Il faut défendre Michel Foucault

Il faut défendre Michel Foucault

Par Dominique Franche

À propos de Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France, 1976, Gallimard/Seuil, 1997, 288 pages.

« Pas de publication posthume », telle fut la volonté exprimée par Michel Foucault avant sa mort. Certains peuvent donc être surpris, voire choqués, que soit autorisée la parution de ce cours, prononcé de janvier à mars 1976 au Collège de France, et consultable jusqu’alors sous la seule forme d’un enregistrement.

Mais la pression est forte dans le monde entier pour que l’ensemble de son « œuvre » — terme que Foucault aurait récusé — soit rendu public. Les éditions pirates d’inédits se sont multipliées : la dernière leçon du cours de 1976 avait déjà été publiée dans Les Temps Modernes , et l’ensemble du cours en italien, par… Alessandro Fontana et Mauro Bertani, que récompense aujourd’hui la reconnaissance officielle, puisqu’ils en signent l’édition française avec François Ewald. La multiplication d’éditions non autorisées à l’étranger a d’ailleurs atteint un point tel que les francophones se trouvent actuellement parmi les moins bien placés pour connaître la pensée de Michel Foucault. Saluons donc la décision de publier les cours du Collège de France, décision qui paraît sage. Du moins au premier abord.

Encore faudrait-il que le travail de transcription et d’édition des enregistrements fût convenablement accompli, ce qui n’est pas le cas dans ce premier volume.

De la guerre des races au racisme d’État

Voilà qui n’est pas une raison suffisante pour bouder le plaisir que l’on éprouve toujours en dégustant le Foucault nouveau. Car, contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de penser, les cours qu’il donnait au Collège de France ne se retrouvent pas dans ses livres, même s’ils en ont alimenté la réflexion. Ce sont des essais originaux dont on recommande vivement l’audition ou, en l’occurrence, la lecture.

Pourquoi commencer par la publication du cours de 1976 ? Au-delà des raisons conjoncturelles mentionnées plus haut, ce choix se justifie par le rôle de pivot qu’il joue dans la série. A cette date, Foucault a abandonné le concept d’« épistémè » — critères communs, mais transformables, auxquels obéissent les savoirs —, même si des traces en subsistent, de pair avec l’influence du structuralisme de G. Dumézil (cf. pp. 59-65). Il est alors passé à celui de « dispositif de pouvoir ». C’est l’occasion de revenir sur ses cours précédents pour les situer (leçons du 7 et du 14 janvier) avant de franchir une nouvelle étape de sa réflexion. Celle-ci va le conduire à étudier l’articulation de la « gouvernementalité » — ensemble des pratiques de gouvernement des individus entre eux aussi bien que sur des institutions — et de la « biopolitique » — l’intégration de la vie naturelle des hommes dans les mécanismes du pouvoir étatique (cours du 17 mars). Pour tenter d’élucider les questions posées par les totalitarismes, il se livre à une enquête généalogique qui le mène à débusquer, entre ceux-ci et les démocraties, contiguïtés et continuités. Et quel plus bel exemple de continuité que celui du racisme moderne donnant au XIXe siècle à la fois la guerre des races et la lutte des classes ?

Pour autant, le cours de 1976 ne se résume pas à cette seule généalogie : il est parcouru de pistes, parfois à peine tracées, si nombreuses que l’on ne saurait raisonnablement prétendre les indiquer toutes ici. Car telle est la particularité des cours de Foucault, plus foisonnants que ses ouvrages parce que l’orateur ne s’y sentait pas astreint à présenter des résultats, mais qu’il entendait y donner à ses auditeurs « des pistes de recherche, des idées, des schémas, des pointillés, des instruments » (p. 3). À chacun d’en faire ensuite ce qu’il en voulait, ou ce qu’il en pouvait, selon le principe de la « boîte à outils », quitte à montrer que tel ou tel outil s’avère inutilisable. Voilà une première raison de lire attentivement un tel livre. On pourra retenir par exemple la superbe manière dont Foucault aborde le problème de la naissance de l’histoire telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée, avec le lien qui l’unit au droit public, et l’irruption, aux XVIe et XVIIe siècles, d’une contre-histoire cherchant à révéler ce que les puissants ont caché dans le passé (cours du 28 janvier et du 11 février).

