La concurrence des réseaux, ou pourquoi la République française n’a pas de politique en Afrique

La concurrence des réseaux, ou pourquoi la République française n’a pas de politique en Afrique

Par François-Xavier Verschave

Du réseau pyramidal à l’éclatement des lobbies

Pour comprendre comment se sont agencés les instruments de l’action de la France en Afrique, il faut partir des années 1958-1960. L’affaire algérienne occupait certes beaucoup le général De Gaulle, mais elle lui a permis, ce qui est assez rare en politique, d’anticiper le mouvement d’indépendance de l’Afrique subsaharienne et d’essayer de conserver ces pays dans ce qu’on appelle le « pré carré », avec les avantages diplomatiques et économiques que cela implique. Il a chargé Jacques Foccart, son conseiller le plus proche, de mettre en place son fameux réseau pyramidal — de chefs d’États amis de la France et de services secrets, d’entreprises, de correspondants, fonctionnaires, coopérants — qui permettrait de tenir la suite de cet empire. On a d’abord envisagé d’appeler cela la « Communauté ». Initialement, il était prévu que les États africains n’y seraient pas vraiment indépendants : la France conserverait la responsabilité de la défense, de la politique étrangère et de la monnaie. Cela n’a pu se faire, car le mouvement vers l’indépendance a été le plus fort. Mais les accords de coopération qui avaient été préparés dans le cadre de la Communauté, c’est-à-dire d’une non-indépendance des pays du « pré carré », ont été repris presque mot à mot et appliqués aux nouveaux États « indépendants ». La coopération s’est enclenchée sous les auspices d’un quiproquo originel : le système totalisant qui s’est mis en place, incluant des relations de dépendance militaire et monétaire, avait été conçu dans un autre cadre. Certains mouvements et certains hommes ont essayé de s’y opposer, comme l’U.P.C. au Cameroun, Sylvanus Olympio au Togo, Sékou Touré en Guinée, et bien d’autres. La plupart ont été purement et simplement éliminés. Ainsi a pu être mis en place un système clientéliste, un réseau de vassaux, qui, au début, répondait à une stratégie politique d’État.

Cette stratégie puisait son carburant, si l’on peut dire, dans le mot d’ordre de Guizot : « Enrichissez-vous ! ». On mélangeait gaiement patrimoine privé et patrimoine public, économie et politique — l’occasion pour les tenants du pouvoir politique en Afrique et leurs correspondants français d’édifier des fortunes considérables. Mais une corruption instituée finit par détruire l’État. Et le système privilégiait une économie de rente (une double rente, celle des matières premières et de l’aide) opposée au développement de l’activité économique productive. Par conséquent, on a assisté de 1960 jusqu’à aujourd’hui à une dégradation simultanée de l’économique et du politique, aggravée par la poussée démographique, l’avancée de la désertification, et le garrot de la dette. La situation est devenue de moins en moins gérable. Peu à peu, les régimes « amis de la France » se sont adossés à des gardes présidentielles claniques, puis ont développé l’argument ethnique.

En même temps que se produisait cette détérioration en Afrique, on observait en France une dégradation parallèle — beaucoup moins connue. Le sommet de la stratégie pyramidale menée par Foccart et De Gaulle s’est éclaté, pour donner naissance à plus d’une dizaine de stratégies concurrentes, correspondant à autant de clans, réseaux et lobbies politico-affairistes, militaires ou corporatistes : les réseaux Mitterrand et Pasqua, à côté d’un réseau Foccart persistant, quelques grandes entreprises (Elf, Bouygues, Bolloré-Rivaud, Castel…), les composantes très divisées de la coopération militaire et policière, les multiples services de renseignements, ainsi que des officiers plus ou moins retraités ou détachés, à l’apparence d’électrons libres (les Paul Barril, Jeannou Lacaze, Paul Fontbonne, Pierre-Yves Gilleron, Robert Montoya…). On peut y ajouter, en vrac, le lobby de la francophonie, le Trésor (qui gère l’essentiel de l’aide au développement dans une superbe méconnaissance de ses effets), certaines dégénérescences, des sectes mystico-politiques (les Rosicruciens, le Mandarom, etc.). Et, un peu perdus, un ensemble d’acteurs plutôt généreux — parmi les O.N.G., les coopérants, les villes jumelées, etc. A l’exception de ce dernier ensemble, la collection de ces réseaux et lobbies constitue ce qu’on appelle la Françafrique. Chacun d’eux a sa propre politique. Réactive ou stratégique, micro ou macro, à court ou à long termes, elle répond à une échelle de motivations qui va, pourrait-on dire, du cervelet aux couches supérieures du cerveau.

