assez nettement à la lecture de la présentation des secteurs faite par les directeurs de chacun de ceux-ci : Madeleine Ambrière pour la littérature française, Françoise Balibar pour les sciences, Jean Bernard pour la médecine, Bernard Bourgeois pour la philosophie, Pierre Brunel pour les littératures étrangères ainsi que pour la musique, Bruno Foucart pour l’art, Jean-Louis Harouel pour le droit et l’économie politique, Jean Tulard et Jean-Marie Mayeur pour l’histoire. Ce qui est manifeste en ce XIXe siècle n’est pas, du moins dans le domaine de l’histoire des idées et des concepts, les grandes synthèses et les ruptures décisives (si l’on excepte Hegel, Marx et Nietzsche), mais la diffusion, toujours source de polémiques et de déformations, des grands mouvements et des courants les plus riches. Ce siècle fut celui des expansions et des échanges, des expériences novatrices en sciences et en médecine et des révolutions politiques. Ce fut le siècle de l’Europe et, consécutivement, des affirmations nationales (en art, en littérature, en philosophie). Un siècle de digestion des Lumières et, pour le meilleur et pour le pire, de préparation de la modernité du siècle suivant : le nôtre.


Reinhart KOSELLECK, L’expérience de l’histoire, Gallimard-Le Seuil, 1997, 248 pages

Reinhart Koselleck, un des plus grands historiens allemands vivants, est assez peu connu en France où ses traductions sont rares (Le règne de la critique, Minuit, 1979, Le futur passé, Éd. de l’E.H.E.S.S., 1990). Avec L’expérience de l’histoire, ce vide se comble un peu plus et il faut saluer cette édition comme il se doit.
Comment le travail de l’historien s’inscrit-il dans son époque et quelle incidence la posture d’observation a-t-elle sur l’analyse produite ? Comment, dans l’entreprise d’explication historique, faire la mesure des concepts et de leur pouvoir structurant ? Pour répondre à ces questions, R. Koselleck relie la genèse de la science historique, depuis le tournant du XVIIIe siècle, à l’anthropologie et à l’herméneutique modernes. Questionnant tout à la fois le concept d’histoire dans ses acceptions successives, la pensée de l’auteur ne s’aventure jamais dans les méandres d’une « méta-histoire », mais reste toujours solidement ancrée dans l’interprétation d’une réalité historique concrète. Si la méthode de Koselleck fait une large part au problème de langage (c’est une nécessité pour son entreprise de Begriffsgeschichte où « histoire des concepts »), elle n’est pas cependant de l’ordre de l’exégèse. Attachée aux textes, l’histoire pointe (et l’on pense ici à la problématique foucaldienne) en même temps un au-delà et un en-deçà de la sphère de l’expression et de la logique langagière. Les concepts n’y sont jamais considérés comme un système textuel fermé sur lui-même, mais toujours rapportés à leur fonction d’explication historiographique. C’est leur pouvoir analytique qui intéresse l’historien et non leur opacité herméneutique.
Cette méthode est clairement perceptible dans les objets d’étude déployés par ce livre : matrice fédérale de l’histoire allemande, rapports des vivants avec le passé et sa célébration (monuments aux morts, interactions entre histoire générale et histoire du droit, etc.). Sur tous ces sujets, ce qui intéresse Koselleck dans l’histoire des concepts, c’est sa capacité à structurer l’histoire générale, à construire des grilles d’explication opératoires.
Fort intéressante également est l’attitude de Koselleck vis-à-vis des débats récents sur la « culturalisation » des sciences sociales. Comparé à ceux qui découvrent aujourd’hui le caractère construit, culturellement situé et historiquement daté des catégories explicatives de nos disciplines, on a pu dire que Koselleck était « en quelque sorte dans la situation de la tortue de la fable : elle est toujours là, à l’endroit même que le lièvre atteint en courant à vive allure » (Michael Werner, introduction). L’historien des concepts connaît depuis le début le caractère purement historique des constructions catégorielles : quoi de plus normal pour un auteur qui, depuis toujours aussi, traque le double gibier de l’explication historique et des conditions de possibilité du discours de l’histoire. Un beau livre à lire et à méditer.