Quittons cependant les sentiers annexes et rejoignons la piste principale : la réflexion sur le pouvoir. Elle s’affine par rapport à des écrits antérieurs, où il pouvait paraître abstrait et trop monolithique en tant que pouvoir répressif. L’hypothèse du cours consiste à penser la politique comme « la guerre continuée par d’autres moyens » (p. 16), en inversant l’aphorisme de Clausewitz. L’étude d’un constant rapport de forces devient centrale, du moins en tant que « principe éventuel d’analyse » (p. 21) à examiner de près — ce n’est en aucune manière l’affirmation d’un fait prouvé. Pour tenter de comprendre le pouvoir, on l’aborde par le versant de la domination et non plus par celui de la souveraineté, en partant des relations de pouvoir et non plus de sujets qui leur seraient préexistants. Historiquement, le paradoxe que relève Foucault est celui-ci : quand, à la fin du Moyen Âge, l’affirmation de l’État moderne a nettoyé la société des rapports belliqueux qui la traversaient constamment auparavant, est apparu un nouveau discours présentant la guerre « comme relation sociale permanente » (p. 42). Les trois ordres de la société féodale font alors place à une division binaire, avec deux catégories d’individus formant deux armées opposées. Le juriste, l’historien, vont devoir se ranger dorénavant dans un camp ou dans l’autre pour « défendre la société » contre l’ennemi en un perpétuel combat.

Ce nouveau discours, formulé à la fin du XVIe siècle, est celui de la guerre des races, qui allait déboucher, au XXe, à la fois sur le racisme biologique nazi et sur le racisme de classe du stalinisme. Foucault montre que Hobbes, à l’opposé de ce que l’on pense naïvement, n’est pas dans cette mouvance : sa « guerre de tous contre tous » résulte au contraire de l’égalité, du manque de différences : elle ne se traduit pas sous la forme d’une guerre, mais par un pacte social reposant sur la peur ; c’est ce pacte qui fonde la souveraineté. C’est par lui que Hobbes légitime l’État contre ceux qui, en Angleterre, se référaient à la même époque au clivage issu de la conquête normande pour expliquer les luttes sociales, en particulier les Niveleurs (cours du 4 février). Parallèlement naissait en France une explication similaire de l’histoire du pays par un fait de conquête. À l’ancien mythe troyen des origines — qui présentait les Français comme des descendants de fuyards de Troie — se substituait chez François Hotman (Franco-Gallia, 1573) le thème de l’invasion de la Gaule romaine par les Francs d’origine germanique. À partir du livre de Hotman allait se constituer un énorme corpus historiographique sujet à plus d’une transformation. Ainsi Boulainvilliers put-il, à la fin du XVIIe siècle, pendant la réaction nobiliaire, raconter l’histoire de France comme celle de deux groupes hostiles cohabitant dans le pays : les descendants des Gallo-Romains, et ceux des Francs ; roturiers d’un côté, nobles de l’autre, ceux-ci devant exercer leur domination sur ceux-là en raison du droit de leur conquête, droit aussi permanent que la guerre qui parcourt le corps social et son histoire. Dès lors, l’histoire devenait un enjeu de pouvoir et posait le problème de la définition de la nation (cours du 11 et du 18 février).

À la fin du XVIIIe siècle, le savoir historique de la conquête des Gallo-Romains par les Francs est généralisé. La figure du barbare destructeur de la civilisation s’impose. C’est la brute libre, violente et dominatrice, le blond Germain dont on n’a pas fini de parler. Foucault analyse quelques-unes des tactiques discursives autour du thème des barbares et de l’invasion (cours du 3 mars). Puis il étudie comment le savoir historique et l’idée de nation sont réélaborés au moment de la Révolution. Les nobles, qui se prétendaient issus des Francs, apparaissent alors comme des étrangers : pour Sieyès, ce sont des parasites n’appartenant pas à la Nation, car la Nation est composée des seuls actifs qui incarnent à présent l’universalité. Après la Révolution, l’histoire va ainsi partir plutôt de la conquête franque, ou plutôt de l’universalité du présent, selon la position politique de l’auteur considéré, « réactionnaire » ou « progressiste ». Puis l’universalité de la Nation va finir par éliminer la notion de guerre du discours historique (cours du 10 mars). Mais le thème va se déplacer. La « prise de pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant » (p. 213) par l’État entraîne en effet la mise en place de mécanismes qui visent à réguler la vie de la population. Alors que le droit de souveraineté, le droit de vie ou de mort, consistait à faire mourir ou à laisser vivre, le nouveau « bio-pouvoir » consiste à faire vivre et laisser mourir, au moyen de mesures d’hygiène collective, par exemple. La médecine devient « une technique politique d’intervention, avec des effets de pouvoir propres » (p. 225). Attentif à éviter la dégénérescence de la population, l’État intègre le racisme comme mécanisme du pouvoir et va décider qui doit vivre et qui doit mourir, qu’il s’agisse d’une « race », de criminels, de fous ou autres « anormaux », afin de « défendre la société ». À partir de là, le pouvoir meurtrier du nazisme et du stalinisme ont eu le champ libre (cours du 17 mars).

