À l’enseigne du faux chic anglais ou démagogie et self-estime

À l’enseigne du faux chic anglais ou démagogie et self-estime

Par Marin de Viry

À propos de Édouard Balladur, Caractère de la France, Plon, 1997, 226 pages.

Résumé de l’impression de lecture : dans une cage mentale dorée à l’or fin, une poule faisane lustrée picore des petits éclats d’érudition et pond de jolies synthèses directement dans la boîte à œufs. Le dernier Balladur est arrivé.

Édouard Balladur a une réputation de grande intelligence. C’est un bruit dont nous nous réjouissons pour celui dont il torture la modestie, mais qui devient toutefois, pour le lecteur de Caractère de la France, une source de ruminations expectatives à la recherche d’un facteur de cohérence. Car entre le fait qu’Édouard Balladur soit très intelligent et le fait qu’il ait écrit ce livre, quelque chose comme un accident a abîmé l’idée que nous nous faisions de l’intelligence, ou flétri la conception que nous avions d’un livre, c’est selon. En effet, l’intelligence sert à se prononcer sur certains sujets et un livre doit laisser une idée à ses lecteurs. Que celle-là soit mise au service d’un contournement de l’objet qui figure sur le titre de celui-ci, voilà qui heurte de plein fouet nos pauvres habitudes.

Nous attribuons à cet accident des causes lointaines. Édouard Balladur, en produit peut-être trop excellent des jésuitières, croit devoir enfermer toute expression personnelle dans un mystère épais, afin qu’elle ne puisse lui être portée à charge que par son confesseur. Le résultat est qu’à chaque fois que l’auteur écrit une phrase, il s’arrange pour que le nombre de ses interprétations possibles dépasse la capacité humaine à mémoriser des hypothèses. Nous sommes dans ce livre comme dans un cauchemar fractal où chaque idée semble vidée et ouverte à la fois, et en produit une autre, semblablement creuse et féconde, jusqu’à ce que la miséricorde divine mette fin à cette progression géométrique d’avortons. D’excès de prudence en surcroît de précautions, de sentences ramasse-tout en aphorismes englobants, la trouille de déplaire atteint une sorte de vérité essentielle qui se révèle à l’insu de l’auteur : la démagogie, c’est le vide. Pour illustrer ce point, prenons quelques fins de chapitres : « La France ne peut se résigner à être une nation comme les autre. Aussi, personne ne parle d’elle avec indifférence ; cette singularité plaît aux Français ». « L’usage du français exprime une certaine conception de la politique et des relations entre les peuples ». « Tout n’est plus aussi naturel, il faut combattre davantage, prendre sur soi, non pas seulement pour survivre, mais pour rester dans les premiers ». « Face à l’administration, le pouvoir comme les citoyens ont des réactions semblables qui n’excluent pas les contradictions ».

Toutes ces phrases sont construites comme des communiqués de Buckingham Palace destinés à nier les liens évidents entre un membre marié de la famille royale et une de ces demoiselles en cheveux qui peuplent le monde moderne : les mots n’y veulent rien dire, ils expriment une manifestation identitaire (Buckingham dément, Balladur pense) qui se donne pour une réponse à un problème posé. Un livre dont l’objet officiel est ce que pense Balladur du caractère de la France n’arrive qu’à nous donner une vision de l’idée que monsieur Balladur a de lui-même, c’est-à-dire une institution aristocratique dont la parole est par définition importante. Mais loin de l’approuver, le lecteur se représente l’auteur comme un démagogue au sérieux chatouilleux vêtu de faux chic anglais — l’Anglais réduit à l’understatement et aux trois boutons.

Le refus du risque, chez Édouard Balladur, prend un air d’autorité d’autant plus impérieux qu’il se prétend fondé sur une grande expérience, une maturité politique qui n’a plus à se démontrer, une pensée achevée, une maîtrise propre à en imposer. Cette expérience, cette maturité, cette maîtrise et cette pensée sont toutes mises au service d’un projet consensuel qui leur ôte toute chance d’être utiles aux lecteurs : passer sans casser, suggérer sans dire, finir sans conclure, affirmer sans contester, préférer sans choisir. La France, sous sa plume, est une nation à la fois catholique et déchristianisée, un absolu relatif, un caractère propre mais partagé, une contradiction cohérente et un folklore universel. Un fantôme outré de sa dignité qui jacasse des paradoxes, voilà le portrait que l’auteur nous laisse.

L’incompétence littéraire et le refus du risque épuisent les causes du vide. Il n’y avait pas de mystère de la nullité de ce livre, contrairement à notre sentiment initial, qui justifiât de s’y arrêter plus longtemps qu’un dédain naturel pour la singerie de la grandeur ne nous le proposait. La vacuité balladurienne est certes d’une nature spécifique, c’est une nullité de qualité en quelque sorte, qui ne donne pas l’impression du vide, mais du vidé, qui relève plus de l’épuisement que de la sécheresse, et laisse un goût paradoxal d’exceptionnellement banal et de brillamment plat. Mais est-ce vraiment une performance ? Ce que Balladur a fait, n’importe quel nègre appointé l’aurait fait aussi, à condition qu’on lui ait donné le cahier des charges suivant : « Écrivez trois cents pages en travelling rapide sur l’histoire de France, en piquant aux moralistes du grand siècle deux ou trois idées et en rendant le machin lisible entre deux stations de métro ».

Cette séance de dégustation d’eau minérale a toutefois deux intérêts : le premier est de nous confirmer qu’Édouard Balladur n’aime pas particulièrement la démocratie et qu’il ne cultive l’histoire que parce qu’elle rapetisse la démocratie dans la procession des siècles. Prendre de la hauteur ne lui sert à détecter aucune idée intéressante, mais lui permet de faire un zoom arrière, probablement nécessaire à son équilibre, où la place qu’occupent les sociétés dans lesquelles tous les imbéciles ont le droit de vote n’est qu’accidentelle. Le deuxième enseignement qui surnage à la surface de ce bouillon finement filtré réside dans la nécessité où nous sommes de nous adapter au reste du monde. Mais forcément, quand Balladur pense à s’adapter, c’est pour se conformer. Nous voulons bien nous adapter ; nous ne nous sentons nullement tenus de nous conformer, comme c’est la pente naturelle des premiers de la classe sournois, dont le génie taxinomique et la fibre docile se mobilisent toujours pour installer un conformisme impitoyable et terrorisant à toutes les questions historiques. Grâce à Balladur, nous ne sommes que plus résolus à nous adapter autrement qu’en nous conformant au rien.