Jean-Marie MAYEUR, La question laïque, XIXe-XXe siècle, Fayard, 1997, 240 pages

Ce n’est pas une somme exhaustive que nous livre Jean Marie Mayeur, mais une série d’éclairages sur les principales étapes de la construction de la laïcité française depuis le XIXe siècle. Une dizaines d’études portant sur des personnalités (Gambetta, Ferry, Buisson, Barthou, Mollet…) ou des moments décisifs (la signature du concordat, la séparation des Églises et de l’État, la querelle scolaire) sont ici réunies.
On pourra se demander, à travers ses lectures, comment une laïcité de combat est devenue un synonyme de neutralité politique. La laïcité n’est pas une idée dont le contenu serait invariablement fixé et déterminé, indépendamment d’un certain état de la société française. Et l’on regrettera que Jean Marie Mayeur ne s’attarde que trop peu sur la complexité des liens unissant l’idée de laïcité et la réalité sociale française. Certes, il souligne que la question laïque est à la fois brûlante et dépassée : sur certains points, et, notamment, sur la question scolaire, un relatif consensus semble acquis, dont l’équilibre n’est remis en cause que si une des parties modifie unilatéralement les termes du compromis ; en revanche, sur d’autres questions, le débat demeure vif, comme en témoignent, par exemple, les réactions contre les prises de position de l’Église catholique en matière d’éthique, de contraception ou d’interruption volontaire de grossesse, ou, dans un autre registre, les difficultés qu’il y a à envisager le fait que l’islam est désormais la deuxième religion en France. Toutefois, on eût aimé que fût plus précisément abordée la question de savoir si la résurgence de la question laïque ne dissimule pas souvent d’autres préoccupations (c’est très clair cependant, en matière scolaire, où les manifestants de 1984 n’avaient probablement simplement pour but que la défense de l’école confessionnelle) et si, en outre, la laïcité ne risque pas de devenir, dans certains discours, un simple argument identitaire destiné à conjurer la crainte d’une décadence par l’ouverture à d’autres traditions culturelles et religieuses.


Bernard BARBICHE et Ségolène DE DAINVILLE-BARBICHE, Sully, Fayard, 1997, 698 pages

Les biographies de Sully sont rares : cinq au cours de ce siècle. On lira donc avec intérêt l’ouvrage de Bernard Barbiche et de Ségolène de Dainville-Barbiche. Les auteurs soulignent l’originalité de Sully. Premier des grands ministres du XVIIe siècle, Sully est le seul protestant et le seul gentilhomme à occuper ces fonctions auxquelles seront désignées, par la suite, des hommes d’Église (Richelieu, Mazarin) ou des robins (Colbert, Louvois). Si Sully n’a pas joué un rôle central dans le développement de l’absolutisme dont les principes se sont, selon les auteurs, affirmés depuis le XIIe siècle, il contribue de manière décisive en revanche à la centralisation monarchique.
Sully n’était ni un idéologue, ni un théoricien, et les auteurs soulignent, dans un chapitre qu’on eût aimé voir plus développé, comment le mythe de Sully s’est construit, notamment à partir du XVIIIe siècle, du fait des physiocrates, autour de quelques thèmes centraux : la protection de l’agriculture, la libéralisation du commerce du grain et l’hostilité à l’industrie. On pourra s’interroger sur la prégnance de ce mythe, dont les auteurs soulignent toutefois l’extraordinaire plasticité, due à la capacité d’adaptation du personnage qui, « suivant les nécessités de l’heure », aura été « royaliste ou républicain, de droite ou de gauche » et qui incarne encore aujourd’hui une figure « hautement moralisatrice », en ce qu’il est perçu comme symbole de valeurs éminemment consensuelles, telles que la fidélité, le travail, l’honnêteté et la constance.


