Le choc Europe-Asie

Le choc Europe-Asie

Par Pierre-Antoine Donnet

« La puissance économique de la Chine aujourd’hui rend les leçons des États-Unis en matière de droits de l’homme imprudentes. D’ici une décennie, elle leur enlèvera leur pertinence. D’ici deux décennies, elle les rendra risibles ! ». Cette phrase est de Richard Nixon. Prononcée en 1994, l’année de sa mort, elle symbolise le revirement de la politique américaine à l’égard de la Chine. Celui-ci a été consommé la même année par l’abandon du lien entre le renouvellement de la clause de la nation la plus favorisée accordée à la Chine et ses performances en matière de respect des droits de l’homme. La France, pays des droits de l’homme, n’a pas été longue à tourner casaque à son tour. Aujourd’hui, à Paris aussi, la priorité est au commerce. Les considérations portant sur les violations des droits de l’homme sont clairement mises en sourdine. Le dossier n’est pas simple. Entre devoir moral et raison d’État, l’équilibre est complexe. Qui a raison et qui a tort ?

L’ère éphémère des droits de l’homme

Pour mesurer le chemin parcouru, rappelons quelques faits. Au lendemain du massacre de la place Tien An Men dans la nuit du 4 juin 1989, la France fut l’une des principales terres d’accueil pour les activistes du mouvement démocratique chinois qui parvinrent à quitter la Chine. Ses principaux ténors trouvèrent temporairement refuge à Paris. Il s’avère qu’un certain nombre de Français, y compris des diplomates, discrètement soutenus par le gouvernement de l’époque, apportèrent une aide logistique déterminante pour favoriser le départ de Chine de ces militants. Ceci est tout à leur honneur. Lors de leur séjour en France, ces démocrates y trouvèrent aide financière et soutien moral, tandis que des réseaux d’organisation non gouvernementales témoignaient de l’élan de solidarité que leur témoignait le peuple français. La même année en décembre, le dalaï-lama, chef spirituel tibétain, se voyait remettre le prix Nobel de la paix. Peu après, malgré les protestations chinoises, il était reçu de plus en plus ouvertement par plusieurs ministres français en exercice, le président de l’Assemblée nationale ainsi que même par Jacques Chirac qui, alors, n’était il est vrai que maire de Paris. Danielle Mitterrand, épouse du Président de la République de l’époque, avait clairement pris fait et cause pour les dissidents chinois et le dirigeant tibétain.

L’époque taïwanaise

Parallèlement, la France et d’autres pays occidentaux amorcèrent un dégel ostensible de leurs relations avec Taiwan. Il n’était pas question d’établir des relations diplomatiques avec l’île chinoise rivale de Pékin. Les pays européens reconnaissent tous la Chine populaire et comptaient s’y tenir. Mais la seule puissance économique et financière de Taiwan en faisait un partenaire incontournable, y compris pour la France. Peuplé de 21 millions d’habitants, Taiwan donne à première vue l’image d’un petit confetti sans importance sur une planisphère et semble ne pas peser bien lourd comparé au 1,25 milliard de Chinois du continent. Or, l’île grande comme la Belgique ou les Pays-Bas, qui n’était en 1949 qu’une terre en friches presque dépourvue de bases industrielle, produit actuellement l’équivalent de la moitié du P.I.B. de l’immense Chine, soit 260 milliards de dollars par an. Treizième puissance commerciale du monde, numéro deux ou trois pour les réserves en devises et en or, premier exportateur d’ordinateurs personnels et deuxième investisseur en Asie, Taiwan obtenait enfin la reconnaissance internationale à laquelle sa brillante réussite économique lui donne droit. L’île y trouvait en même temps une sorte de récompense légitime pour un parcours politique exemplaire. Ex-régime totalitaire, Taiwan est en effet devenu la première démocratie authentique dans le monde chinois.

