Redécouvrir le Moyen Âge

Redécouvrir le Moyen Âge

Par Nicolas Tenzer

À propos de André Vauchez (dir.), Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge, Cerf, 1997, 2 vol., 1692 pages.

Malgré l’excellence de nombreux travaux sur le Moyen Âge, tant historiques (Duby, Le Goff, Krynen, Kantorowicz et tant d’autres) que philosophiques (Gandillac, Brague, Gilson, Guéroult), cette période continue à faire l’objet de perceptions simplistes par le grand public, même moyennement cultivé. Le Moyen Âge reste la période des châteaux forts, des grandes peurs et des famines, de l’arriération des campagnes, du dogmatisme religieux et des ténèbres scientifiques. Encore aujourd’hui, certains ont tendance à estimer que notre siècle ne peut rien apprendre de l’expérience des pouvoirs qui se sont constitués au Moyen Âge. Ils considèrent que les disputes théologiques, et notamment la scolastique, sont ante-philosophiques et n’ont aucunement façonné notre pensée. Bref, pour eux, la période moyenâgeuse constitue une époque de régression entre la Grèce et Rome, d’un côté, la Renaissance et la Réforme, de l’autre. La somme irremplaçable que constitue le Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge lève encore un peu plus ces idées fausses. Il suffit de le parcourir pour constater combien cette période, qui reste encore à bien des égards mystérieuse, et n’est aucunement unifiée, est grosse de notre présent.

Il ne saurait être question de résumer ici une telle œuvre collective rédigée par près de six cents auteurs et qui fait l’objet d’une publication simultanée en Italie et au Royaume-Uni. Même la description des index et des entrées prendrait déjà plusieurs dizaines de pages, tant l’étendue de ce Dictionnaire est considérable par son champ géographique, les notions traitées en philosophie, théologie, histoire ou littérature, et par les synthèses qu’il offre sur les événements marquants de ce monde moyenâgeux qui s’étend d’environ 500 à 1 500 après Jésus-Christ. On y apprendra tout ce qu’il faut savoir aussi bien sur des auteurs aussi connus qu’Abélard et saint Thomas que sur des personnages moins célèbres comme saint Nicolas Cabasilas ou Ubertin de Casale, sur les robertiens aussi bien que sur la notion de sacrilège ou celle de sainteté, sur la chevalerie autant que sur la conception de la vierge Marie ou la démonologie. Et la très riche et belle iconographie n’est pas le moindre apport de ce qui est aussi un livre d’art qu’on aura toujours envie de consulter et d’ouvrir au hasard de nos curiosités ou de nos plaisirs.

On se bornera à noter ici l’apport de quelques articles, toujours synthétiques et capables d’aller à l’essentiel en peu de mots (tout en renvoyant à des lectures suggérées pour ceux qui voudraient en savoir plus). L’un des plus significatifs est l’article « scolastique » où il est bien montré comment cette manière de procéder, qui ne concerne pas que la théologie, s’inscrit dans la perspective du développement du rationalisme, qui puise dans l’aristotélisme. Exercice d’exposé d’une problématique et méthode de recherche d’une cohérence interne des textes, d’abord juridiques, la scolastique étend jusqu’à son point maximum l’interprétation des textes. Certes, il est bien dit que l’auctoritas autant que la ratio doit guider l’analyse, mais le domaine de la première est, de fait, limité par la seconde. La connaissance des limites de celle-ci n’empêche pas de restreindre la valeur de celle-là. On pourra aussi se référer utilement à l’article « casuistique » pour laquelle il est simultanément souligné le rapprochement qu’elle a permis avec les circonstances de la vie de tous les jours et l’éloignement qu’elle a entraîné des idéaux religieux de « perfection évangélique ».

On découvrira aussi quelques réalités que la vision simpliste du Moyen Âge tend à occulter. Ainsi l’article « ontologie » nous apprend que la notion n’apparaît qu’au XVIIe siècle et, avec une grande économie de moyens, montre que la « science des étants » des penseurs médiévaux ouvre la piste féconde du raisonnement transcendantal qui est, lui, éminemment moderne. L’avancée décisive est, bien sûr, réalisée par Duns Scot — même si l’article consacré au doctor subtilis tend à minimiser son rôle fondateur, de manière peut-être excessive. L’article sur la « foi », l’un des plus intéressants et développés du Dictionnaire, nous montre aussi que la notion n’a pas reçu une acception unique chez les penseurs médiévaux. Cette notion y apparaît comme tout entière historique, gouvernée par le problème de la « communication de la foi », incluse dans une dialectique complexe de la ratio et de l’amour de Dieu. La foi ne s’oppose pas à la philosophie, mais en est intrinsèquement séparée. Sur ce plan-là aussi, et sans que le Dictionnaire l’annonce, on perçoit combien l’examen théologique de la foi prépare aussi bien la possibilité de l’engagement mystique que le détachement de la croyance religieuse. Sur un plan historique, l’article « seigneurie » nous apprend que ce terme n’existait pas à l’époque et montre la substance effective de ce rapport de domination qui ne s laisse pas enfermer dans les catégories classiques, notamment personnel-réel et public-privé.

L’article « pouvoir temporel » montre, lui aussi de manière synthétique, comment, en rupture avec l’augustinisme politique réinterprété par la « théocratie pontificale », commence à se forger l’idée d’une autosuffisance et d’une indépendance du pouvoir du Prince, aussi bien grâce à des personnages publics de grande stature (Frédéric II, Philippe Le Bel), qu’à l’un des théoriciens déjà modernes les plus audacieux, Marsile de Padoue. Dans l’article consacré à cet auteur, il est montré comment il formule même la doctrine révolutionnaire de la monarchie élective, allant sur ce terrain encore plus loin que Guillaume d’Ockham. L’article « Église et État » montre toute l’importance politique de l’interrogation, d’origine théologique, sur la nature des différents pouvoirs et décrit remarquablement l’histoire d’une séparation des domaines inséparable d’une émancipation du Prince par le truchement du peuple. L’article « liberté » montre aussi que, dès le Moyen Âge, les ambiguïtés de la doctrine de la volonté et du libre arbitre étaient déjà clairement perçues, en tout cas posées, dans un contexte qui n’était pas exclusivement théologique.

On pourrait évidemment multiplier les exemples, sans jamais épuiser les pistes fécondes qu’ouvre le Dictionnaire. La philosophie n’y occupe certes pas la place principale et il faudrait aussi montrer comment ont été inventives les conceptions des arts, des réformes de l’Église, de la liturgie, voire de l’ensemble des activités profanes. Le court article consacré aux croquis et dessins de Villard de Honnecourt — illustré par un étonnant lion — n’est pas le moins significatif de l’esprit de découverte de l’époque. Il faudra enfin lire ce Dictionnaire comme une invitation au voyage, à travers les descriptions précises, à travers toute l’Europe et au-delà, de ses églises, de ses monastères et de ses monuments (y compris juifs et musulmans), les histoires richement racontées des grandes villes et cités, du Caire à Varsovie, d’Etchmiadzine à Patmos, et les itinéraires multiples de ses grandes figures.