Le libéralisme en France : aventures et avatars d’un discours politique

Le libéralisme en France : aventures et avatars d’un discours politique

Par Ève Charrin

À propos de Lucien Jaume, L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Fayard, 1997, 590 pages et Alain Madelin, Aux sources du modèle libéral français, Perrin, 1997, 477 pages

Souvent aggravé du préfixe « ultra », le libéralisme fait figure de terme repoussoir, de concept épouvantail dans le discours politique français d’aujourd’hui, au point que les libéraux eux-mêmes lui préfèrent le vocable plus consensuel de « liberté ». Pourtant, le libéralisme français fait l’objet d’un regain d’intérêt. L’actualité éditoriale en témoigne, avec la parution récente (à l’automne 1997) de l’essai de Tzvetan Todorov sur Benjamin Constant, de L’individu effacé, synthèse de Lucien Jaume sur le libéralisme et l’individualisme en France au XIXe siècle, de l’ouvrage collectif dirigé par Alain Madelin, Aux sources du modèle libéral français. Retour en grâce ? Ces deux derniers essais, d’intérêt inégal, portent sur les spécificités d’un libéralisme à la française, qu’ils tentent avec plus ou moins de bonheur de circonscrire, tant il apparaît que la tradition libérale française diffère profondément du modèle anglo-saxon auquel souvent elle se réfère.

« Qui trop embrasse, mal étreint » : défense et illustration du libéralisme français par Alain Madelin

Le président de Démocratie libérale énonce clairement les visées de son ouvrage, qui sont politiques autant qu’intellectuelles : « Réparer l’ignorance de tous ceux qui croient pouvoir dénigrer la valeur des idées libérales et présentent le libéralisme comme une idéologie d’importation, étrangère pour l’essentiel à l’esprit de notre culture » (préface d’Alain Madelin). Il s’agit d’illustrer l’ancienneté et la vigueur du mouvement libéral en France et de faire apparaître les continuités libérales dans l’histoire politique, économique et culturelle de notre pays. De là à conclure que l’avenir appartient aux solutions libérales, il n’y a qu’un pas, aisément et logiquement franchi. Il n’y a rien là de surprenant ni de critiquable : par ce livre, recueil de conférences tenues depuis trois ans dans le cadre du programme pour l’Histoire de l’entreprise à l’initiative de Christian Stoffaës, et sous sa propre égide, le fondateur d’Idées-Action fait acte de présence sur la scène politico-intellectuelle française. Il s’efforce de réhabiliter un libéralisme mal aimé et cède comme tous les hommes politiques français au prestige de l’écrit, consécration nécessaire à toute carrière politique bien pensée. Nul doute que le présent ouvrage concourra davantage à sa légitimation intellectuelle que son précédent Quand les autruches relèveront la tête…

Aussi ne s’étonnera-t-on pas d’une tonalité idéologique. La préface d’Alain Madelin peut être lue comme un manifeste, plus que comme l’introduction à un recueil de contributions scientifiques : au prix de généralisations abusives et de quelques contrevérités flagrantes, le libéralisme français devient synonyme de tous les faits culturels, de toutes les avancées politiques ou sociales qui marquent positivement notre mémoire collective. « Le libéralisme est le produit d’une longue histoire philosophique qui débute en Grèce il y a vingt-cinq siècles, puis portée par le grand souffle du christianisme et finalement consacrée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, véritable charte des libertés individuelles » ! S’il est courant de faire remonter le libéralisme au XVIIe siècle, avec notamment Montesquieu en France, Hobbes et Locke en Angleterre, la référence à la Grèce antique et à la tradition chrétienne médiévale comme origines du mouvement libéral demeure l’exclusivité d’Alain Madelin… De même, « au XIXe siècle ce sont les libéraux qui en France demandaient la liberté des syndicats » : certes, les socialistes y étaient hostiles ; pour autant le mouvement libéral est loin, très loin d’avoir à l’unisson plaidé pour la liberté syndicale, qui n’apparaît pas comme une visée centrale d’un Guizot et autres Rémusat ou Broglie. Alain Madelin a assimilé ce mot d’Orwell : « Celui qui contrôle le passé commande au présent ». Aussi les idées libérales sont-elles « plus actuelles que jamais » : le libéralisme apparaît comme l’humanisme du siècle à venir. « Le XXe siècle a été le siècle des États […] Depuis le grand événement que fut la chute du mur de Berlin, le XXIe siècle apporte au contraire avec lui la promesse d’un monde qui fera davantage confiance à l’homme ». Pour que la France prenne, à l’instar de ses partenaires européens, « le grand virage libéral du XXIe siècle », il importe de « renouer aujourd’hui avec les racines historiques et intellectuelles du libéralisme et notamment du libéralisme français, le plus riche de tous » (sic).