Noël CALEF, Camp de représailles, Éditions de l’Olivier/Le Seuil, 1997, 444 pages

Camp de représailles est une œuvre bouleversante qu’il faut lire toutes affaires cessantes. Ce livre, consacré à la vie au camp de Drancy, vaut largement en qualité L’espèce humaine de Robert Anthelme ou les ouvrages que David Rousset et Primo Levi ont consacrés à l’univers concentrationnaire. Bref, c’est un chef-d’œuvre à ne manquer sous aucun prétexte.
Pourtant, le nom de Noël Calef (1907-1968) ne vous dit probablement rien. Auteur de plus d’une vingtaine de romans policiers, dont le célèbre Ascenseur pour l’échafaud, et d’un peu moins d’adaptations cinématographiques, dont Un homme à détruire, réalisé par Joseph Losey, Noël Calef publia ce livre en Italie en 1948. Il fut alors très peu lu et tomba dans l’oubli. Ce n’est qu’en 1991 que Serge Klarsfeld exhuma Drancy, campo di rappresaglie de la bibliothèque du Centre de Documentation juive contemporaine et qu’il en retrouva le manuscrit. Aujourd’hui, il est enfin diffusé selon son mérite dans une nouvelle édition due à Olivier Rubinstein.
Son originalité vient en grande partie de la forme choisie, celle du roman, qui permet de faire passer plus facilement l’atrocité du sujet. Camp de représailles est l’histoire d’un Juif italien, Raymond Alcala, arrêté à son domicile parisien lors de la rafle du 20 août 1941 et interné au camp de Drancy. Les soixante-huit chapitres, de longueur très variable, décrivent d’abord les arrestations, l’installation à Drancy et la vie quotidienne dans le camp (pp. 7-231). Le récit de la révolte, du combat pour la dignité des internés mené par Raymond, et de son échec, marque le grand tournant du livre, son point culminant (pp. 184-231). Après la mort de l’espoir chez Raymond vient de nouveau la description de la vie quotidienne dans le camp — bouleversée pendant un temps par la libération de certains prisonniers —, avec en outre les tentatives accomplies à l’extérieur par sa compagne pour le voir de loin et surtout pour obtenir son élargissement (pp. 232-365). Le roman s’achève sur un nouveau temps fort : la renaissance morale de Raymond, avant les départs de Drancy vers des destinations inconnues mais dont on sait qu’elles étaient pires encore.
Voilà, très simplifiée, une construction qui relève de la mécanique de précision. Son efficacité est renforcée par la diversité des moyens narratifs employés (récits, dialogues, journal de Raymond, lettre), par la justesse de dialogues souvent crus, par des formules (« Pas l’accent du Midi, mais l’accent des gendarmes, qui ne flaire pas l’ail mais le gnon », p. 130), et par la concision du style qui parvient, par exemple, à nous faire imaginer ce que pouvait être la faim à Drancy, même si l’auteur écrit : « Les hommes qui composèrent les langues n’avaient pas faim, car il n’y a pas de mots pour rendre cette misère définitive » (p. 85). Chez le personnage de Raymond veillant sur les autres prisonniers, on retrouve parfois le ton du chef dans Citadelle, de Saint Exupéry. Et l’on reste souvent saisi par la beauté des phrases : « Ton colis est arrivé. Je suis toujours près des larmes en le rangeant, à songer que tes mains l’ont confectionné. Je ne mange pas ton colis, ma chérie, je le prie. » (p. 356)
Chef-d’œuvre littéraire, ce roman noir dépeint le camp de Drancy comme révélateur des êtres, de ce qu’ils ont de bon et de moins bon. Avec le sadisme de tel officier, ou les trafics des gendarmes français, qui se retranchent derrière les Allemands et profitent de la situation pour s’enrichir aux dépens des prisonniers. Avec les actes crapuleux de certains chefs désignés parmi les internés, chefs qui ont « vendu leurs camarades pour quelques cuillerées de soupe » (p. 143). Avec les actes de solidarité, d’estime ou de bonté d’autres personnes, voire des mêmes, ces « lopins d’espoir » (p. 359) auxquels Raymond se raccroche. Avec, sous-jacente, une analyse de la manière dont le pouvoir fonctionne en chaîne, et de la différence entre pouvoir et responsabilité. Avec les discriminations sociales qui se reproduisent dans le camp. Avec la naïveté de ces prisonniers qui gardent une incroyable confiance en la France (« À Drancy, on souffrait doublement. Parce qu’on aimait la France », p. 425). Avec l’absurdité de leur situation : « Mais, pour l’amour du ciel, quand on a cinq mille Juifs devant soi et qu’on les regarde, ne s’aperçoit-on pas que ce sont des hommes comme les autres ? » (p. 113). Avec les faiblesses des uns et des autres, sans aucun manichéisme, sans facile condamnation. Avec le dégoût, le mépris, l’ignominie et la honte. Avec la dignité, le respect et l’amour. C’est une peinture foisonnante et nuancée de l’humanité, qui réalise le tour de force de nous en montrer l’horreur tout en nous laissant l’espoir.
Car on ne sort pas désespéré de ce livre qui se lit d’une traite en dépit des frissons qu’il donne. On en sort plein d’amour : c’est bien un chant d’amour de l’humanité, cette « grosse pièce pour laquelle on ne rend jamais la monnaie » (p. 94). Dans sa postface, l’auteur nous dit à propos de ses héros : « J’ai décrit mes camarades avec toutes leurs faiblesses parce que je les aime. Je les aime tels qu’ils sont parce que je me sais aussi faible qu’eux. Et je veux que vous les aimiez en vous reconnaissant en eux » (p. 435). Il a réussi ce pari.
À propos : ce livre, publié pour la première fois en 1948, n’est pas vraiment un roman. Noël Calef fut emprisonné à Drancy le 20 août 1941 et remis, à la fin de la même année, aux autorités italiennes qui l’internèrent dans les camps de Bardonecchia, Tolentino et Urbisaglia. « Roman-reportage ou […] reportage romancé ? Peu importe », nous dit-il (p. 416). C’est en tout cas un des très rares témoignages directs sur la vie à Drancy.
Et la date de sa rédaction doit aussi être présente à l’esprit pour l’apprécier à son juste prix. C’est en 1942 et 1943, dans les camps italiens, que Noël Calef l’écrivit. On n’en est que plus glacé en lisant ceci (pp. 410-411) : « Qui osera encore raconter une blague juive ? Moi, moi j’en ai trouvé une. À faire frissonner. Courte, mais éloquente. “Levi rencontre Cohen : « Tiens, lui dit-il, tu es vivant, toi ? »” »


