Politique internationale (11)

Politique internationale

Pierre-Olivier RICHARD, Casques bleus, sang noir. Rwanda 1994-Zaïre 1996 : un génocide en spectacle, Bruxelles, EPO, 1997, 216 pages

Ce livre est un de ceux qu’il faut impérativement lire pour comprendre le génocide rwandais de 1994 et la guerre menée en 1996-1997 dans l’est du Zaïre. Le journaliste belge Pierre-Olivier Richard y aborde ces événements sous un angle particulier : la responsabilité de la « communauté internationale », c’est-à-dire de l’O.N.U. et, en l’occurrence, des États-Unis, de la France et de la Belgique, dans la mort de plus d’un million de personnes.
Une première partie (pp. 13-80) rappelle ce qui s’est passé, en partant du premier anniversaire du génocide, les 6 et 7 avril 1995. À Kigali, on put voir à cette date des pancartes qui demandaient : « Où était la MINUAR pendant le génocide ? » La MINUAR, Mission des Nations unies pour l’Assistance au Rwanda, composée de 2 500 casques bleus, était en effet présente un an plus tôt, quand commença la boucherie, mais l’O.N.U. s’empressa de la réduire à « 270 spectateurs privilégiés ». Non seulement l’O.N.U. n’est donc pas intervenue, non seulement elle a fui le théâtre de la tragédie, mais elle a négligé les nombreux avertissements qui précédèrent celle-ci : en 1991, 1992 et 1993, massacres de Kibilira, du Bugesera, extermination des Bagogwe (une population assimilée aux Tutsi), actes pourtant connus en Occident grâce à un rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme (rendu public en mars 1993) ; discours d’un conseiller du président Habyarimana, Léon Mugesera, qui prônait publiquement l’extermination des Tutsi en novembre 1992 ; dénonciation des « escadrons de la mort » par Reporters sans Frontières le même mois, etc. Mais il y a plus grave encore. En janvier 1994, prévenu par un responsable rwandais qu’existaient des caches d’armes destinées à massacrer les Tutsi, le commandant de la MINUAR demanda au secrétaire général de l’O.N.U. l’autorisation de vider ces caches : la réponse fut négative. Au même moment, la C.I.A. aurait aussi prévu la possibilité de 500 000 victimes. En mars, les soldats belges de la MINUAR furent encore informés d’un plan d’extermination des Tutsi. Personne ne bougea, ni avant, ni pendant le génocide.
En janvier 1995, le secrétaire général de l’O.N.U. devait néanmoins déclarer : « Avec 400 hommes, on aurait pu sauver des milliers de vies humaines » ! Comme les casques bleus étaient 2 500 sur le terrain, comme Belges, Français, Américains et responsables de l’O.N.U. savaient ce qui se tramait, puis ce qui se passait, l’auteur cherche à déterminer qui sont les responsables d’un tel abandon (pp. 83-142). Se trouvent mis en cause, entre autres, et d’une façon précise qui laisse souvent le lecteur pantois : le général Dallaire, commandant la MINUAR ; le Représentant spécial de l’O.N.U., Jacques-Roger Booh-Booh, sympathisant du régime en place ; et Boutros Boutros-Ghali, qui n’avertit pas le Conseil de Sécurité alors qu’il disposait des informations. Mais le Conseil de Sécurité ne serait sans doute pas intervenu, du fait des États-Unis, qui ne souhaitaient pas une nouvelle Somalie, et surtout de la France, alliée du gouvernement génocidaire et qui ne cessa pas d’aider celui-ci pendant les massacres. Quant à la Belgique, très bien renseignée, elle n’assura même pas la sécurité de ses propres soldats, dont dix trouvèrent la mort dès le début du génocide, ce qui la poussa à demander le retrait de la MINUAR, quand il aurait fallu au contraire la faire intervenir.
Cette effarante politique d’irresponsabilité n’a pas cessé avec le génocide de 1994, comme si un million de morts ne suffisaient pas. P.-O. Richard achève ainsi son livre accablant (pp. 145-181) par le « brasier de l’est du Zaïre », en pleine guerre au moment où il le rédigeait. Pendant plus de deux ans, la « communauté internationale » a assuré la nourriture des réfugiés, parmi lesquels de nombreux criminels, plutôt que celle des Rwandais demeurés ou revenus dans leur pays dévasté. Se cachant « derrière l’humanitaire pour effacer la carence alarmante du manque de volonté et de décision politique » (p. 169), elle n’a rien fait en vue de séparer les réfugiés innocents des génocidaires, qui ont mené des opérations de guérilla depuis les camps situés à la frontière rwandaise. On comprend mieux, dans ce contexte, le soutien du Rwanda à Laurent-Désiré Kabila et l’embrasement du Zaïre. Quant au Tribunal pénal international, créé en novembre 1994, il n’a rendu aucun jugement contre les responsables du génocide de 1994 — ni quand l’auteur écrivait, ni à ce jour. Et l’espoir de justice apparaît bien mince, en particulier dans notre « patrie des droits de l’homme », où n’existe même pas une commission d’enquête — à la différence de la Belgique — pour déterminer les responsabilités de nos dirigeants dans le génocide.
Raison de plus pour lire ce livre, stupéfiant par ses informations, émouvant par son indignation, toujours prenant, en dépit de quelques problèmes de construction. On peut reprocher à P.-O. Richard de sous-estimer les crimes qu’a commis « l’armée de libération » de Kabila à l’encontre d’innocents réfugiés : mais ce serait injuste, car l’auteur écrivait quand le bénéfice du doute pouvait encore profiter à Kabila et à ses alliés rwandais. On attend avec impatience une seconde édition.