Voilà, outrageusement résumée, la trame d’un cours extrêmement riche qu’il faut lire et méditer pour comprendre certains problèmes politiques du siècle, et pour voir se déployer une belle intelligence. Bien sûr, on peut reprocher à Foucault de se montrer parfois approximatif — sur le comte de Montlosier, par exemple —, de n’aborder que quelques-uns des très nombreux auteurs qui ont écrit sur la guerre des races, ou d’oublier telle ou telle influence. Le problème de méthode est plus général : puisque le pouvoir fonctionne en chaîne, pourquoi ne pas avoir étudié le savoir, lui aussi, en chaîne et jusque dans ses capillarités les plus fines, d’en bas et pas seulement d’en haut ? On souhaiterait ainsi voir analysés des discours non « savants » qui ont diffusé le discours sur la guerre des races auprès du plus grand nombre. Même la manière qu’a Foucault de disséquer quelques grands historiens du passé ne peut satisfaire. Elle provoque un effet pervers qui se révèle de taille : en sautant de Hotman à Boulainvilliers, de Boulainvilliers à Sieyès puis à Montlosier et Augustin Thierry, il ne met pas en évidence la continuité des courants d’idées. Il renforce artificiellement l’idée de rupture épistémologique, à laquelle il demeure attaché (voir pp. 66, 162-164). On pourrait la battre en brèche par une observation plus fine des liens, des reprises, des oublis et des résurgences qui se trouvent dans l’histoire du discours historique.

Mais il ne s’agit pas d’un livre de Foucault. Ces cours doivent être pris comme tels : ils sont matière à penser, à aller plus loin. En ce sens, le résultat est un succès. Et l’on rêve d’en entendre d’autres de la même eau.

Une transcription fautive : des éditeurs à couteaux tirés ?

D’en entendre, mais pas d’en lire des volumes réalisés de manière identique. En effet, une comparaison pourtant non exhaustive entre les cassettes disponibles à la bibliothèque du Saulchoir — transférées depuis peu, ainsi que l’ensemble des inédits, à l’Institut Mémoire de l’Édition contemporaine (I.M.E.C.) — et ce qui en est publié révèle des anomalies pour le moins curieuses.

Certes, le passage de l’oral à l’écrit soulève de nombreuses questions. En théorie, il faudrait se contenter d’un dactylogramme donnant l’intégralité du cours, y compris les fautes de français. Si tout le monde admet que les « euh » passent à la trappe, le travail des transcripteurs devient plus problématique dès qu’ils décident de franchir un pas supplémentaire dans la correction du discours prononcé. Peut-être les deux maisons d’édition impliquées n’ont-elles pas souhaité une publication intégrale, « scientifique », dont la lecture aurait été rendue pénible par les répétitions, les reprises et les maladresses inhérentes à une pensée qui se cherche à mesure qu’elle se donne à l’auditoire. Plus satisfaisante par sa rigueur, elle ne pouvait guère espérer déboucher sur un succès de librairie, ce qui était probablement le but, non seulement de Gallimard et du Seuil, qui ne sont pas des philanthropes, mais plus encore des trois éditeurs — au sens anglo-saxon du terme — de ce cours, François Ewald, Alessandro Fontana et Mauro Bertani, pour qui une telle publication constitue une opportunité exceptionnelle.

Ceux-ci ont donc choisi d’aller plus loin, tout en affirmant nous donner « la transcription la plus littérale possible » de l’enregistrement (pp. IX-X). Vérification faite, on se demande ce qui serait advenu s’ils avaient décidé de s’en éloigner ! Car, en réalité, il s’agit d’une réécriture de la parole proférée par Foucault. On pourrait l’admettre, à condition qu’apparaissent clairement les modifications introduites. Assurément, François Ewald et Alessandro Fontana précisent quelques règles : « Lorsque cela paraissait indispensable [leurs italiques], les reprises et les répétitions ont été supprimées ; les phrases interrompues ont été rétablies et les constructions incorrectes rectifiées. Les points de suspension signalent que l’enregistrement est inaudible. Quand la phrase est obscure, figure, entre crochets, une intégration conjecturale ou un ajout » (p. X). Oui mais voilà : ces règles ne sont pas respectées, ni sur le fond, ni sur la forme des signes diacritiques.