La France estima possible de jouer sur les deux tableaux, espèrent pouvoir récolter des gains commerciaux à la fois en Chine et à Taiwan. A Paris, on fit les comptes des difficiles relations commerciales avec Pékin. Bien souvent, les grands projets français en Chine, tels que la construction d’une centrale nucléaire à Daya Bay, près de Hong-Kong, ne voient le jour que grâce à des prêts garantis par la COFACE. Les efforts français en direction de Pékin n’étaient que trop rarement payés en retour. Qu’on y songe : la Chine est l’un des premiers pays au monde bénéficiaire des prêts gouvernementaux français. La France est le deuxième fournisseur de prêts à la Chine après le Japon. La diplomatie française jugea donc le moment venu de réévaluer l’importance des liens avec Pékin. On tirait enfin la leçon d’un tropisme chinois qui existe depuis des années au Quai d’Orsay. On vit, au début des années quatre-vingt-dix, plusieurs ministres français prendre le chemin de Taipeh, ignorant les mises en garde de Pékin, avec pour but de renforcer des échanges très insuffisants. La volonté française de réaliser des affaires avec le monde chinois y trouva son compte, puisque outre la construction d’une ligne de métro à Taipeh par la firme Matra, Paris parvint à vendre en 1993 six frégates furtives de classe La Fayette de 3 500 tonnes (un contrat représentant la coquette somme de 3 milliards de dollars), puis soixante Mirage 2000-5 équipés de radars de nouvelle génération et 960 missiles air-air Mica. Par peur de représailles chinoises, la France a cependant finalement renoncé à armer les frégates qui sont livrées nues. Les États-Unis, eux, n’hésitèrent pas à saisir l’occasion et se chargèrent de fournir à Taiwan les radars, les équipements de contre-mesures électronique et les systèmes de combat complet. Il est vrai que les autorités chinoises savent user des méthodes d’intimidation. En octobre 1994, Pékin refusa ostensiblement d’accorder des visas aux quatre groupes industriels Dassault, Snecma, Thomson-CSF et Matra qui souhaitaient prendre part au salon aéronautique de Shanghai à titre de punition pour les contrats d’armement conclu avec Taiwan. Dassault a finalement été retiré de la liste noire en 1997. Mais le message était clair : entre Taipeh et Pékin, il faut faire un choix. C’est l’un ou l’autre.

Le moment du dégel avec Pékin

Après la brouille, le dégel. Engagée sous la houlette personnelle de Jacques Chirac, la réconciliation franco-chinoise a été scellée au printemps 1994 avec la visite à Pékin du Premier ministre Édouard Balladur. Depuis, la Chine est officiellement devenue une priorité de l’action diplomatique française. Au Quai d’Orsay on parle de « pôle majeur » de la diplomatie française. Mais au moment même où M. Balladur posait le pied dans la capitale chinoise, une mission de 315 Américains débarquait à Taiwan pour contre-attaquer sur le marché des armements. Peu après, en 1994, le conseil allemand de sécurité décidait un embargo sur les ventes d’armes à Taiwan. L’Allemagne renonçait en particulier à vendre des sous-marins. Cela n’empêchait pas le ministre allemand Guenter Rexrodt de braver une fois de plus les foudres de Pékin en se rendant à Taipeh pour y plaider les qualités du T.G.V. allemand, l’I.C.E. Pour Paris, les visites de ministres à Taiwan redevinrent tabou. Les retrouvailles franco-chinoises s’étendirent au domaine militaire avec la visite à Pékin du chef d’état-major des armées françaises Jacques Lanxade en mars 1995.

L’embellie des relations entre Paris et Pékin s’est poursuivie en 1996 avec la visite en France du Premier ministre chinois Li Peng précédée par celle à Pékin du ministre des Affaires étrangères français Hervé de Charette. Le couronnement de ce processus a eu lieu avec la visite en Chine de Jacques Chirac en mai 1997. Désormais, on souligne de nouveau à Paris et Pékin l’excellence de relations exemplaires. La Chine a eu gain de cause et obtenu les garanties qu’elle voulait de la France. Cette réconciliation est allée de pair avec le changement de direction de la diplomatie française s’agissant des droits de l’homme. La mutation n’est devenue que trop évidente au printemps 1997, lorsque Paris donna l’exemple à Genève en refusant de se joindre, contrairement aux années précédentes, à un projet de résolution à la Commission des droits de l’homme des Nations unies pour y condamner les violations en la matière en Chine. Du fait de l’initiative surprise de la France, il n’y eut pas moyen de se mettre d’accord sur un texte entre les partenaires européens. Le contraste est d’autant plus frappant que jusqu’à ces dernières années, c’était la France qui, symboliquement, jouait un rôle moteur dans ces discussions. Se réfugiant derrière la décision française, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Grèce, l’Australie, le Japon et le Canada annoncèrent rapidement qu’ils ne parraineraient pas le texte. Le 15 avril, on vit donc le Danemark et les Pays-Bas, furieux de la défection de leurs partenaires, présenter seuls un projet de résolution critique quant aux violations chinoises des libertés publiques, y compris au Tibet. Deux petits David osèrent défier le grand Goliath, rejoints finalement dans leur démarche par les États-Unis et treize autres pays sur les cinquante-trois membres de la Commission. L’année 1997 a clairement marqué un tournant pour la Commission des droits de l’homme. La responsabilité de la France n’est pas mince.

