France-Russie, une relation inachevée

France-Russie, une relation inachevée

Par Anne de Tinguy

L’amitié russo-française est séculaire. La guerre froide terminée, Paris et Moscou renouent avec ce passé. Débarrassée des conflits idéologiques et stratégiques qui l’obéraient, leur relation, définie de part et d’autre comme un partenariat privilégié, prend un nouvel essor. Bonne et chaleureuse, elle a cependant du mal à s’affirmer. La fin de l’antagonisme entre l’Est et l’Ouest a rendu possible un dialogue, mais elle a aussi « banalisé » une relation qui peine à retrouver une spécificité. N’étant que peu relayé par des initiatives susceptibles de compenser le déficit de contacts et d’échanges accumulé pendant des décennies du fait de la fermeture des frontières, le dialogue mis en place par les États est de plus fragilisé par une faible assise populaire.

Des « États amis » depuis la fin de la guerre froide

C’est en 1989 qu’une ère nouvelle s’est ouverte dans les rapports entre l’U.R.S.S. et la France. Le début des années 1980 est une période de très fortes tensions, la France ayant comme ses partenaires occidentaux vivement réagi à l’intervention soviétique en Afghanistan et à l’affaire des euromissiles. Paris ne s’est jamais montré aussi distant vis-à-vis de l’Union soviétique que pendant cette période. Lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, il suspend les contacts jusque-là réguliers au plus haut niveau. La politique de « détente, d’entente et de coopération » définie par le général de Gaulle en 1966 appartient au passé. L’époque où la France, en raison de sa position particulière entre ses alliés occidentaux et l’U.R.S.S., était un partenaire privilégié de cette dernière est révolue. Après la visite de Mikhaïl Gorbatchev à Paris en octobre 1985 et les premières ouvertures soviétiques liées à la perestroïka et à une nouvelle approche des questions internationales, les relations s’améliorent. Mais elles demeurent conflictuelles. La méfiance, entretenue par différentes querelles, notamment par celles sur le désarmement, se dissipe moins vite en France que dans d’autres pays, en particulier aux États-Unis où l’image de l’U.R.S.S. se modifie rapidement après la signature en décembre 1987 du traité sur le démantèlement des forces nucléaires intermédiaires. Il faut attendre le retrait d’Afghanistan et surtout les bouleversements de l’automne 1989 en Europe de l’Est pour que les relations franco-soviétiques se transforment. L’attitude alors adoptée par l’U.R.S.S. balaie toutes les réserves.

« Aider par tous les moyens et dans les meilleures conditions possibles le grand changement amorcé en U.R.S.S. » devient l’axe de la politique de la France à l’est. Parce qu’il est de « l’intérêt de tous » que les changements entrepris réussissent, François Mitterrand apporte dès lors à Mikhaïl Gorbatchev un soutien sans faille. Convaincu de la nécessité de prendre en compte les intérêts de l’U.R.S.S. en matière de sécurité et d’éviter que celle-ci ne soit isolée dans la vie internationale, il appuie les positions des Soviétiques sur la réforme de la C.S.C.E. (Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe), se fait l’écho de leurs préoccupations à propos de la réunification de l’Allemagne, plaide pour l’octroi à l’U.R.S.S. d’une aide occidentale et pour sa participation à l’économie mondiale. Le traité du 29 octobre 1990 — le premier entre les deux pays depuis celui du 10 décembre 1944 — confirme sur le plan bilatéral le tournant qui s’est opéré au début de l’été 1990 lorsque les pays membres de l’Alliance atlantique ont reconnu que l’U.R.S.S. n’était plus un adversaire. La réconciliation soviéto-occidentale est confortée en novembre 1990 à Paris. L’accord historique sur les forces conventionnelles en Europe permet alors l’institutionnalisation tant désirée par l’U.R.S.S. de la C.S.C.E. Pendant toute cette période de bouleversements et de redéfinition des équilibres entre l’Est et l’Ouest, les États-Unis sont certes le principal partenaire de l’U.R.S.S., mais la France représente pour celle-ci un soutien important. C’est donc dans un contexte apaisé que se nouent les rapports avec la Russie qui émerge des cendres de l’U.R.S.S.