Dirigé et préfacé par un homme politique, cet ouvrage obéit à une logique politique autant, voire plus, qu’à des préoccupations scientifiques : il serait sot de s’en offusquer. Mais il est impossible de l’occulter, en dépit de l’intérêt de nombreuses contributions, dues à des universitaires (Henri Lepage, François Crouzet) ou autres experts (Christian Stoffaës, Nicolas Baverez). En effet, à trop vouloir convaincre de la supériorité des théories libérales françaises, de la prééminence du libéralisme dans l’histoire politique et économique de la France, tirant souvent abusivement la couverture à soi (le plan Pinay-Rueff de 1958 présenté comme le paradigme du libéralisme…), il perd en rigueur, en profondeur et, finalement, en crédibilité. Dommage : le projet de faire connaître davantage les auteurs libéraux français du XIXe siècle, peu lus (Constant, Guizot, mais aussi Bastiat, Comte, Dunoyer, Sismondi), méritait mieux.

Le paradoxe français d’un libéralisme sans individu

Ce projet est mieux servi par l’essai documenté de Lucien Jaume. Philosophe, chercheur au CEVIPOF, l’auteur ne s’embarrasse pas de visées politiques et s’attache à mettre en lumière une ambiguïté consubstantielle au libéralisme français, tel qu’il s’épanouit de la Restauration à l’avènement de la IIIe République. Et au-delà, est-on tenté d’ajouter. Le libéralisme, contrairement à la réputation qui lui est faite — réputation peu flatteuse, caractéristique d’un « ultra-libéralisme » décrié — n’est pas synonyme en France d’individualisme ; au contraire, les libéraux entretiennent avec la notion d’individu des rapports complexes. Entre la promotion des libertés individuelles et la dévalorisation de l’individualisme comme égoïsme, facteur de désordre et de dislocation du lien social, entre la légitimité d’un intérêt général incarné par l’État et la pluralité des intérêts particuliers coexistants au sein de la société, l’articulation est problématique.

C’est ce problème qu’analyse L’individu effacé : la difficulté rémanente qu’éprouve la mouvance libérale, dans sa majorité, à assumer pleinement le concept d’individu et ses conséquences politiques. « Faut-il admettre un droit de l’individu, et notamment le droit de juger de son droit, face au pouvoir politique et administratif — ou faut-il, plutôt, envisager les libertés du point de vue de la puissance publique, comme autant de limitations que par bénévolence elle s’inflige ? » (p. 11). Tel est le dilemme du libéralisme français — tandis que, plus cohérent, le libéralisme anglo-saxon (de Locke à Burke, d’Adam Smith à Jeremy Bentham) se fonde au contraire sur la notion d’individu, sur le jeu concurrent des intérêts particuliers constitutifs d’une société plurielle et autonome. À travers les écrits libéraux français du XIXe siècle, L. Jaume discerne l’alternative suivante, tantôt clairement formulée, tantôt obscurément ressentie : « Privilégier l’individu jusqu’à, éventuellement, un libéralisme du sujet » — c’est là le courant minoritaire, représenté par Mme de Staël et Benjamin Constant pour qui la modernité est « l’époque des individus » — ou bien « assujettir l’individu à un esprit de corps qui le discipline » — c’est le choix de Guizot, option majoritaire du libéralisme français de la Monarchie de Juillet jusqu’à nos jours, celle d’un « libéralisme par l’État, et non pas contre ou hors de l’État », libéralisme de gouvernement et non d’opposition comme celui de Constant. Ce qui, note l’auteur avec une pointe d’ironie, « ne dépayse pas le lecteur d’aujourd’hui ».