Rien de choquant à ce qu’aient été enlevées des tournures orales telles que « bon ! », « eh bien », « en gros », « au fond », ou que les « ça » deviennent « cela ». Nos éditeurs n’en restent cependant pas là. Leur désir d’améliorer le texte les pousse à ajouter de temps en temps un « encore », un « au contraire », un « mais », ou à remplacer un mot par un autre — « on essaie » par « on [tente] » pour éviter une répétition (p. 19). Les modifications se révèlent parfois si nombreuses dans une page que l’on s’attend à lire un cours rédigé dorénavant dans le meilleur français par des personnes qui se montrent pour le moins vétilleuses vis-à-vis de Foucault. Si vétilleuses que disparaissent des gallicismes pourtant admissibles — « c’est », « est-ce que ». Mais pourquoi certaines inversions ? Entre autres exemples, « il s’agit, après tout, par la sexualité, de reconstituer » devient : « il s’agit, après tout, de reconstituer par la sexualité » (p. 29). Mieux encore : « dire, montrer et analyser » est transformé en « analyser, dire et montrer » (p. 147). Probable inattention du transcripteur dans ce dernier cas, mais, comme ce type d’inversion abonde dans le volume, on en vient à se poser des questions. Et l’on se demande bien pourquoi le singulier employé avec la conjonction « ou » est remplacé à plusieurs reprises par le pluriel : l’un ou l’autre se dit ou se disent, que l’on sache. Ces personnes si vétilleuses devraient donc commencer par s’interroger sur leur connaissance du français, qui n’est pas toujours supérieure à celle de Foucault, au contraire : apparaît aussi sous leur plume l’insupportable futur historique, là où l’orateur usait d’un temps plus correct, ou bien la particule de noblesse dans des cas où il ne l’employait pas, à bon droit.

Les répétitions, typiques d’un discours pédagogique, n’étaient pas forcément non plus inutiles, à défaut d’être d’une grande élégance ; « le pouvoir est considéré comme un droit, un droit dont on serait possesseur, et dont on serait possesseur comme d’un bien » est par exemple réécrit en : « le pouvoir est considéré comme un droit dont on serait possesseur comme d’un bien » (p. 14). Plus concis, mais pas forcément plus efficace, ni plus élégant. La suppression des « c’est-à-dire », « en tout cas », « bien sûr », « je crois », « donc », « en effet », « jusqu’à un certain point », ou « en quelque sorte », apparaît plus contestable encore dans la mesure où elle infléchit le sens du texte, de même que la conversion d’un « c’est vrai que » en « s’il est vrai que » (p. 8), celle de « non pas du tout » en « non pas » (pp. 32, 180), celles de « mais » et de « ou » en « et » (pp. 36 et 37), de « En effet » en « En fait » (p. 78), de « tout de même » en « toutefois » (p. 111). Des mots sont précisés ou atténués sans que l’on comprenne toujours pour quelles raisons, et parfois en ajoutant des erreurs : la sexualité devient « infantile » quand Foucault disait « enfantine » (pp. 18, 29), on « se moque » quand Foucault « se fout » (p. 29), « refusait » est substitué à son « récusait » (p. 150), « le roi » à « les rois » (p. 113), « un club de Jacobins » au Club des Jacobins (p. 187), et l’on en passe bien d’autres de crainte de lasser les lecteurs.

Pour donner un aperçu du résultat, citons deux brefs passages. Quand Foucault dit : « un principe bien antérieur à Clausewitz, et Clausewitz a retourné une sorte de thèse à la fois diffuse et précise, qu’il avait trouvée dans le XIXe, depuis le XVIIe et le XVIIIe », F. Ewald, A. Fontana et M. Bertani transcrivent : « un principe bien antérieur à Clausewitz, qui a simplement retourné une sorte de thèse à la fois diffuse et précise qui circulait depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle » (p. 41). Quand il dit : « on était arrivé, je crois, à un truc qui était à peu près bloqué. C’est-à-dire que vous étiez obligés d’arriver à quatre heures et demie, ou j’sais pas quand en fin de compte, une grande partie de l’après-midi à attendre, et moi… », on lit à présent : « on en était arrivé, je crois, à quelque chose qui était à peu près bloqué. Vous étiez obligés d’arriver à quatre heures et demie […] et moi… » (p. 4). On voit ici, outre la différence entre l’original et la transcription, que celle-ci mentionne l’existence d’un passage inaudible — signalé, en théorie, par les points de suspension entre crochets —, qui correspond en réalité à une transformation par rapport à l’enregistrement.

Il arrive en effet que les rares indications de modifications par des signes diacritiques soient erronées, tant les éditeurs semblent avoir été distraits. Quand on lit « comme un [cas] extrême » (p. 40), il aurait fallu trouver « comme [un] cas extrême », et l’on se demande d’ailleurs pourquoi l’article a été ajouté. Détail que cela. Il y a plus gênant. Ainsi, à la page 5 comme à la précédente, la suppression d’un passage est-elle indiquée à tort par les points de suspension entre crochets (de même à la page 41, où, en réalité, c’est une phrase qui a été enlevée par souci d’élégance, ou page 131). De plus, à la même page, deux autres passages sont gommés un peu plus bas, cette fois sans aucune mention. Plus loin (p. 70), le nom de Thiers figure entre crochets, donc comme « une intégration conjecturale ou un ajout », alors qu’il est parfaitement audible dans l’enregistrement. L’addition d’une expression à l’original (par exemple, « du moins », à la page 11, et autres « alors » ou « d’autre part » pas toujours bien venus) est parfois marquée par des crochets. Mais de très nombreuses autres modifications ne sont pas indiquées.

