Politique et actualité (11)

Politique et actualité

Gérard GRUNBERG, Vers un socialisme européen ?, Hachette, Coll. « Questions de politique », 1997, 160 pages

L’arrivée au pouvoir en 1997 de Tony Blair et de Lionel Jospin marque-t-elle le renouveau du socialisme ou, comme d’aucuns se plaisent à le souligner, l’émergence d’une nouvelle gauche pour laquelle le socialisme ne serait, au mieux, qu’un argument de discours ? Pour Gérard Grunberg, dans un ouvrage écrit avant la victoire des travaillistes en Grande-Bretagne et de la « gauche plurielle » en France, elle constitue sans doute une nouvelle étape de l’histoire du socialisme européen. Tout est affaire de vocabulaire, sans doute, et de présupposés de l’analyse. Car, chez Grunberg, l’évolution est au cœur du socialisme européen, constitué d’emblée à la fois comme révolutionnaire et réformiste, comme parti de classe et parti parlementaire, comme absolu et relatif. L’histoire du mouvement socialiste n’est donc pas, dans une telle perspective, celle d’un long déclin d’une idée, d’un progressif reniement de tout ce qui fondait la doctrine socialiste, mais celle d’une adaptation, hier, au développement de la démocratie parlementaire et à l’État providence, aujourd’hui à la construction européenne et à la mondialisation, ainsi qu’à la prégnance de la crise économique et sociale. De nouveaux thèmes imprègnent désormais le discours socialiste : intégration européenne, ouverture économique, lutte contre l’insécurité, etc.
Une difficulté traverse l’ensemble de l’ouvrage. Affirmer que l’adaptation et l’évolution sont au cœur du socialisme ne revient pas à le définir. Et repérer sur plus d’un siècle le socialisme dans l’histoire européenne en dépit des notables évolutions ne s’explique pas. On a, dès lors, quelques difficultés, à la seule le lecture de cet essai, à voir un contenu positif spécifique au socialisme européen : positif en ce qu’il ne serait pas défini seulement par une opposition à ses adversaires, et spécifique, en ce qu’il serait discriminant non seulement par rapport aux conservateurs et aux libéraux, mais aussi par rapport aux autres familles de la gauche, qu’elles relèvent d’un communisme modernisé et démocratisé, ou de l’écologie. En fin de compte, c’est plus l’avenir des partis socialistes européens que celui du socialisme européen qu’étudie Gérard Grunberg. Le sujet relève donc autant de la sociologie des organisations que de l’histoire politique, et, plus qu’une permanence du socialisme européen, l’analyse pourrait mettre en lumière ce qui ne serait qu’un effet d’hystérésis politique dans la gauche européenne : les partis socialistes perdurent, alors que le socialisme n’est plus.


Dominique ROUSSEAU, Sur le Conseil constitutionnel : la doctrine Badinter et la démocratie, Descartes et Cie, 1996, 198 pages

Contestée à l’origine, la nomination de Robert Badinter marque une étape majeure de l’évolution du Conseil constitutionnel. Auteur d’un Droit du contentieux constitutionnel (Montchrestien, 1995, 4e édition), Dominique Rousseau analyse à travers le rôle joué par Robert Badinter de 1986 à 1995, l’évolution récente de la jurisprudence constitutionnelle et de la place de cette juridiction dans la vie publique contemporaine.
Ce que Dominique Rousseau appelle la « doctrine Badinter » se définit comme une valeur cardinale : l’identification de la République aux droits de l’homme. « Plus les droits de l’homme sont protégés, plus la République est elle-même. Telle est la grande idée qui a nourri Robert Badinter et dont il a nourri le Conseil constitutionnel pendant ses neuf années de présidence. Il en consacre sa figure protectrice : le juge de la loi. Il en garantit son être : les droits de l’homme. »
L’action de Robert Badinter s’inscrit, tout en l’approfondissant, dans la lignée de celle de ses prédécesseurs. Chacun d’entre eux a laissé sa marque dans l’histoire de l’institution en identifiant sa présidence à une idée force : Léon Noël, de 1959 à 1965, au soutien de l’exécutif, Gaston Palewski, de 1965 à 1974, à la découverte par la jurisprudence constitutionnelle des libertés publiques, Robert Frey, de 1974 à 1983, à la naissance du Conseil constitutionnel comme « gardien des libertés et des droits fondamentaux des citoyens », et Daniel Mayer, de 1983 à 1986, à la confirmation de ce nouveau rôle du Conseil. Du reste, cette doctrine Badinter s’exprime à travers les arrêts d’une juridiction collégiale dans laquelle son action peut difficilement être individualisée : on le sait, la tradition juridique française ne laisse pas place à l’expression d’opinions divergentes ou dissidentes.
Au terme de neuf ans de présidence, c’est un Conseil constitutionnel à la légitimité mieux ancrée que laisse Robert Badinter, favorisant ainsi l’émergence en France d’une démocratie juridicisée, dans laquelle la juris dictio joue un rôle moteur dans l’élaboration de la règle commune.


Nicolas BAVEREZ, Les trente piteuses, Flammarion, 1997, 298 pages

La voie explorée par Nicolas Baverez dans cet ouvrage est originale : montrer que la France ne peut échapper à la modernisation de son économie et de ses structures économiques et sociales, autrement dit au libéralisme, mais que cette voie n’est pas exclusive d’une reconquête du rôle de l’État, d’une affirmation maîtrisée du pouvoir de décision et d’une renonciation au conformisme économique, notamment monétaire. Cet ouvrage a l’immense mérite d’explorer une troisième voie entre l’adaptation passive aux courants dominants et le républicanisme naïf et étriqué. L’auteur sait trouver des phrases justes pour condamner l’idéologie de la fin du travail autant que d’un « choix collectif ou d’une préférence de la société française pour le chômage ». Il sait marier son souci d’une présidence mieux affirmée dans le cadre d’un régime présidentiel et sa condamnation d’une hypertrophie des pouvoirs irresponsables. Il parvient aussi à faire l’éloge de la mise en concurrence accrue tout en défendant un État-providence plus fort et conséquent. Il plaide de manière convaincante pour la rupture avec les facilités archaïques du secteur public tout en proposant un modèle industriel dans lequel la politique joue tout son rôle.
Ce livre vaut par le plaidoyer qu’il effectue pour la responsabilisation politique. Si la France connaît des échecs, ne retrouve pas la voie de la croissance, ne parvient pas à construire une Europe politique, c’est d’abord en raison de choix erronés, non d’une quelconque fatalité historique. Le souci de maîtrise politique est au centre de son propos et il n’est pas incompatible, au contraire, avec une transparence accrue et des institutions mieux contrôlées. Le renouveau du droit n’est pas incompatible avec l’affirmation de la souveraineté. Peut-être pourra-t-on nuancer la valeur de ses références gaulliennes, y compris dans son très intéressant chapitre sur la politique étrangère de la France. Chacun pourra aussi discuter les nombreuses propositions concrètes que contient l’ouvrage — sur la monnaie, la protection sociale, la gestion de l’économie, les institutions. Mais il est rare de lire un ouvrage aussi clair et opérationnel dans l’énoncé d’un programme politique dont on ne voit pas, malgré les sympathies séguinistes de l’auteur, qui pourra l’appliquer.