Le parcours n’est cependant pas sans faute. Entre 1989 et 1991, François Mitterrand paraît craindre les conséquences d’évolutions trop rapides aux conséquences imprévisibles. Sa rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev à son initiative le 6 décembre 1989 à Kiev témoigne de l’ampleur de ses inquiétudes au moment où se dessine la réunification de l’Allemagne et de son souci de s’appuyer sur Moscou pour calmer, voire freiner, les processus en cours. Pendant toute la période de décomposition de l’Union, le soutien que le chef de l’État apporte à Mikhaïl Gorbatchev, c’est-à-dire au pouvoir central soviétique, l’amène par ailleurs à sous-estimer l’autonomisation croissante des républiques. Son souci de ne pas précipiter l’histoire et sa crainte d’« un vide politique » et d’un éparpillement des responsabilités en matière nucléaire le conduisent entre autres à manifester en avril 1991, lors de la visite privée de Boris Eltsine en France, une défiance, que la Russie n’oubliera pas, à l’égard de celui qui devient peu après le premier président de Russie élu au suffrage universel. Ce n’est qu’après le putsch d’août 1991, que le chef de l’État français a semblé un moment accepter, qu’il commence à infléchir sa politique.

La mise en place d’un partenariat « privilégié »

La décision de la Russie post-soviétique de s’engager sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché, de désidéologiser sa politique étrangère et de la centrer sur la coopération avec le monde occidental conforte les liens avec la France comme avec les autres pays occidentaux. Après avoir été reçu à Londres, Washington et Ottawa, le président Eltsine se rend en visite officielle en février 1992 à Paris. L’« entente nouvelle », définie dans le « traité entre la France et la Russie » qui est alors signé, est fondée sur « la confiance, la solidarité » et « l’attachement aux valeurs de liberté et de démocratie ». Du côté français, elle est fondée, ce que rappellent, lors de leurs visites à Moscou, le président Mitterrand en mars 1993 et le Premier ministre Édouard Balladur en novembre de la même année, sur le souci de soutenir le processus de réforme et de démocratisation.

Normalisées, ces nouvelles relations ne sont cependant pas sans nuage. La Russie n’est pas un partenaire facile. Après une période de « romantisme », en proie à un profond désarroi, elle raidit son attitude à l’égard du monde occidental, cherche à rééquilibrer sa politique étrangère et à recréer dans l’espace anciennement soviétique une zone d’influence. Le temps du partenariat avec l’Occident n’est pas terminé. Mais celui-ci ne constitue plus pour la Russie la seule priorité. L’« immense espoir » qui a suivi la fin de la guerre froide fait alors place, constate Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, en mars 1994, à « une certaine déception » et même « parfois, [à] une inquiétude ». Les rapports personnels, sans chaleur, de François Mitterrand et de Boris Eltsine n’étant pas pour favoriser le dialogue, la relation franco-russe reste peu dynamique.

Il faut attendre l’arrivée au pouvoir du président Chirac pour que celle-ci prenne un nouvel essor. La France la considère dès lors comme « un élément essentiel, une priorité » de sa diplomatie, ce que le changement de majorité en 1997 ne remet pas en cause. La Russie, si elle est aujourd’hui affaiblie, est, aux yeux de Jacques Chirac comme de ses Premiers ministres, Alain Juppé, puis Lionel Jospin, « une très grande nation », « un voisin européen dont le destin n’est pas dissociable de celui du continent tout entier » ; elle « est et sera l’un des grands acteurs de l’économie mondiale », joue et jouera « un rôle essentiel » dans « l’équilibre du monde », en particulier « dans la construction de la nouvelle Europe ». Demain élargie, l’Union européenne s’affirmera encore davantage, dans un monde multipolaire, comme l’un des principaux pôles de puissance. Elle formera avec la Russie comme avec les autres nations qui n’ont pas pour le moment vocation à l’intégrer, mais « qui, depuis des siècles, appartiennent à la grande famille européenne », une grande Europe « rassemblée » et ouverte qui doit être « un espace de paix accepté par tous ». Pour toutes ces raisons, il est de l’intérêt de la France d’aider la Russie à mener à bien les réformes économiques et politiques entreprises. La mise en œuvre de cette politique n’est pas toujours aisée. Elle est notamment mise à rude épreuve par la brutalité jusqu’à l’été 1996 de l’attitude russe en Tchétchénie. Elle donne cependant des résultats tangibles.