Le réseau pyramidal foccartien s’est mué en une sorte de trame, de grille de mots croisés : la série des intervenants représente autant de lignes verticales, segmentées, horizontalement, par l’échelle des motivations. On ne peut en exclure tout en haut, l’humanisme de certains acteurs plutôt désintéressés. Mais il faut accorder tout leur poids aux schémas géopolitiques cultivés par les services secrets. En mal d’adversaires depuis la chute du mur de Berlin, ils démonisent les « hordes hamites » ou les « pions des Anglo-saxons » : le Président ougandais Museveni et ses alliés rwandais et sud-soudanais sont ainsi leurs ennemis jurés. On trouve encore chez les militaires une curieuse métamorphose de la conception du chef africain, et une vieille tradition de manipulation ethniste. Ces schémas se mêlent à une conception très myope des intérêts commerciaux de la France et de la défense de la francophonie. Les rentes (pétrole, phosphates, cacao, aide au développement, etc.) stimulent des jeux d’accaparement. Il faut encore décliner les variantes de l’« amitié », qui dégénèrent en prises de participation dans les dispositifs mafieux de certaines familles présidentielles africaines, ou de certains secteurs de l’armée (trafics multiformes, blanchiment de narcodollars, réseaux de prostitution, etc.). Enfin, on ne peut oublier les multiples moyens de chantage accumulés par les présidents « amis » (à l’occasion, entre autres, de financements occultes ou de « parties fines »)…

Pour comprendre l’action — de plus en plus aléatoire et contradictoire — de la France en tel ou tel pays d’Afrique, il faut donc repérer les croisements chaque fois différents (les cases noires) entre les réseaux ou lobbies présents dans ce pays, et les motivations qu’ils y trouvent. Au Rwanda par exemple, le réseau Mitterrand était très présent — avec une double lien entre pères et fils Mitterrand et Habyarimana. Introduites en ce pays, les différentes composantes du lobby militaro-africaniste l’ont transformé en terrain de Kriegspiel ; elles ont développé au passage des solidarités avec les officiers locaux, poursuivies parfois durant le génocide. Au Tchad, le réseau militaro-africaniste est omniprésent. Le Togo est le paradis des réseaux, mais ni les militaires ni les sectes ne le négligent. Au Gabon, au Cameroun et au Congo-Brazza, on relève bien entendu la présence massive d’Elf. Mais les écuries politiques friandes de valises à billets ne sont pas loin. Bouygues se signale en Côte d’Ivoire et au Burkina (pays chéri du réseau Pasqua, comme le Togo, le Cameroun et la Guinée équatoriale). Tout cela, à peine esquissé, demande une analyse fine dans chacun des pays concernés.

Cette kyrielle d’acteurs fonctionne comme un manège d’autos tamponneuses — dans un chaos ravageur. On n’a donc plus une politique de la France, mais des Français qui mènent des politiques en Afrique. La « politique de la France » en est la résultante souvent inattendue, parfois catastrophique. D’autant qu’interfèrent de acteurs clandestins, les Denard ou les Barril (l’une des nombreuses métastases de la cellule des gendarmes de l’Élysée) ou différentes officines de sécurité constituées par d’anciens officiers. Plus personne ne contrôle vraiment grand-chose. Aujourd’hui, le gouvernement est dirigé par un homme d’État, Lionel Jospin, qui est l’un des très rares à ne pas avoir été compromis dans ces affaires franco-africaines. Mais il est devancé par les stratégies de longue haleine d’Elf et du lobby militaire. Dès l’été 1997, ils ont mis Lionel Jospin devant le fait accompli lors de décisions majeures concernant le Tchad, le Cameroun ou le Congo-Brazzaville.