C’est bien là le problème de cette « transcription », qui n’obéit pas à des règles cohérentes. Tout se passe comme si plusieurs personnes avaient travaillé à son établissement, chacune respectant sa propre logique sans qu’une comparaison finale ait permis d’harmoniser l’ensemble. Peut-être a-t-on recouru, pour le fastidieux travail de transcription et de mise au propre, aux services de quelques étudiants sans se donner la peine de vérifier la qualité du résultat. C’est une pratique courante dans l’Université, et qui a déjà valu quelques ridicules à des mandarins n’ayant pas compris que l’on ne peut pas faire de la recherche par étudiants interposés. Quoi qu’il en soit, on constate que le volume publié est tantôt très proche de l’enregistrement, tantôt plus éloigné, et que jamais une règle n’est suivie de bout en bout. Que l’on ait décidé de remplacer « ça » par « cela », par exemple, n’a guère d’importance, mais il fallait du moins le faire tout au long du cours, et non pas seulement en certains endroits. Cette inconséquence se traduit aussi par l’arbitraire des virgules, des tirets et des parenthèses : la division en phrases, en paragraphes, et la ponctuation en général, ne suivent pas toujours la respiration de Foucault ni sa logique. Comble de l’incohérence : au sein d’une même leçon, le texte n’est pas établi de manière identique — ainsi, dans le premier cours, est-il plus près de l’original à partir de la page 7. Comprend qui peut.

L’absence d’unité dans la transcription des cours s’accompagne de malhonnêteté vis-à-vis des lecteurs, dans la mesure où ne sont pas respectées les règles que les éditeurs disent s’être imposées pour indiquer leurs interventions. À partir du seul livre, on ne peut pas savoir où ils ont sévi, et jusqu’à quel point, ce qui est contraire aux principes les plus élémentaires de l’établissement d’un texte. Le manque de sérieux ne s’arrête pas là. Des mots sont ajoutés (« achevée », p. 33), alors que d’autres, voire des phrases entières, peuvent être enlevés, visiblement par inattention (deux propositions à la page 104, par exemple). Les transcripteurs n’ont pas toujours rendu ou compris ce qu’ils entendaient : « empruntée au marxo-freudisme ou au freudo-marxisme » se transforme sans raison en « empruntée au freudisme ou au freudo-marxisme » (p. 38), « nos adversaires nous font croire » est devenu « les adversaires vous font croire » (p. 45), le « droit impérial » des juristes est converti en « les droits impériaux » (p. 102) ; quand Foucault affirme que « le droit naturel est, non pas fondateur, comme disent les juristes », cela devient pour ses transcripteurs : « le droit naturel n’est pas fondateur, comme disent les juristes » (p. 140). On passe ici au faux-sens.

Mais F. Ewald, A. Fontana et M. Bertani en arrivent à atteindre le contresens pur et simple, parfois comique, toujours risible : on leur signale donc qu’« un donné superficiel » n’est pas « une donnée superficielle » (p. 48), que la « matière multiple et inerte » n’est pas « multiple et muette » (p. 27). Il est vrai que les principes du « renforcement » de l’aristocratie deviennent pour eux « les principes de son renversement » (p. 143), ou que « le clergé, ignorance sans doute plus que ruse » se convertit en « le clergé, ignorant sans doute toutes ces ruses » (p. 181). Plus drôle : le roi, représenté chez Foucault « avec l’épée dressée et l’orbe dans la main », se montre chez F. Ewald et consorts « avec l’épée dressée et la crosse dans la main » (p. 85). Confusion avec un évêque ou souvenir d’une partie de chasse ? La métaphore guerrière se poursuit d’ailleurs dans l’esprit de nos transcripteurs peu attentifs qui ont entendu « un cran d’arrêt » quand Foucault parlait d’un « temps d’arrêt » (p. 181) ! On savait que les universitaires étaient souvent à couteaux tirés, mais pas au point de sortir leurs couteaux pendant les pauses !

Des choix éditoriaux contestables : un « sérieux » à revoir

Ce ne sont là que quelques-unes des approximations, fautes et erreurs relevées au cours d’une comparaison qui, rappelons-le, n’a pas été menée de façon systématique. On aura donc compris que la transcription du cours serait à refaire afin de la rendre cohérente et d’en enlever les scories. Toutefois, on est loin du Michelet « rectifié » par sa veuve abusive, pour citer un exemple célèbre. Un compte rendu produit inévitablement un effet de masse qui peut laisser croire que le livre entier est fautif, alors que nombre de pages s’avèrent satisfaisantes. Mais globalement, on conviendra que ce travail n’a pas été mené avec rigueur. Si ce volume sert de base à des traductions, on peut s’interroger sur ce qui subsistera, par moments, de la parole que donna Foucault.

