Philosophie politique (11)

Philosophie politique

John GREVILLE AGARD POCOCK, Le moment machiavélien, P.U.F., coll. « Léviathan », 1996, LVII et 586 pages, préf. de Jean-Fabien Spitz

L’édition française de cet ouvrage, paru en 1975 aux États-Unis, élégamment traduit par Luc Borot, est un événement. Considéré comme un texte révolutionnaire dès sa parution, il a été l’objet de multiples et fécondes controverses, tant quant au fond de ses thèses qu’en raison du mode d’écriture de l’histoire des idées qu’il proposait. Il devait d’ailleurs nourrir de nombreux auteurs, plus jeunes, comme Quentin Skinner qui s’engagèrent dans la recherche d’une autre clef d’interprétation de l’origine de notre modernité politique, tout en renforçant par ailleurs la méthode contextualiste d’analyse de la pensée des auteurs classiques. Ce livre, pour le résumer d’un trait, oppose à l’interprétation classique d’une histoire gouvernée par l’apogée du droit, lié au libéralisme, une autre tradition, non moins prégnante et constante : celle du républicanisme civique. Celle-ci considère les mœurs autant que la liberté abstraite, tant il est vrai qu’ils en constituent le soubassement nécessaire. L’importance accordée à la vertu — qui devait s’opposer au commerce dans les débats du XVIIe siècle —, à la stabilité de la société — y compris par rapport à la tolérance —, à l’éducation du citoyen et à la justice dans la répartition des biens — par rapport à l’individualisme et à un libéralisme indéterminé quant à ses fins — était un des aspects de l’histoire de la pensée politique qu’il convenait de ne plus passer sous silence.
Cet ouvrage est incontestablement un grand livre. On pourrait ajouter qu’il est fascinant par l’histoire qu’il raconte et l’érudition qu’il déploie. L’ouvrage se compose de trois parties. Le premier présente, de manière subtile et en faisant appel aux concepts de la philosophie classique d’Aristote et de la fin du Moyen Âge, la matrice de l’explication qui est développée dans l’ouvrage. La seconde constitue une analyse extrêmement originale de la pensée florentine de 1494 à 1530 qui, avec notamment Machiavel et Guichardin, devait fournir le cadre conceptuel du républicanisme civique. La troisième, encore plus novatrice — qui fut la plus discutée, dans elle impliquait des remise en cause douloureuses — s’intitule « valeur et histoire dans le monde atlantique prérévolutionnaire ». Autour de l’exploration de la dimension républicaine de Locke, et tout en retraçant l’ambiguïté de l’« anglicisation de la république », elle montre que le débat ouvert par Machiavel, malgré l’occultation partielle de l’auteur du Prince, ne s’était pas refermé dans le cadre même posé par le libéralisme. Le débat se poursuit au XVIIIe siècle, avec la question du commerce. Et le dernier chapitre montre, avec force, combien l’esprit républicain devait nourrir les débats fondateurs de la révolution américaine. Les querelles contemporaines du libéralisme et du communautarisme montrent qu’ils ne sont pas achevés. Lire Pocock est aujourd’hui indispensable pour qui veut comprendre notre tradition politique et savoir comment affronter les maux propres des sociétés qui se veulent libres.