Lucie AUBRAC, Cette exigeante liberté, l’Archipel , 1997, 219 pages

Un journaliste qui se prétendait historien et un éditeur peu scrupuleux ont publié voilà un an un livre innommable consacré au couple Aubrac : tous les moyens semblent bons pour faire de l’argent, y compris de traîner dans la boue les rares résistants, alors même que les miasmes de la peste brune se répandent à nouveau. En guise de remède, rien ne vaut la lecture de Cette exigeante liberté, recueil d’entretiens de Corinne Bouchoux avec Lucie Aubrac, qui retrace les étapes d’une vie exemplaire et souvent rocambolesque.
On y retrouve avec plaisir cette grande dame, sa simplicité, son entêtement, son humour, et l’éternelle jeunesse de cette « rebelle » non conformiste âgée de quatre-vingt-cinq ans. On y côtoie avec la même émotion quelques figures d’autres « désobéissants » (p. 8) qui ont fait l’honneur du siècle, modestes comme Jean Cavaillès, ou moins modestes, tel De Gaulle. On y mesure mieux quel a été le rôle, effacé en général mais indispensable, des autres femmes dans la Résistance. Surtout, on s’y rafraîchit à la source de l’idéal de liberté défendu par celle qui a été de tous les bons combats, des bagarres contre l’Action française dans les années trente jusqu’au soutien des « sans-papiers », en passant par l’anticolonialisme et l’engagement en faveur des femmes. Mais aussi le communisme, que Lucie Aubrac fréquenta avant la guerre, lorsqu’il pouvait représenter un idéal respectable, et qu’elle continua de défendre pendant quelques années avec des « œillères », comme elle l’écrit honnêtement (p. 167). C’est donc presque un siècle entier de luttes qui défile devant nous, et avec quelle vie, avec quelle passion !
On ne résume pas un tel livre : on le lit et on l’offre à ses amis. Pour le plaisir qu’il procure. Pour ne pas se laisser aller à accepter un jour l’inacceptable. Pour rétablir la vérité et replacer les cloportes sous les dalles qu’ils n’auraient pas dû quitter.