Realpolitik ou choix à courte vue ?

Depuis, le nouveau terme à la mode dans les chancelleries est le « dialogue constructif » avec Pékin et les autres pays autoritaires. Clairement, la nouvelle politique française serait donc la non-ingérence. Jacques Chirac l’a confirmé en septembre 1997 à Nouakchott. « La France adapte en permanence sa politique. Nous adaptons nos moyens. Ce qui était politique possible, admis il y a vingt ans ne l’est plus aujourd’hui. La France ne veut plus faire d’ingérence », a-t-il dit. Il a exprimé une positon similaire pendant son voyage en Chine à l’occasion d’une interview à l’hebdomadaire de Hong-Kong Far Eastern Economic Review dans laquelle, prenant le contre-pied des positions européennes, il s’est prononcé pour une intégration immédiate et inconditionnelle de la Birmanie du SLORC au sein de l’A.S.E.A.N. Le Conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne avait pourtant un mois auparavant suspendu les avantages tarifaires appliqués aux exportations birmanes à titre de condamnation pour les piètres performances de la junte militaire birmane en matière de droits de l’homme. La thèse soutenue à l’Élysée est simple : le développement économique apporte nécessairement à terme une ouverture politique et une démocratisation des régimes autoritaires. Commercer avec eux est donc bénéfique pour les deux parties. On retiendra qu’à Pékin, le jour de échec à Genève de la résolution de la Commission des droits de l’homme, le Quotidien des Lois se permettait d’ironiser sur l’idée jugée absurde d’une universalité des droits de l’homme, valeur occidentale : « La diplomatie des droits de l’homme sera battue en brèche, car elle tourne le dos aux espoirs de la grande majorité des nations ». A Hong-Kong, où l’on se préparait à la rétrocession de la colonie britannique à la Chine, l’évolution de la politique française fut diversement appréciée. Pour le quotidien anglophone, « le président français a toutes les raisons de se congratuler pour les résultats de son avancée diplomatique en Chine. Dire que son voyage en Chine a été un succès serait un euphémisme ». Martin Lee, principal défenseur des libertés démocratiques à Hong-Kong, est d’un avis différent. « Liberté, égalité, fraternité et par-dessus tout des Airbus pour la Chine ! », s’est-il exclamé. Et d’ajouter : « Dans un pays libre comme la France, où les habitants et leurs ancêtres se sont battus et ont perdu leur vie pour la liberté, l’égalité et la fraternité, pourquoi un gouvernement devrait-il s’agenouiller pour vendre des Airbus ? ». Nous méditerons quant à nous ces propos de Montesquieu qui ont gardé tout leur sens aujourd’hui : « Les puissances établies par le commerce peuvent subsister longtemps dans leur médiocrité ; mais leur grandeur est de peu de durée ».

Il reste que généralement l’on ne peut attendre d’un gouvernement des élans de générosité gratuite. Le plus souvent, la raison d’État impose le cynisme et une certaine dose de brutalité. S’agissant de la politique de la France et de l’Europe à l’égard de l’Asie, c’est vraisemblablement l’entrée en scène des États-Unis en Asie qui a tout changé. Le rapprochement stupéfiant entre l’Asie orientale et l’Amérique a subitement fait prendre conscience à une partie des décideurs en Europe que l’heure ne peut plus être à la défiance ou à la confrontation. Car, ne l’oublions pas, ce sont les États-Unis qui les premiers ont donné le signal avec l’abrogation au profit de la Chine en 1994 du lien entre les droits de l’homme et la clause de la nation la plus favorisée. Cet exemple, bon ou mauvais, de réalisme politique a clairement montré l’urgence pour l’Europe d’une stratégie asiatique. On se mit donc à entendre en Europe des slogans nouveaux tels que « La Chine est incontournable » ou « On ne peut pas se mettre à dos un quart de l’humanité ».