Facilité par l’amitié qui lie Jacques Chirac et Boris Eltsine depuis l’accueil réservé par le premier au second lors de sa difficile visite en France en avril 1991, le partenariat se traduit par un dialogue politique nourri qui permet à la France « d’avoir à l’égard de la Russie une attitude d’écoute et de compréhension », par un soutien appuyé à la politique menée par Boris Eltsine et par de nombreuses initiatives destinées à permettre à la Russie de s’intégrer dans la communauté internationale. Jacques Chirac joue un rôle moteur dans la transformation, ardemment souhaitée par Moscou, du G7, l’instance informelle de concertation des grands pays industrialisés, en G8 (notamment en co-présidant avec Boris Eltsine en avril 1996 à Moscou une réunion à huit sur les problèmes de sûreté nucléaire) qui devient réalité lors du sommet de Denver en juin 1997. Il appuie l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce (O.M.C.) ainsi que dans le club de Paris, auquel la Russie adhère en tant que créancier le 17 septembre 1997. La France participe par ailleurs aux initiatives qui sont prises pour associer la Russie à l’ordre européen. Elle signe l’accord intérimaire, négocié entre cette dernière et l’Union européenne à la suite de l’accord de partenariat et de coopération du 24 juin 1994, qui entre en vigueur le 1er février 1996 et prend une part active à tous les programmes de coopération et d’assistance mis en place par Bruxelles. Elle soutient la demande d’adhésion au Conseil de l’Europe déposée par la Russie dès 1992. C’est grâce à l’intervention de Jacques Chirac et à celle de Helmut Kohl que l’Assemblée parlementaire du Conseil se prononce le 25 janvier 1996, malgré la guerre en Tchétchénie, en faveur de cette adhésion. La France tient aussi compte du souci de la Russie de voir se développer le rôle de la C.S.C.E. (devenue O.S.C.E. en 1994). Elle ne retient pas l’idée avancée par le Kremlin de créer un organe dirigeant restreint sur le modèle du Conseil de Sécurité des Nations unies, mais plaide, notamment lors du sommet de Lisbonne le 2 décembre 1996, mais sans grand succès, pour une extension de ses pouvoirs.

Si Jacques Chirac insiste sur le renforcement du rôle de l’O.S.C.E., c’est qu’il le voit comme un moyen de répondre aux vives inquiétudes que suscite à Moscou le problème de l’élargissement à l’est de l’Alliance Atlantique. C’est probablement dans ce domaine, où il se fait l’avocat des préoccupations de la Russie, que son soutien à cette dernière est le plus convaincant. La France « accueille favorablement » cet élargissement qu’elle considère comme « un processus naturel ». Elle n’entend pas donner de faux espoirs à la Russie qui n’a pas pour le moment vocation, à son avis, à entrer dans cette Alliance. Mais elle n’entend pas non plus agir sans la consulter et en la laissant isolée. Dans les mois qui précédent la décision prise par les Seize les 8 et 9 juillet 1997 à Madrid de s’élargir à trois des anciens alliés de l’U.R.S.S. (la Pologne, la Hongrie et la République tchèque), le chef de l’État dit et redit que la sécurité européenne doit être bâtie en « donnant toute sa place à la Russie », que le système de sécurité mis en place « doit être acceptable par tous », que l’élargissement doit se faire « sans humilier ni agresser la Russie », qu’il ne doit pas provoquer de nouvelles fractures en Europe. Pour parer ce danger, il demande à ses partenaires de mettre en place un mécanisme de coopération et de consultation bilatéral, plus poussé que celui qui existe dans le cadre du Partenariat pour la paix en concluant préalablement un accord avec la Russie. Il joue avec le chancelier Kohl un rôle moteur dans les pourparlers qui se tiennent sur ce dossier en 1996-1997 et qui aboutissent le 27 mai 1997 à Paris à la signature de « l’Acte fondateur » des relations entre la Russie et l’Alliance atlantique et à la création d’un Conseil conjoint permanent. Il a entre-temps convaincu, en décembre 1996, ses partenaires d’accéder à la demande de longue date de la Russie de renégocier le traité de 1990 sur les forces conventionnelles.

Cette politique étant très appréciée à Moscou, particulièrement sur la question, très sensible, de l’O.T.A.N., les rapports entre les deux États sont bons et chaleureux. Le fait que Lionel Jospin réserve à Moscou sa première visite à l’étranger (hors de l’Union européenne) en tant que Premier ministre, visite au cours de laquelle les deux pays font une déclaration commune sur l’Irak, en témoigne une fois de plus. Bien réelle, cette amitié, confortée par le fait qu’elle se transforme souvent (on l’a encore vu lors du sommet du Conseil de l’Europe en octobre 1997) en dialogue à trois avec l’Allemagne, est aujourd’hui une des lignes de force des équilibres européens.