Jaime CONTRERAS, Pouvoir et inquisition en Espagne au XVIe siècle, Aubier, 1997, 320 pages

A la fin du XVIe siècle, une effroyable tragédie s’abattit sur les villes de Lorca et de Murcie dans le sud-est de l’Espagne. Pris d’un « zèle furieux », les inquisiteurs poursuivirent plus de cinq cent cinquante personnes, hommes et femmes, accusés de « judaïser » et d’être des « crypto-juifs » (criptojudios). Sur ce grave délit d’hérésie, les lois canoniques furent appliquées avec la dernière rigueur au terme de procès souvent sommaires et expéditifs : certains perdirent leurs biens, d’autres furent bannis ou condamnés aux galères, certaines encore exhibées publiquement et cent soixante-quinze personnes brûlées vives. C’est cette fureur meurtrière et l’excès même de cette violence que Jaime Contreras prend pour point de départ de son enquête. Partisan de la micro-histoire à l’italienne (voir les travaux de Carlo Ginzburg), il remonte de l’exceptionnelle ampleur de cette répression au fonctionnement « normal » de l’Inquisition et déploie les liens que la pratique inquisitoriale entretient avec les conflits, les compromis et les alliances qui déterminent les pouvoirs locaux et la hiérarchie sociale.
L’histoire commence par une anecdote : à Lorca, l’alcade mayor, Quevedo, amant adultère de la belle-fille d’un certaine Magdalena Lopez est insulté par un des fils de la susdite et l’accuse publiquement d’hérésie pour se venger. A partir de là, la machine est lancée, animée par un inquisiteur fanatique, Salazar. Arrêtée, torturée, la famille Lopez dénonce à son tour d’autres « judaïsants », et le drame est lancé. Salazar étend son zèle purificateur à l’ensemble de Lorca, puis à Murcie, où trois autodafés spectaculaires ont lieu en 1559, 1560 et 1562.
C’est l’analyse du groupe des victimes qui est intéressante. L’accusation vise le groupe des « nouveaux chrétiens » enrichis qui briguent les charges municipales, achètent les offices mis en vente par le roi dès 1540 et entreprennent de pénétrer la hidalguia. Ces éléments de la population sont également impliqués à Murcie dans la lutte pour le pouvoir entre deux anciennes familles espagnoles, les Riquelme et les Soto (ces derniers comptant de nombreux conversos dans leur clientèle). Salazar condamne, éradique, déporte, brûle au milieu d’une véritable « névrose » de la pureté du sang, obsession paranoïaque bien connue, mais dont l’aspect délirant ne peut faire oublier qu’elle est socialement construite et constitue l’arme psychique et idéologique de tous ceux qui se sentent menacés par la montée des conversos. La machine inquisitoriale n’est compréhensible que reliée aux frustrations et aux amertumes dont elle se nourrit et qui, elles-mêmes, s’enracinent dans les luttes pour les pouvoirs sociaux et les accès aux titres. Les victimes, dit Contreras, « ne furent pas jugées en raison de leur foi, mais bien de leur position sociale teintée de sang souillé ».
L’impitoyable Salazar finit par être éloigné de Murcie et l’Inquisition, gênée de ses ravages à la limite de sa propre légalité, tenta de chercher une solution acceptable pour tous : l’oubli. « Ici, à Murcie, il ne faut plus parler des affaires », écrivit le nouvel inquisiteur. Voilà un beau livre qui, non seulement répare cet oubli et fait justice aux victimes, mais qui, de plus, représente une fort intelligente contribution à l’histoire de l’Inquisition et des pratiques de pouvoir.


Henry ASHBY TURNER Jr., Hitler, janvier 33, Les trente jours qui ébranlèrent le monde, Calmann-Lévy, 1997, 304 pages