Nicole LORAUX, La cité divisée, Payot, 1997, 292 pages

Voici un livre parfaitement dans le sillage des derniers textes de Nicole Loraux (L’invention d’Athènes, Payot, 1993 et Nés de la terre, Seuil, 1997) et tout entier placé sous la double interrogation : comment la cité athénienne se pense-t-elle et comment l’historien peut-il la penser sans esquiver ni la réalité des représentations antiques, ni les légitimes questions de l’histoire ? Constitué d’un ensemble de contributions dont les dates d’élaboration s’étalent de 1980 à 1993, La cité divisée n’en possède pas moins une remarquable unité dramatique et reflète, dans sa logique même, les préoccupations fondamentales de l’auteur : interroger les représentations unitaires de la cité démocratiques et, au-delà, la permanence du conflit comme principe fondateur et ressort essentiel de la politique.
Le conflit, c’est la stasis, mot étrange de la langue grecques qui désigne des réalités apparemment aussi différentes que la « position », la « faction » politique ou la « guerre civile ». La stasis est une épouvante et un négatif pour l’idéologie unitaire de la cité comme idéalité. Avec elle,va le cortège de mots frappés de censure au profit d’autres mots : le kratos (pouvoir violent) au profit de l’arkhé (pouvoir institutionnel), le demos au profit du meson, ce centre abstrait et majoritaire des citoyens.
Devant la cité unie, se dressent donc les spectres de la division, de la déchirure et de la violence, devant le pouvoir qui se pense comme légitimité pacifiée se dresse aussi la demokratia, mot peu employé même par les démocrates et qui pourrait bien être une insulte forgée par ses propres adversaires (en quelque sorte comme le terme de philosophe « cynique » a été lancé par ceux qui les considéraient comme des chiens !).
Pourquoi ces spectres, ces fantômes ? Pourquoi ces évitements ? Pourquoi cette valorisation de l’un contre la division, pourquoi penser l’oubli des déchirements comme supérieurs à ces derniers, pourquoi sacraliser la réconciliation ? Ce que Loraux perçoit dans ces gestes est une sorte de refoulement qui s’exprime tout ensemble par de la production de rites, mais aussi par la permanence de cauchemars. L’anthropologie s’est assez facilement saisie des premiers : le sacrifice, la mort et tous les rituels où la cité pense sa fondation et sa pérennité. Ce faisant, elle a fortement accru et affiné notre connaissance de la Grèce antique, mais conséquence normale, elle a produit une « image froide » de la société civique athénienne : une société qui ne pense pas son histoire. La cité divisée propose donc de « repolitiser » la cité en la repensant sous les espèces du cauchemar débarrassé de sa fonction de conjuration : la stasis revient au principe de la politique et l’affrontement devient constitutif du lien dans la cité. Loin de nier l’anthropologie, N. Loraux se propose de l’historiser et, en retour, d’anthropologiser le nouveau champ dégagé (une société « chaude »). De cette démarche — et de ses doutes fort méthodologiquement exposés — émerge une nouvelle représentation de la démocratie athénienne qui noue le conflit et son dépassement politique non plus dans une valorisation téléologique de l’apaisement et de la justice, mais comme deux moments indissociables d’un même processus, la politique et l’histoire réelle de la cité. Que la cité préfère théoriser comme but la réconciliation est une chose, que l’historien soit obligé d’épouser cette représentation en est une autre. Que le meson soit l’idéal politique avoué des philosophes et peut-être des citoyens n’implique pas qu’en tant que catégorie il puisse permettre de comprendre l’histoire de la démocratie athénienne. Du meurtre d’Ephialte aux rituels de réconciliation siciliens, de la suppression du deuxième jour du moins Bœdomion du calendrier à l’amnistie athénienne de 403 (une première dans l’histoire politique), Nicole Loraux traque la figure et les motifs de l’oubli, du silence et de la censure qui fondent le discours et le mythe de l’unité : sous l’unanimisme de la surface, elle découvre la stasis en fusion, toujours active au-delà de sa conjuration et le conflit comme catégorie anthropologique et historique centrale.
Un beau livre où le dialogue de l’historien avec les autres sciences humaines et sociales est constant et qui, sans cesse, repose l’ambivalence paradoxale de l’ordre civique. Une façon sans aucun doute iconoclaste et novatrice d’illustrer l’hypothèse que la grande historienne suit depuis longtemps à propos des idées, des citoyens et des sexes : ce qui nous est commun puise sont origine dans le partage de la division et non dans l’identité.


Pierre AVRIL, Les conventions de la constitution, P.U.F., Coll. « Léviathan », 1997, 202 pages

« La Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution. » Pierre Avril analyse et commente cette réflexion de Daunou, exprimée à la Convention en l’an III, et dont on notera, très accessoirement, qu’elle fut la position de principe affirmée par le Président Mitterrand durant la première cohabitation, maintes fois réaffirmée depuis. Pierre Avril montre combien cette formule est partielle et inexacte, car, il faut, avec Benjamin Constant, lui ajouter « Et tout ce qui est nécessaire pour faire marcher la Constitution », c’est-à-dire la jurisprudence, qui précise le sens et la portée des dispositions écrites, mais aussi le principe fondamental qui détermine le fonctionnement de la Constitution, qui se dégage a posteriori, lorsque le constituant ne l’a pas défini avec précision : ainsi, on chercherait en vain le fondement de la fonction de Président du Conseil, pourtant centrale dans le fonctionnement des institutions de la IIIe République, dans les lois constitutionnelles de 1875, ou les traits du fonctionnement actuel de la Ve République, dans la seule lecture des seules dispositions de la Constitution du 4 octobre 1958.
Une constitution, c’est certes un ensemble de normes. Mais ces normes sont non seulement des normes écrites, mais aussi des normes non écrites, de caractère politique, que Pierre Avril, avec les constitutionnalistes britanniques, nomme les « conventions » et qui soulignent le caractère politique irréductible du droit constitutionnel.