Sa portée et son caractère privilégié sont cependant à relativiser. De nouvelles tensions à propos de l’O.T.A.N. entre la Russie et ses partenaires occidentaux, France comprise, sont tout d’abord probablement inévitables. La plupart des dirigeants russes continuent en effet à affirmer leur hostilité à l’élargissement, qui est, redit Evgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères, au moment du sommet de Madrid, « la plus grande erreur stratégique faite par l’Occident » depuis la fin de la guerre froide. Et ils sont bien décidés à se battre pour empêcher une nouvelle vague d’élargissement qui pourrait inclure les États baltes et pour renforcer le droit de regard — qu’ils souhaiteraient être de veto — obtenu sur les questions de sécurité en Europe.

Ce partenariat ne constitue en outre ni pour l’un ni pour l’autre des deux pays la première des priorités. Si important soit-il, il ne vient, rappelons-le, aux yeux de la France, qu’après les relations avec ses partenaires de l’Union européenne, « socle » de la construction européenne et après le lien transatlantique. En Russie, des voix s’élèvent depuis quelques mois pour préconiser un recentrage de la politique occidentale de la Russie au bénéfice du dialogue avec l’Europe où elle est « traditionnellement mieux comprise qu’en Amérique ». Il reste que l’essentiel se situe jusqu’à maintenant pour elle dans les rapports avec les autres nouveaux États indépendants, dans un dialogue, qui demeure synonyme de puissance, avec Washington, dans un partenariat dit « stratégique » avec la Chine qui lui ouvre les portes de l’Asie-Pacifique, et que son premier partenaire économique en Europe n’est pas la France, mais l’Allemagne.

Des échanges commerciaux médiocres

Depuis l’éclatement de l’U.R.S.S., la présence française en Russie s’est développée. Le commerce augmente chaque année. La pénétration par la France du marché russe demeure cependant faible et le commerce reste globalement marginal pour l’un comme pour l’autre des deux pays. Après avoir été le 31e client de la France en 1992 et le 28e en 1994, la Russie, qui est de très loin au sein de l’espace anciennement soviétique son principal partenaire, n’est toujours en 1996 que le 22e. Nos ventes à la Russie ne s’élèvent cette année-là qu’à 0,7% du total de nos exportations dans le monde. Nos achats (qui représentent, en 1996, 1,45% de nos achats à l’étranger) sont, du fait de nos importations de gaz et dans une moindre mesure de pétrole, quantitativement plus développés que nos exportations, ce qui nous laisse un solde commercial chaque année négatif. Il reste que la Russie qui était notre vingt-quatrième fournisseur en 1992 et le treizième en 1994, n’est encore que le douzième en 1996. Notre pays, qui vient loin derrière l’Ukraine, l’Allemagne, les États-Unis, le Japon, la Chine et même les Pays-Bas ou l’Italie, ne fait pas non plus partie des principaux partenaires commerciaux de la Russie. Il n’est en 1996 (d’après les statistiques russes) que son septième fournisseur (2,7% des importations russes viennent cette année-là de France, contre 11,4% d’Allemagne qui est son deuxième fournisseur étranger) et son dix-neuvième client, n’absorbant que 1,8% des exportations russes (alors que l’Allemagne en absorbe 8,1%). En termes d’investissements, la situation ne paraît guère plus satisfaisante. La coopération culturelle, scientifique et technique, si vivante soit-elle, n’est pas suffisante pour compenser le décalage entre le politique et l’économique. Elle s’est, elle aussi, sans aucun doute développée, mais à l’échelle des deux pays elle a pour le moment une portée qui reste faible.

Ce retard de la France, quelles qu’en soient les raisons, fragilise le rôle diplomatique joué par la France, à une époque où le président Chirac aime à rappeler que « la capacité économique » fait de plus en plus partie des « ressorts de la puissance ». Il met par ailleurs en péril le dessein d’une grande Europe à laquelle participerait la Russie. Les relations économiques et commerciales des pays de l’Union européenne (Allemagne comprise) avec ceux d’Europe centrale sont, en effet, beaucoup plus dynamiques que celles avec les nouveaux États indépendants (N.E.I.). Si cette tendance se poursuit, la fracture économique qui existait entre les deux Europe risque de se creuser entre l’Union européenne, qu’auront rejointe les pays d’Europe centrale et les N.E.I.