Originale, l’approche de L. Jaume permet une (re)lecture éclairante et pertinente des écrits et pratiques libérales au XIXe siècle. En effet, le libéralisme ne saurait être défini, de façon cumulative, comme un corps de principes, un objet de philosophie et un système juridique de limitations réciproques des pouvoirs : certes, « ces trois modes de pensée ont participé à la culture politique libérale, et ils ont rendu familier le visage du libéralisme qui s’assimile quasiment à l’ensemble de la pensée moderne ». Mais loin de cette image d’Épinal, c’est plutôt comme discours et comme ensemble de prises de position sur des enjeux spécifiés dans un contexte historique et national donné que l’auteur choisit d’appréhender le libéralisme. Or, « on se heurte alors à des phénomènes qui soit se présentent comme tout autres que ce que l’on attendait, soit même sont en contradiction avec les principes théoriques et philosophiques » topiques du libéralisme, fondés sur la souveraineté de l’individu (p. 15).

Ainsi, la place centrale de l’État est particulièrement valorisée chez les doctrinaires (courant de Guizot) et chez les orléanistes. Corrélativement, la recherche obstinée d’un nouveau pouvoir spirituel témoigne d’une volonté de limiter les prétentions excessives, orgueilleuses, de l’individu souverain : la philosophie éclectique de Victor Cousin élabore à cet effet la notion de raison impersonnelle, à laquelle se soumet la liberté individuelle ; en découle une hostilité à l’égard de l’individualisme utilitariste, illustrée notamment par l’économie politique de Frédéric Bastiat. La faible portée de l’esprit constitutionnaliste (sauf le courant de Constant et de Sismondi) peut étonner chez les héritiers de Montesquieu, attachés en principe à éviter le despotisme monarchique ou démocratique par le contrepoids des pouvoirs et l’instauration d’un État de droit. Enfin, la minimisation frappante de l’ordre du marché et des lois capitalistes, par des porte-parole du mouvement libéral qui sont plus souvent parlementaires, professeurs, publicistes, que chevaliers d’industrie ne constitue pas la moindre caractéristiques du paradoxe libéral français.

Un « libéralisme notabiliaire » ?

Tel qu’il se forge sous la Restauration et plus encore sous la Monarchie de Juillet, autour de Guizot, dans le sillage des doctrinaires, le libéralisme français apparaît peu individualiste. Soucieux de tenir le « juste milieu » entre les excès révolutionnaires et le traditionalisme « ultra », ses partisans se livrent à une défense inconditionnelle du suffrage censitaire et tiennent un discours fondé sur la légitimation des « supériorités naturelles » chères à Guizot, seules aptes à participer au gouvernement de la France. Ainsi, « l’ordre politique est nécessairement l’expression, le reflet de l’ordre social. […] Le pouvoir est un fait qui passe, sans contradiction, de la société dans le gouvernement ». On est loin ici d’un libéralisme d’opposition, jaloux des garanties individuelles en face de la puissance publique, qui délimite strictement la sphère privée, l’espace de la société civile et l’espace public.

De Constant à Guizot, on passe d’une irréductible conflictualité à une harmonieuse continuité entre la société et l’État : prémisse d’un « libéralisme notabiliaire » et anti-individualiste, fondamentalement ami du pouvoir — qu’il s’agisse du pouvoir social des « supériorités naturelles » ou du pouvoir politique qui n’en est, après tout, que le prolongement. Loin d’être par nature ennemi des Lumières, comme le suggérait Benjamin Constant, le gouvernement (représentatif) devient alors l’auguste incarnation de la raison : « De quelque chose qu’il s’agisse, il y a en toute occasion une vérité qu’il faut connaître et qui doit décider de la conduite. La première affaire du gouvernement, c’est de chercher cette vérité, de découvrir ce qui est juste, raisonnable, ce qui convient à la société. Quand il l’a trouvé, il le proclame. Il faut alors qu’il tâche de le faire entrer dans les esprits, qu’il se fasse approuver des hommes sur lesquels il agit, qu’il leur persuade qu’il a raison ». Le pouvoir n’est donc pas une contrainte, mais l’expression légitime d’un état social donné : « Lorsque les choses suivent leur loi naturelle, quand la force ne s’en mêle pas, le pouvoir va aux plus capables, aux meilleurs, à ceux qui mèneront la société à son but ». Le libéralisme de gouvernement s’affirme donc sans fard comme l’émanation et l’instrument de promotion des nouvelles élites, des notables qui acquittent le cens : « Tous les bons gouvernements, et particulièrement le gouvernement représentatif, ont pour objet de faire sortir du sein de la société cette aristocratie véritable et légitime, par qui elle a le droit d’être gouvernée et qui a le droit de la gouverner ». Heureux temps, où les gouvernants énonçaient avec autant de candeur, et aussi peu de faux-fuyants, leurs conceptions politiques !