D’autant que s’y ajoutent des choix éditoriaux plus que contestables, au premier rang desquels figure précisément le changement de statut entraîné par le passage de l’oral à l’écrit. F. Ewald et A. Fontana reconnaissent que les cours « relèvent d’un régime discursif spécifique » (p. IX). Mais en ce cas, pourquoi diable ont-ils renforcé le changement de statut avec les manipulations exagérées que l’on vient de relever ? Ainsi la disparition des « vous voyez » ou autre « si vous voulez » présente-t-elle l’inconvénient de ne plus désigner le cours comme une parole donnée en présence d’un auditoire, mais comme un texte rédigé. « Nous sommes soumis à la production de la vérité. Nous sommes soumis par le pouvoir à la production de la vérité et nous ne pouvons exercer le pouvoir que par la production de la vérité. Ceci sur un mode très particulier sans doute, c’est vrai pour toute société, mais je crois… » devient « Nous sommes soumis par le pouvoir à la production de la vérité et nous ne pouvons exercer le pouvoir que par la production de la vérité. C’est vrai de toute société, mais je crois… » (p. 22). Il y a lissage de la parole et disparition de sa rugosité, de la difficulté plus ou moins grande que le professeur éprouvait à penser et à transmettre certains points plutôt que d’autres. C’est la démonstration en train de se faire qui s’évanouit. Les ralentissements, les hésitations, les reprises et rectifications disparaissent. Et l’on a le sentiment que la force de conviction de Foucault s’évapore avec sa voix, avec ses hésitations mêmes. En vérité, l’idée d’une écriture de la parole donnée est une hérésie, surtout à une époque où les moyens de diffusion permettent de l’éviter. C’est d’ailleurs ce qu’avait estimé autrefois l’association pour le Centre Michel Foucault, dont F. Ewald se réclame abusivement sur la page de garde. Certes, une tentative menée par les éditions du Seuil de diffuser deux leçons sous forme de cassettes audio ne paraît pas avoir rencontré un succès commercial suffisant pour continuer l’expérience, mais cette mise en vente de leçons isolées n’avait guère de sens. On aurait fort bien pu rendre public l’enseignement de Foucault en diffusant ses enregistrements sur Internet, ce qui aurait évité toutes les manipulations de son discours et respecté ses dernières volontés. Il est vrai que cela n’aurait pas permis à certains d’associer leur nom à celui de Foucault…

Quitte à publier sous une forme écrite, les éditeurs auraient pu en profiter pour accomplir un authentique travail scientifique, comparant la parole donnée aux notes préparatoires de Foucault, notes que détient Daniel Defert et qu’ils ont consultées. Gênés aux entournures par le principe « pas de publication posthume », pourtant largement entamé du fait même de cette parution, ils se contentent d’y faire de brèves allusions, indiquant que l’ordre des pages a été inversé dans une leçon (p. 155), ou que figure dans le manuscrit un cours sur la répression. On est heureux de l’apprendre, mais on aurait apprécié quelques détails supplémentaires ! En revanche, on se serait volontiers dispensé de pinaillages tels que l’indication de guillemets dans le manuscrit (p. 132). Une nouvelle fois, on a le sentiment d’une incohérence éditoriale : d’un côté, on relève quelques différences de détail entre l’écrit et l’oral, de l’autre, on laisse entrevoir sans les montrer des divergences importantes (p. 259). Tout cela relève de l’amateurisme.

L’incohérence continue avec le caviardage de quelques extraits, caviardage qui intervient sans jamais être signalé. Ont été éliminés la plupart des passages concernant le déroulement matériel des cours, tel celui, pourtant long et empli d’humour, par lequel débutait la deuxième leçon (d’autres, d’une longueur variable, ont sauté aux pages 23, 92, 134, 193, 212, 213). En revanche, nouvelle contradiction de la part du trio éditorial : le commencement de la première leçon, qui a le même objet, a été conservé tel quel, ou presque. Avoir volontairement omis ce qui concernait les conditions du déroulement du cours est d’autant plus regrettable que cela permettait de comprendre certains raccourcis dus au manque de temps. Par exemple, l’enregistrement laisse entendre un bruit de feuillets tournés rapidement pendant que Foucault dit « je passe sur plusieurs détails ». Cette phrase n’apparaît pas dans le livre (elle devrait se trouver à la page 134). Le plus dommage est sans doute d’avoir fait disparaître l’échange de questions et de réponses qui terminait la dernière leçon de l’année — là encore, sans aucune mention de suppression —, en dépit de son intérêt : Foucault y esquissait une explication du lien qu’entretient le socialisme avec la résurgence de l’antisémitisme au XIXe siècle, par le biais de la dénonciation du pouvoir des financiers juifs.