Francesco GUICCIARDINI, Écrits politiques, P.U.F., 1997, 360 pages et Considérations à propos des Discours de Machiavel, L’Harmattan, 1997, 330 pages

Ces deux ouvrages sont présentés et traduits par des chercheurs au Centre de recherche sur la pensée politique italienne de l’École normale supérieure de Fontenay/Saint-Cloud, Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini pour le premier, Lucie De Los Santos pour le second. Ils permettent d’accéder enfin aux textes de Guichardin, auteur encore peu traduit en français . Contemporain et ami de Machiavel, il entretient à travers ces écrits un dialogue permanent avec le secrétaire florentin et, au-delà de la fascination que semble exercer l’auteur du Prince, il lui oppose une vision plus pacifiée du fonctionnement de la cité politique. Pour autant, la vision que propose Guichardin qui, à la lecture de ces écrits, n’apparaît pas comme un « sous-Machiavel », mais un penseur autonome et profond, n’est aucunement utopique. C’est au nom du réalisme même que Guichardin entend apporter une réfutation à la vision exclusivement noire qu’il estime être celle de Machiavel.
Le souci le plus évident de Guichardin est de trouver les moyens pour que la cité soit libre. Mieux, il définit les conditions pour qu’apparaisse un régime libre, qui ne peut être que républicain. Et, pourtant, dans l’ensemble des écrits ici présentés — comme d’ailleurs de ses actes —, la réintroduction de la nécessité, de la contrainte des temps troublés, des règles mêmes du jeu politique est constante et éminemment machiavélienne. Ce n’est donc pas là que réside l’originalité de Guichardin, mais dans sa volonté de dessiner un ordre constitutionnel susceptible d’assurer une stabilité à la cité, particulière manifeste dans le Discours de Logroño et le Dialogue sur la façon de régir Florence qui composent les Écrits politiques. Ces perspectives sont confirmées par les Considérations qui apparaissent également comme centrées sur la question des bonnes institutions, sur la base d’une critique du modèle romain réinterprété par Machiavel. Par rapport à Machiavel, Guichardin peut apparaître comme un auteur qui n’a pas la même puissance de fondation. Mais la force de ses arguments pour définir la bonne cité, précisément parce qu’il ne récuse pas éléments fondamentaux du machiavélisme, paraîtra toujours actuelle. Guichardin n’est pas un anti-Machiavel, mais son successeurs qui, par certains aspects, annonce les grandes théories constitutionnelles libérales modernes.


Michael WALZER, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Seuil, 1997, 482 pages

Paru en 1983, Sphères de justice est l’ouvrage le plus élaboré et le plus fondamental par son projet de Michael Walzer. Il constitue, sur le terrain même de Rawls, c’est-à-dire d’une appréhension de la justice, l’une des réponses les plus fermes à celui-ci. On peut certes résumer sa thèse en la présentant comme une théorie de « l’égalité complexe », qui repose sur la considération d’une pluralité de justice liée à une pluralité des biens. Le réalisme de Walzer, qui part de la réalité vécue des gens et des appréhensions conflictuelles de la justice, s’oppose au schématisme rawlsien et, plus encore, à sa mise de côté, développée postérieurement à sa Théorie de la justice, des conceptions englobantes. Mais l’intérêt de Walzer, qui se révèle sociologue et anthropologue autant que philosophe, ou philosophe parce que pas exclusivement philosophe, est aussi de présenter un ensemble d’analyses extrêmement fines d’une série d’activités sociales et privées : travail, amor, loisirs, éducation, etc. L’organisation de la société qu’il suggère s’appuie sur ces différentes formes d’activités qui gouvernent nos perceptions et nos appréhensions du bien et, corrélativement, du juste.
Il ne faudrait pas que la mode walzérienne qui pourrait s’installer dans un paysage intellectuel français toujours à la recherche de modèles contribue à réduire l’analyse du professeur de Princeton à quelques slogans simples. On espère ainsi qu’ils s’attarderont sur le douzième chapitre du livre consacré au pouvoir politique. Walzer y développe notamment une intéressante analyse de la spécialisation des fonctions. Pour lui, le risque de la tyrannie provient lorsque chaque institution de la société ne remplit pas le rôle qui lui est assigné. Le treizième chapitre, tout en se prononçant pour un socialisme démocratique décentralisé, insiste sur la nécessaire reconnaissance des citoyens dans chacune des institutions qui composent une société. De ce point de vue, il constitue un antidote utile tant contre les rêveries de la participation démocratique tous azimuts que contre les illusions d’un civisme naïf. C’est finalement toute une subtile architecture de poids et de contrepoids qu’il nous propose, qui repose sur un monde où les dirigeants et les dirigés ne sont pas les mêmes dans tous les domaines et où chacun trouvera une capacité de créer une « sphère de justice » dans ses activités pour lui essentielles.