Fragments d’un discours libéral

Bien que l’étude de Lucien Jaume s’achève à l’orée de la IIIe République, elle rend néanmoins intelligibles certaines tensions et certains embarras du discours libéral actuel — paradoxes hérités du siècle dernier. A cet égard, la mise en parallèle des deux ouvrages — celui de l’universitaire et celui du politique — apparaît significative. Il ne s’agit pas ici de décerner de bons ou mauvais points (la partie serait trop inégale…), mais de montrer, à la lumière de L’individu effacé, combien Aux sources du modèle libéral français constitue un échantillon politiquement et intellectuellement représentatif du paradoxe libéral.

Ainsi, « la loi de la majorité doit se trouver équilibrée par un principe de limitation du pouvoir qui protège le droit des minorités — à commencer par ceux de la plus petite de ces minorités, l’individu » (Alain Madelin, préface) : on retrouve ici la difficulté qu’éprouve le libéralisme français à penser l’individu comme premier, et la société comme l’instance qui institue l’État. Au contraire, c’est l’État qui est conçu comme premier puisqu’il se voit investi d’un rôle de protection de l’individu. Le libéralisme « cherche, non pas à commander les hommes au profit d’une autorité dite supérieure, mais à établir les droits et les obligations réciproques des individus. C’est la méthode juridique, la méthode libérale ». Curieux libéralisme, vraiment, que celui qui confie aux lois et aux décrets le soin d’« établir » la sociétés civile, qui charge le gouvernement et le législateur d’instaurer les mécanismes de régulation entre les individus. Plus loin, toujours sous la plume d’Alain Madelin : « Le libéralisme économique, [….] c’est l’ordre juridique d’un État de droit, qui est source de la croissance et de la prospérité économique ». Là encore, le rôle de l’État est primordial puisqu’apparemment c’est lui qui assure la prospérité économique, et non le libre jeu des intérêts et initiatives individuelles — credo central pourtant de l’économie politique libérale depuis Adam Smith. Paradoxal libéralisme, en effet, que celui qui rend les institutions responsables de la liberté individuelle : « Le secret de la prospérité économique » se trouve « dans les institutions et dans la manière dont elles stimulent la créativité de l’homme, en faisant appel à sa liberté ». Sans doute, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances peut-il craindre d’effaroucher un lecteur mal disposé à l’égard d’un libéralisme vu comme fauteur de troubles et destructeur du lien social. D’où son insistance sur le « besoin de sécurité, fondamental dans l’âme humaine ». Plus surprenant, le rôle une fois de plus assigné aux institutions : « il faut travailler à donner aux hommes les moyens d’assurer leur sécurité, car cela ne se fait pas tout seul ». L’autorégulation de la société civile par le jeu des initiatives individuelles apparaît singulièrement absente de ce « modèle libéral français ». Et l’État, omniprésent — ce que confirme expressément la présentation du recueil par Henri Lepage : « L’État auquel les Français sont viscéralement attachés n’est pas antilibéral », c’est « l’État gardien de la sécurité nationale, garant de l’ordre et de la loi, protecteur des libertés ». Aussi le pays est-il appelé à « retrouver son sens historique de l’État, l’État gardien du libéralisme ». Plus loin, les tensions et paradoxes propres au libéralisme français apparaissent plus crûment encore : « Ce qu’on appelle la centralisation jacobine, ce n’est pas l’antilibéralisme. […] Il faut se garder de confondre avec l’égalitarisme la justice égale pour tous, la loi impersonnelle traitant chaque citoyen de façon égale ». Le paradoxe mène au sophisme. Ainsi, l’auteur utilise délibérément la connotation péjorative et quelque peu robespierriste qui s’attache dans le discours libéral au terme d’« égalitarisme », sans pour autant vouloir ni pouvoir se démarquer de valeurs égalitaires que le libéralisme français ne parvient ni à intégrer pleinement, ni à rejeter.

Cet exercice d’explication de texte confirme l’actualité d’un paradoxe inhérent au libéralisme français, mis en lumière par Lucien Jaume involontairement secondé par Alain Madelin : oui, il existe bien une tradition libérale en France, ancienne, vivace, complexe — mais aussi contradictoire, dans un pays où la « passion de l’égalité » hante tous les discours politiques.