Ces limites sont entre autres liées au fait que les présences russe en France et française en Russie (1 600 Français y sont immatriculés en 1996) étant modestes, les sociétés des deux pays se connaissent mal. L’histoire prédisposait pourtant la France à avoir des liens privilégiés avec les Russes qui choisissent aujourd’hui de partir un temps ou définitivement en Occident.

Quand les politiques économique, étrangère, et d’accueil ne se rejoignent plus…

La France a su, à une certaine époque, pour son plus grand profit, comme l’a rappelé en septembre 1997 à Moscou le président Chirac, être une terre d’accueil pour les Russes. Au lendemain de la révolution de 1917, ouvrant ses frontières à ceux qui fuient le régime imposé par les Bolcheviks, elle abrite sur son sol une véritable Russie « hors frontières ». Cette démarche rejoint ses préoccupations économiques (pour sa reconstruction, elle doit faire massivement appel à de la main-d’œuvre étrangère), justifie sa politique à l’égard du régime soviétique (qu’elle refuse jusqu’en 1924 de reconnaître) et des Balkans où elle contribue ainsi à résorber la crise provoquée par les transferts, massifs, de populations entre la Grèce et la Turquie. Elle lui permet de confirmer sa réputation de terre d’asile et, beaucoup de ces réfugiés étant de talentueux artistes et de grands écrivains, le pôle d’attraction culturelle qu’elle représente. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la France perd son statut de centre privilégié de l’émigration russe. La communauté russo-soviétique ne cesse à partir de là de se réduire. Au moment où le rideau de fer disparaît, elle est marginale (22 500 personnes de nationalité ou d’origine russe ou soviétique, soit 0,4 % de la présence étrangère ou d’origine étrangère en France) et âgée (plus de la moitié de ses membres ont 65 ans ou plus).

Depuis l’ouverture du rideau de fer et l’effondrement de l’Union soviétique, la France est à nouveau amenée à accueillir un certain nombre de Russes et de ressortissants des autres N.E.I. Quelques personnalités de premier plan demandent à s’installer sur notre sol. Le tourisme se développe rapidement. Des « nouveaux Russes » retrouvent le chemin de la Côte-d’Azur. Des coopérations scientifiques attirent un certain nombre de chercheurs de ces pays. La progression de certains flux d’immigration, permanente ou temporaire, est réelle, du moins jusqu’en 1993 (date à laquelle en général elle cesse). Et dans certains domaines, les ressortissants de ces États trouvent spontanément leur place. La présence ex-soviétique (en fait très majoritairement russe) demeure cependant modeste. Le courant migratoire qu’elle représente continue à être faible en valeur absolue et marginal par rapport aux autres courants présents en France.

L’immigration pour une durée comprise entre trois mois et un an (par le biais des autorisations provisoires de travail et des titres de séjour accordés aux stagiaires, aux étudiants et aux demandeurs d’asile) est la plus dynamique. Le nombre total de ressortissants des N.E.I. ayant obtenu une première carte de séjour de ce type triple entre 1990 et 1993, mais il ne se monte encore qu’à mille en 1995. Le flux des étudiants est particulièrement vivant : leur nombre est multiplié par onze en six ans. Mais les effectifs concernés, quasi inexistants à la fin des années 1980, restent faibles en valeur absolue (424 jeunes en 1996) comme en pourcentage du total des étudiants étrangers accueillis par la France (2,6 % en 1996). Les 1 560 étudiants de l’ex-U.R.S.S. présents en France au cours de l’année 1996-1997 (tous cycles confondus) ne constituent que 1,2 % du total des étudiants étrangers. Le flux des bénéficiaires d’une autorisation provisoire de travail (A.P.T.) est celui où une priorité paraît être donnée à l’ex-U.R.S.S. Alors que le nombre d’A.P.T. délivrées à des étrangers a globalement peu évolué, celui des bénéficiaires issus des N.E.I. a été pratiquement multiplié par sept entre 1990 et 1996 et ceux-ci commencent à représenter une part significative du total des bénéficiaires (7,4 % en 1996). Cette tendance est particulièrement nette dans certains domaines, en particulier la recherche (13,5 % du total en 1996) et la culture. Les effectifs concernés demeurent cependant globalement peu importants (359 personnes en 1996).