David CAMROUX, Jean-Luc DOMENACH (dir.), L’Asie retrouvée, Seuil, 1997, 354 pages

Cet ouvrage a été écrit avant que les turbulences économiques et financières secouent le continent asiatique. Loin que celles-ci le rendent caduc, elles ne font au contraire que lui conférer un intérêt supplémentaire. De quoi s’agit-il, en effet, dans ce livre composé de treize articles et d’une table ronde de conclusion ? De dessiner les voies par lesquelles l’Asie parvient, de manière non univoque, en chacun de ses parties à se penser comme zone spécifique. La constitution de l’Asie en tant qu’acteur régional emprunte des voies qu’on ne peut réduire, selon la plupart des auteurs, à sa seule dimension économique, mais qui sont politiques, culturelles et idéologiques. Au centre de l’interrogation se situe naturellement l’« asiatisme », énoncé par deux pays en particulier, la Malaisie et Singapour, qui n’est pas un phénomène immédiatement cernable, et qui revêt des aspects conflictuels en même temps qu’elle suscite des formes particulières de coopération, comme l’A.S.E.A.N. (Association of Southeast Asian Nations), à laquelle un intéressant chapitre est consacré. L’ouvrage navigue continuellement — c’est l’un de ses mérites — entre la description des faits et des réalisations, d’un côté, et l’idéologie et les rêves, de l’autre. Les contributions consacrées respectivement à l’islam asiatique, au boudhisme et au confucianisme, reconstruits, voire instrumentalisés, toujours déformés, témoignent de ce lien entre la pratique et l’héritage religieux. Ce livre est, par là, la première pierre d’une réflexion qu’il faudra encore poursuivre, ne serait-ce que pour éviter que l’enfermement de l’Asie dans une problématique économique dissimule l’influence de celle-ci sur les attitudes politiques et culturelles.
Au cours de la table ronde finale, François Godement insiste sur la « revendication d’exceptionnalité » (p. 332) de l’Asie. Celle-ci doit être comprise non dans sa dimension naïve et inexacte d’une identité close, mais comme une recherche d’unité en mouvement, capable de digérer de multiples apports, y compris occidentaux. C’est d’ailleurs ce qu’éclairent les multiples articles de l’ouvrage consacrés à des pays particuliers de la zone. L’interrogation sur la définition de l’Occident, singulièrement européen, par rapport au « modèle » asiatique est également constamment présente et Jean Coussy insiste, avec beaucoup de finesse, sur la « capacité qu’a eue l’Asie, et non la France, de comprendre et d’affirmer que le monde peut être pluriel du point de vue de l’organisation économique. Et cela au moment où tous les autres continents (Amérique latine, Afrique, Europe) ont, peut-être provisoirement, renoncé à toute ambition d’originalité sur ce terrain » (p. 334). Il n’est pas sûr que la crise économique asiatique actuelle, la plus grave de son histoire, et qui peut remettre en cause ou ralentir, un certain orgueil conquérant ou triomphal, modifie cette réalité. La force de création — politique, idéologique autant qu’économique — de l’Asie est sans doute intacte, même si certaines réévaluations douloureuses sont en cours. Raison de plus pour poursuivre dans la voie tracée par ce premier livre et de l’« actualiser » continuellement.