En sus du caviardage, F. Ewald et ses associés ont choisi de rectifier certains endroits où Foucault a commis des approximations, sans mentionner celles-ci. Quand il cite une date fausse, les éditeurs vérifient et donnent la bonne, mais ne l’indiquent pas aux lecteurs (p. 92, 1647 pour 1649 ; p. 182, 1776 pour 1774). De même lorsqu’il écorche une citation. L’audition de l’enregistrement révèle pourtant que ces approximations constituent un trait de méthode caractéristique de Michel Foucault, qui ne se souciait guère des érudites références indispensables à l’historien de métier. Ainsi, quand il s’interroge pour savoir si un auteur nommé Moreau se prénommait Jean ou Joseph, fait-il remarquer qu’au demeurant ni son auditoire ni lui-même ne mourra en cas d’erreur de sa part — ce qui n’est pas faux, tout le monde en convient. Or, non seulement les éditeurs rétablissent directement le prénom authentique (Jacob-Nicolas) en gommant à la fois l’erreur et l’hésitation de Foucault, mais ils passent sous silence sa remarque prononcée sur un ton ironique, sans laisser de trace de la modification apportée à la parole prononcée, comme à leur habitude (p. 158).

Dans le même ordre d’idées, et de manière plus générale, les éditeurs ont choisi de masquer ce qui pourrait passer pour une faiblesse du Maître, dans ses livres aussi bien que dans son cours : son rapport aux sources et l’utilisation de la littérature secondaire. Quand il cite la dissertation de Nicolas Fréret, De l’origine des Français, et de leur établissement dans la Gaule , il est évident qu’il ne l’a pas lue. C’est par l’intermédiaire d’Augustin Thierry qu’il connaît sa discussion sur l’étymologie du mot « Franc ». Car il dit : « Le mot “franc” a exactement les mêmes connotations que le mot latin ferox, il en a tous les sens, dit Fréret, favorables et défavorables. Il veut dire “fier, intrépide, orgueilleux, cruel” ». Apparemment consciencieux, les éditeurs semblent avoir vérifié et renvoient le lecteur à la page 202 du livre de Fréret. Pourtant, on y chercherait vainement une citation proche de celle que donne Foucault, alors qu’A. Thierry présente, à tort, comme une citation de Fréret la phrase suivante : « Frek, frak, frenk, frank, vrang, selon les différents dialectes germaniques, répond au mot latin ferox dont il a tous les sens favorables et défavorables, fier, intrépide, orgueilleux, cruel ». Cruel, le rapprochement des textes ne l’est pas moins : Foucault cite Thierry citant Fréret, et non pas ce dernier. Ce n’est pas gênant ici, car le sens général n’est pas trahi.

Mais Augustin Thierry allait parfois plus loin dans la déformation des sources, pour peu que la polémique s’en mêlât. Aussi Foucault croit-il citer Montlosier lorsqu’il s’exclame : « Les livres de Montlosier sont parsemés d’invectives du genre suivant, qu’il adresse au tiers état : “Race d’affranchis, race d’esclaves, peuple tributaire, licence vous fut octroyée d’être libres, mais non pas à nous d’être nobles. Pour nous tout est de droit, pour vous tout est de grâce. Nous ne sommes pas de votre communauté, nous sommes un tout par nous-mêmes” » (p. 205). Il s’agit là, en fait, d’un centon de citations de Montlosier revues par Thierry. L’emprunt par Foucault à celui-ci et non pas à celui-là se trouve prouvé, s’il en était besoin, par la pierre de touche que constitue la citation de Jouffroy d’Abbans suivant immédiatement, à la fois dans le cours de Foucault et dans la page de Thierry. Or, seules quelques expressions correspondent à peu près à ce qu’écrivait Montlosier : Thierry a forcé le trait pour noircir son ennemi. À partir du moment où Foucault n’a pas vérifié la source, il s’est retrouvé prisonnier de la manière dont un autre que lui avait caricaturé l’auteur dont il parle, car cet autre en était l’adversaire idéologique par excellence, et cela fausse son analyse. On est moins étonné, dans ces conditions, d’avoir par moments quelque peine à reconnaître Montlosier dans le cours de Foucault. L’affaire devient encore plus amusante quand on relève que les éditeurs renvoient à Thierry pour la citation de Jouffroy (p. 212, note 10), ce qui prouve qu’ils n’ont pas pu manquer de voir l’emprunt. D’autant qu’ils semblent avoir cherché dans le livre de Montlosier où Foucault l’avait utilisé, si l’on en croit certaines références qu’ils donnent (ibid., notes 11 à 14). Celles-ci se révèlent d’ailleurs à leur tour hasardeuses, confondant parfois les livres et les volumes dans De la monarchie française, de sorte que l’on vient à se demander s’ils n’ont pas eu recours, eux aussi, à un intermédiaire. Pire encore : ils avouent avec candeur (p. 261) qu’une bibliographie « scientifique » reste à faire à partir des dossiers de Foucault et se contentent d’une petite liste de livres qui s’arrête en 1976, tant ils semblent obnubilés par leur grand homme, après lequel les travaux historiques n’ont sans doute plus d’intérêt. S’agit-il là d’un travail d’édition digne de ce nom ? Où sont les « incontestables conditions de sérieux » dont F. Ewald et A. Fontana osent se réclamer (p. XI) ?