On ne reprochera pas à ce livre d’être imprimé en gros caractères, car cela permet de le lire aisément et assez vite. En ce qui concerne en revanche les promesses de la quatrième de couverture (« nombreux documents inédits », « tractations secrètes », « tragédie en un acte qui [signa] l’acte de mort de la République »), on reste sur sa faim. Rien de neuf dans cet ouvrage qui n’a déjà été dit et écrit par ailleurs et, pour qui s’intéresse tant soit peu à la période et à la prise de pouvoir par Hitler, ces Trente jours qui ébranlèrent le monde ne constituent pas vraiment un séisme. On saura gré à l’auteur de redire, après d’autres, que Hitler chancelier n’était pas une fatalité et que le pouvoir nazi n’était pas inéluctable. Que von Schleicher se soit brûlé les doigts à ses propres combines, on le savait ; que Paul von Hindenburg, maréchal d’un autre âge, ait eu de la politique et de la République, une vision plus que bornée, on le savait aussi ; que Hitler ait fait feu de tout bois pour satisfaire sa volonté de pouvoir n’est pas une nouveauté. Il s’agit d’un livre honnête, sans plus, un peu laborieux même parfois (surtout quand l’auteur tente d’accréditer la thèse selon laquelle ce serait une illusion et un poncif de croire au financement des nazis par des fractions du grand patronat allemand de l’époque), mais qui peut se lire tranquillement sans trop donner mal à la tête. S’agissant un nazisme, peut-on le lui reprocher ?


Françoise FRONTISI-DUCROUX, Jean-Pierre VERNANT, Dans l’œil du miroir, Odile Jacob, 1997, 304 pages

Aux femmes son reflet, aux hommes la réflexion sur lui : objet matériel ou métaphore du problème de l’identité, le miroir tient une place essentielle dans l’imaginaire antique. Livre à deux voix, Dans l’œil du miroir passe au tamis d’une information archéologique, iconographique et littéraire cet objet-emblème et la catégorie d’identité telle qu’elle émerge dans la Grèce antique. Fondamentalement paradoxal, le miroir constitue la fine pellicule qui sépare et tient ensemble à la fois la solidité du réel et le règne infini des images et des apparences : il dit l’être tout en s’en jouant, il est signe de vérité et puissance de mensonge. Le centre de l’ouvrage revient aux analyses de Françoise Frontisi-Ducroux qui établissent, à travers une minutieuse enquête dans les mots, les usages, les traces et les représentations, une grande partition femmes/hommes. Les premières sont les usagers de l’outil-producteur de reflets, les seconds s’en tiennent prudemment éloignés dans une distance qui permet l’élaboration intellectuelle. Ce partage supporte mal les écarts : le citoyen libre voit le recours au miroir comme une honte, signe de passivité et d’asservissement. Pour lui, le seul miroir qui vaille, « c’est l’œil d’un autre homme, celui du semblable et de l’égal » (p. 83). Le miroir-objet appartient au gynécée, au monde des femmes, à cet univers que le jeune garçon doit quitter pour le regard de l’éraste en accédant au monde des mâles : son attirance indéniable, sa profondeur aspirante et captivante sont un obstacle puissant et un défi à relever — une épreuve initiatique — pour pénétrer dans le cercle des citoyens virils. Seul l’homme est digne et capable de cette épreuve. Alors, alors seulement, il peut réfléchir et trouver, comme Alcibiade, la solution à l’énigme du sphinx-Socrate : « Quel est l’objet tel qu’en le regardant nous nous voyons nous-mêmes tout en le voyant ? » Se voir soi-même ? Question de vérité et d’identité…
Encadrant le texte central de l’ouvrage, Jean-Pierre Vernant livre une double contribution de ce qui fait l’identité d’Ulysse, le héros multiple aux dénominations changeantes et retranché par son errance de la communauté des hommes. Sans nom (« Personne »), invisible et ignoré, mort pour tous englouti dans les flots amers, qui rendra à Ulysse son identité, sa lignée et sa gloire ? Quel miroir renverra à tous l’image des héros et quel reflet lui permettra de nouveau de se voir lui-même ? Étrangeté finale de ce livre passionnant, le miroir d’Ulysse, c’est Pénélope, l’épouse au « cœur patient ». Car la reine altière qui brode une infinie tapisserie est devenue l’équivalent féminin de son mari disparu : pleine d’endurance héroïque, mais aussi de ruse, c’est elle le seul miroir qui ouvrira à l’étranger les portes de son identité et de sa royauté authentique. Avec son dernier piège (le lit d’Ulysse taillé dans un olivier), elle se hausse au niveau du héros « au mille ruses » et c’est une femme — l’usagère humble du miroir — qui devient tout entière la psyché où le héros se regarde et se confirme dans l’histoire et la cité. Avec cette lecture du personnage de Pénélope, le livre se clôt sur une défausse par rapport aux règles strictes patiemment dégagées par Françoise Frontisi-Ducroux, mais n’est-ce pas le propre des miroirs — pour les corps et pour les idées bien arrêtées — d’être d’une profonde cruauté ? Un beau sujet et un beau livre.