Les autres formes d’immigration sont peu dynamiques. Le nombre de personnes ayant obtenu un premier titre de séjour d’une durée au moins égale à un an (travailleurs titulaires d’un contrat à durée indéterminée, réfugiés statutaires, personnes bénéficiant des différents formes de regroupement familial, visiteurs) est passé de 591 en 1990 à 1 007 en 1995. La progression existe, mais ce flux continue à ne représenter qu’un faible pourcentage du total des étrangers concernés : les 115 travailleurs salariés accueillis en 1996 ne représentent par exemple que 2,6% du total de la main-d’œuvre étrangère salariée. Le regroupement familial progresse de quelque 60% entre 1990 et 1996, mais les 517 regroupés de 1996 ne participent cette année-là qu’à hauteur de 1,7% au regroupement familial en France. L’asile politique ne débouche plus sur l’immigration que dans un nombre limité de cas (100 à 200 personnes par an) et l’accès à la nationalité reste réservé à un petit nombre d’élus : entre 150 et 250 par an (avec un pic à 292 en 1994), soit 0,4% du total depuis 1992.

La présence des ressortissants des N.E.I. demeure nettement moins importante que celle des ressortissants des pays d’Europe centrale. Les différences entre les deux régions vont dans ce domaine en se réduisant, mais elles demeurent sensibles. En 1995, la France octroie ainsi par exemple la nationalité française à trois fois et demi plus de Polonais qu’à d’ex-Soviétiques. Et ces derniers se situent encore à cette date à un niveau largement inférieur à celui de la seule Roumanie. Ce qu’il importe ici de souligner, c’est que les effets de l’ouverture du rideau de fer apparaissent encore plus limités pour les pays d’Europe centrale que pour ceux de l’ex-U.R.S.S. Non seulement il n’y a globalement pas eu d’augmentation de leur présence en France depuis 1990, mais sauf exception (étudiants et saisonniers) celle-ci a même dans certains domaines fortement régressé. Entre 1990 et 1996, le nombre de ressortissants des pays d’Europe centrale qui ont reçu un permis de séjour au titre du travail salarié a été divisé par dix. Les bénéficiaires d’une A.P.T. sont moins nombreux en 1996 qu’en 1990. Et le pourcentage de ceux qui ont acquis la nationalité française est passé de 3,9% du total en 1990 à 2,6% en 1995 (1 500 personnes en 1995).

Si la France profite de la nouvelle donne dans quelques domaines bien précis (recherche, culture, éducation), elle n’a pas cherché, on le voit, à jouer la « carte de l’est ». Si l’on fait abstraction de quelques rares flux, elle reste étonnamment à l’écart des mouvements de population qui se développent depuis la fin des années 1980. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur les 90 000 Russes qui ont émigré en 1996, 129 sont partis en France, 60 000 en Allemagne, 12 700 en Israël, 9 200 aux États-Unis, 1 000 en Grèce. Le retard pris sur l’Allemagne est particulièrement considérable. La République fédérale a accueilli depuis 1987, outre de nombreux travailleurs, stagiaires et étudiants, quelque deux millions d’Aussiedler, ces personnes de souche allemande, aujourd’hui originaires en quasi-totalité de Russie et du Kazakhstan. Les positions de la France ne sont même pas bonnes, en dépit des efforts faits et des atouts dont elle dispose dans ce secteur, dans le domaine du tourisme : elle ne se situe en 1996 qu’au quatorzième rang des pays d’accueil non C.E.I. des touristes russes.

Cette situation, étant donné le retard accumulé pendant des décennies du fait du rideau de fer, n’a guère de chance, en l’absence d’une volonté politique, d’évoluer rapidement. La France se trouve donc aujourd’hui enfermée dans des objectifs contradictoires : conforter l’« entente nouvelle » qu’elle a su mettre sur pied avec la Russie sans se donner les moyens qui lui permettraient de pouvoir s’appuyer sur la présence humaine nécessaire à la construction d’un rapport durable. Le cas de la Russie met en évidence l’absence de lien entre politique d’accueil et politique étrangère alors qu’une relation ne peut s’étoffer et s’enrichir que par l’intermédiaire des individus, en particulier de ceux qui ont une connaissance de l’intérieur de chacun des deux pays. La France et la Russie sont aujourd’hui liées par une amitié qui est un des éléments tangibles de la vie internationale. Mais elles ont encore, on le voit, du chemin à parcourir avant que leur partenariat soit privilégié.