En tout cas, on s’aperçoit en remontant aux sources et en décortiquant les notes des éditeurs qu’ils ont vu la dépendance de Foucault à l’égard d’Augustin Thierry. De même, ils paraissent avoir reconnu son utilisation d’un excellent livre paru trois ans avant le cours, Le sang épuré, d’André Devyver, pour Boulainvilliers ou pour un auteur plus rare comme l’abbé Proyart. Mais ils glissent rapidement sur ce point, gênant puisque jamais Foucault ne cite le nom de Devyver, non plus que celui d’autres auteurs célèbres dont la lecture avait pu l’orienter — Hannah Arendt ou Léon Poliakov, entre autres —, de même qu’il renvoie très rarement dans ses ouvrages à la littérature secondaire utilisée, comme s’il était le premier à étudier les sujets dont il parle. Qu’il ait souvent oublié de reconnaître ses dettes est une chose, mais que ses éditeurs paraissent s’employer à dissimuler ce fait, indéniable ici, en est une autre. Ils écrivent : « Les sources sont citées dans les notes, mais il est pratiquement impossible de savoir s’il s’agit d’une lecture directe ou d’un emprunt à un ouvrage de seconde main » (p. 261), alors que, dans certains cas, ils savent à quoi s’en tenir. Ont-ils pris peur ? Serait-ce que le Maître ne devrait pas apparaître avec ses défauts ? Faut-il l’embaumer comme Staline fit embaumer Lénine afin d’augmenter sa propre renommée en associant son nom au sien ? Rien de plus ridicule, car Foucault n’avait rien d’un plagiaire : quand il utilisait un autre historien, il en transformait le travail, il l’enrichissait par sa pensée, mais il est clair que les références tatillonnes ne l’intéressaient pas, lui qui se gaussait de « la grande, tendre et chaleureuse franc-maçonnerie de l’érudition inutile » (p. 6), et qui entendait avant tout lutter « contre les effets de pouvoir propres à un discours considéré comme scientifique » (p. 10). À trop vouloir le protéger, certains de ses utilisateurs prennent le risque qu’un journaliste ou un universitaire nord-américain en mal de reconnaissance profite de cette faille pour se faire mousser à son détriment, en le présentant comme quelqu’un qui dérobait ses idées à d’autres. Foucault ne mériterait certainement pas un tel traitement : on trouve plus de pensée et, ce qui est mieux, plus de matière à penser, dans ses approximations que dans la plupart des thèses de Sorbonnicoles.

Questions à la famille Foucault

On est tenté de conclure en posant quelques questions à la famille Foucault, légalement seule détentrice des droits sur son œuvre, car on aimerait comprendre son attitude. Pourquoi accorde-t-elle ce qui ne peut manquer d’être interprété comme une prime au piratage à A. Fontana et M. Bertani, alors que, sauf erreur, elle avait entamé naguère un procès à leur encontre pour avoir publié ce même cours en Italie ? N’est-elle pas choquée qu’au nom de Michel Foucault, mort du sida, soit systématiquement associé celui de François Ewald, qui défend, pour les compagnies d’assurances, la politique discriminatoire des compagnies d’assurances à l’encontre des victimes du sida ? Pourquoi ne respecte-t-elle pas la volonté de Foucault — « pas de publication posthume » — lorsque les moyens de communication actuels permettraient de le faire tout en diffusant plus largement sa pensée ?

À défaut de réponse, espérons que, du moins, si ses autres cours devaient encore être publiés sous forme de livres, leurs éditeurs se montreront plus professionnels dans leur travail. La pensée de Foucault mérite en effet d’être restituée, avec ses qualités et ses défauts, dans son intégralité.

Et l’on imagine entendre les éclats du rire métallique du « Fouk’s », car sans doute aurait-il bien ri devant la discorde et les manipulations qu’occasionne son ordre pervers : « pas de publication posthume ».