Marc Olivier BARUCH, Servir l’État français, Fayard, 1997

Le lecteur du Banquet se souvient du document saisissant exhumé par Baruch et présenté dans le numéro 9 de notre revue . Il lira, nous l’espérons, la thèse de ce remarquable historien qui fut appelé comme témoin au procès Papon et y livra une analyse rigoureuse et implacable. Servir l’État français est un ouvrage important et terrible qui devra nourrir la réflexion de tous ceux qui détiennent une parcelle de responsabilités publiques et qui veulent comprendre l’enchaînement des petits compromissions qui conduisent à l’indignité nationale. Pas de lyrisme inutile ni de dénonciations hasardeuses, une analyse minutieuse des faits et des comportements qui parlent plus qu’un long réquisitoire enflammé : telle est la méthode de cet ouvrage au ton constamment juste et dont la rigueur fait pendant à son absence chez le plus grand nombre des fonctionnaires dirigeants de cette époque. Les thuriféraires de la trahison et les miliciens dogmatiques furent rares dans la sphère de la haute administration vichyssoise. C’est uniquement parce que le plus grand nombre furent inattentifs aux détails de leur action et insouciants quant à la portée morale de leurs actes que l’administration se conduit majoritairement sans dignité. Baruch décrit ainsi non pas essentiellement les cas tératologiques, mais « le vaste ensemble de ceux qui servirent sans arrière-pensée, et parfois sans pensée du tout » (p. 582). Cette absence de réflexion sur ce qu’elle faisait laissa aussi, dans une bonne partie de l’administration, libre cours à des sentiments ou préjugés antisémites répandus dans la France de l’avant-guerre — notamment au Conseil d’État dont Baruch signale la proximité de pensée par rapport au régime (p. 184).
L’ouvrage de Baruch s’appuie particulièrement, encore que ce ne soit pas exclusif d’une analyse d’autres administrations et de l’organisation générale de l’État vichyssois, sur trois organismes : le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Éducation nationale et le secrétariat général de la présidence du Conseil — qui devait par la suite changer d’appellation. Son plan est délibérément chronologique, ce qui ne donne que plus de force à son livre. Non pas certes qu’il veuille faire le départ entre un bon et un mauvais Vichy — par exemple entre avant et après 1942. Baruch montre au contraire que c’est, indépendamment de la volonté des Allemands, que les lois antisémites et l’ensemble des mesures discriminatoires ont été votées, détaillées et appliquées. Mais il entend ainsi montrer qu’il existe des mouvements, souvent opportunistes, dans l’attitude collaborationniste des hauts fonctionnaires, voire dans certains mouvements de résistance tardive. L’attitude en face de l’ennemi de la part de certains hauts fonctionnaires collaborationnistes était d’ailleurs elle-même liée à la volonté de pouvoir, prenant la forme d’une revendication d’autonomie de l’État français par rapport aux visées de contrôle allemandes, notamment à partir de 1942. Baruch montre ainsi que le concours de la police à la « solution finale » n’était pas considéré par Bousquet et Laval « comme un prix trop élevé pour assurer la place de la France dans l’Europe allemande » (p. 398). Le souci « humanitaire » — éviter un mal encore pire — était évidemment absent.
Histoire de l’administration sous Vichy, cet ouvrage est aussi une histoire de Vichy et de la guerre. Il a, en effet, l’immense mérite didactique de replacer l’ensemble des attitudes et des comportements dans leur contexte. Mise en perspective indispensable lorsqu’on sait que l’attitude des fonctionnaires est inséparable des évolutions du régime et des événements extérieurs. C’est aussi un traité de sociologie administrative. Parce qu’il est fondé sur une analyse détaillée des processus de décision et de l’action gouvernementale au jour le jour, il est une incitation à la vigilance de chaque instant. On se prend parfois à penser que, dans un contexte moins dramatique, l’administration n’a pas tellement changé — à moins que ce ne soient les hommes.