Le désir de la France et du reste de l’Europe de se rapprocher de l’Asie est réel. Il est bienvenu après des décennies d’indifférence. Il s’est concrétisé avec la dynamique nouvelle des sommets du dialogue Asie-Europe, l’A.S.E.M., dont le premier s’est déroulé en mars 1996 à Bangkok. Le Premier ministre italien de l’époque, Lamberto Dini, en avait alors résumé le principal résultat : « Le message exprimé à Bangkok est que deux des régions les plus importantes du monde, l’Europe et l’Asie, vont travailler ensemble, déterminés à renforcer leur coopération et à bâtir la confiance et la compréhension mutuelle ». Vaste programme, où la France est appelée à jouer un rôle essentiel. La question des droits de l’homme est l’un des sujets les plus sensibles du dialogue politique qui devra nécessairement se nouer entre les deux partenaires pour que la dynamique engagée ait quelque chance d’aboutir. Sans dialogue politique fructueux, sans contenu idéologique à ces échanges, l’A.S.E.M. risque fort de devenir comme tant d’autres forums internationaux : une sorte de coquille vide où, peu à peu, les chefs d’État et de gouvernements se déclarent trop occupés pour y assister eux-mêmes et finissent par s’y faire représenter par des délégués sans marge de manœuvre ni poids politique.

Quel dialogue sur les droits de l’homme ?

Convenons que le dialogue sur la question des droits de l’homme n’est pas une chose facile. L’Europe a eu trop longtemps dans l’histoire une propension marquée à donner des leçons aux autres et le souvenir de la colonisation est encore trop fort en Asie pour que l’on ne prenne pas quelques précautions. Intransigeant sur le fond, souple sur la forme ? Le ton sera difficile à trouver. Comme l’écrivait un lecteur du journal Le Monde en avril 1996 à l’occasion de la visite à Paris du Premier ministre chinois Li Peng ,alors tant décriée par les organisations françaises de défense des droits de l’homme, « Il y a un siècle et demi, tambour battant et flamberge au vent, nos valeureuses armées occidentales partaient mettre au pas ces métèques qui ne comprenaient rien à la liberté du commerce mondial et refusaient d’importer cet opium que nos hardis planteurs produisaient allègrement dans nos belles colonies. Depuis, les “barbares à cheveux rouges” ont publiquement oublié les guerres de l’opium. Les Chinois peut-être pas ; et pas seulement la nomenklatura ».

Sur la question du respect des libertés publiques et des droits fondamentaux, la ligne de partage entre tolérable et insupportable est plus difficile à tracer qu’il n’y paraît. Il reste que fermer les yeux sur la barbarie revient à en devenir complice. En outre, le courage et la volonté politique porte parfois ses fruits. Pour ne choisir que cet exemple, retenons que c’est la condamnation inlassable de l’apartheid en Afrique du Sud qui a permis que naisse l’évolution que l’on connaît dans ce pays. Sans l’appui de la conscience occidentale, Mandela serait-il aujourd’hui président ? En même temps, l’universalité de certaines valeurs passe aussi par l’universalité des différences. Enfin, dans ce monde de concurrence féroce, l’Europe ne peut pas ne pas tenir compte du fait que sur le registre des droits de l’homme, Washington suit une logique marchande d’un cynisme absolu. Comprenons bine que les petits gestes de Bill Clinton dans le domaine des libertés fondamentales en Chine et ailleurs ne visent qu’à apaiser le Congrès et l’opinion publique. Première puissance mondiale, l’Amérique possède d’autre part des leviers politiques que l’Europe est loin d’avoir. Cela lui donne une marge de manœuvre que l’Union européenne n’a pas.

Il faudra toutefois qu’à Paris et à Bruxelles on comprenne que la Chine n’est peut-être pas ce marché mirobolant que l’on décrit parfois abusivement. Or, comme le dit François Godement, « Nombre d’Européens conservent de l’Asie une vision dans laquelle la Chine constitue le centre absolu, les autres pays asiatiques n’étant que des notules en marge de la page chinoise ». Contrairement aux fantasmes trop souvent entretenus par des prévisions exagérées de la Banque Mondiale, la Chine n’est pas encore, et beaucoup s’en faut, ce titan économique qui prendrait dès le début du siècle prochain la place de numéro un mondial. Au contraire, les difficultés sur la route du développement de la Chine sont telles que la Chine aura au moins autant besoin de nous que nous d’elle. Voilà pourquoi, à l’intérieur du dialogue Europe-Asie comme dans le dialogue France-Chine, la raison en appelle d’abord au respect réciproque. Responsabiliser la Chine, mais dans le respect et le sens des responsabilités réciproques. C’est à cette condition que ce partenariat deviendra une chance partagée.