Sortir de la colonisation

Le défi est de sortir de la colonisation. Il existe un degré zéro de la décolonisation, celui que connaît le « pré carré » francophone : le maintien totalisant d’un ensemble de tutelles — militaire, économique, financière, monétaire — étouffe la créativité politique. Les Anglais, eux, sont partis de leurs anciennes colonies sans ce faisceau tutélaire. Ils demeurent certes présents dans l’économie et les affaires — où ils ne sont pas des enfants de chœur. La corruption existe aussi en Afrique anglophone, certains pays ont connu d’abominables dictatures. Mais globalement, la relation n’est pas du même ordre. En dépit des influences étrangères, les Africains en ces pays savent que la situation politique relève de leur propre responsabilité : c’est ce que j’appelle le degré un de la décolonisation — une phase non idyllique, où se cherche et se construit douloureusement une légitimité, où émerge une créativité politique et culturelle. Dans les ex-colonies françaises, le cordon ombilical n’a pas été coupé, ce qui produit une déresponsabilisation délétère. Pour eux, l’enjeu, c’est de passer à la phase un de la décolonisation.

Mais les deux poids lourds évoqués plus haut (Elf et le lobby militaire) ne veulent pas qu’on accède à cette phase. Aujourd’hui, un ensemble de pays — Angola, Congo-Brazza, Gabon, Cameroun, Tchad, Niger, Côte d’Ivoire — ne cessent de révéler leur potentiel pétrolier, et l’on a trouvé du gaz au Sénégal. Or les ressources minérales, et singulièrement le pétrole, s’apparentent à une malédiction pour ces pays à peine décolonisés : elles attirent des appétits extérieurs considérables qui, pour accéder à ces richesses, sont prêts à s’accommoder de n’importe quel type de gouvernement, sauf la démocratie. Que ce soit du côté des exploitants ou du côté des classes politiques et militaires de pays concernés, la richesse pétrolière suscite des polarisations violemment hostiles aux évolutions démocratiques. De plus, on a affaire à une société pétrolière, Elf, dont le socle est issu des services secrets français. On imagine que cela induit un mode d’ingérence permanent, spécifique, parfaitement antagonique avec l’autonomisation politique nécessaire à l’entrée dans la phase un. Tant qu’Elf continuera à entretenir avec ces pays pétroliers africains le type de relations qu’elle entretient aujourd’hui, toute évolution sera contrecarrée, les opposants achetés ou écartés.

Du côté de l’armée, il faut se souvenir que l’Afrique autorise des carrières accélérées, avec des soldes considérables (plus de 40 000 francs nets par mois pour un adjudant-chef détaché à Bangui) et d’intéressantes perspectives de pantouflage. La hiérarchie militaire a développé le discours suivant : « Oui à la professionnalisation. Mais pour attirer des recrues, il faut leur donner de l’exotisme ». La professionnalisation de l’armée et la réduction du nombre de régiments font l’objet d’un marchandage, dont le maintien d’une implantation en Afrique constitue un élément déterminant. Certains hommes politiques espéraient diminuer la présence militaire française en Afrique et réviser profondément des accords de défense mal vieillis (la menace communiste a disparu, et l’on a officiellement renoncé à l’ingérence dans les affaires intérieures). Mais ils se voient contrés par l’armée. Celle-ci invoque la nécessité de maintenir des bases et des camps d’entraînement, pour l’action humanitaire ou la prévention des conflits — comme si les populations africaines nous avaient demandé de régler leur place leurs dysfonctionnements et leurs dissensions.

Dès lors, si Lionel Jospin veut effectivement réformer la politique franco-africaine, il lui faut dominer ces deux pouvoirs, pétrolier et militaire, qui tendent à se croire plus forts et plus durables que le pouvoir politique. Pour l’armée ou Elf, un Premier ministre c’est peanuts, du moins s’il ne dispose pas des boosters politiques qui le poussent à affirmer le véritable intérêt de la France sur ce continent. Car tout ce que nous venons d’exposer ternit évidemment, peut-être de manière irrémédiable, l’image de la France en Afrique.

En France, le pouvoir politique n’impose pas facilement ses vues à l’armée. Le général qui commande la Mission militaire de coopération est beaucoup plus coopté par ses pairs que désigné par le pouvoir exécutif. Sur ces questions, il existe une solidarité très forte au sein de la haute hiérarchie militaire, issue pour une grande part du moule africain. D’importants avantages matériels et symboliques sont en cause. Et l’on ne peut pas purger l’état-major de tous les anciens d’Afrique : il y en a trop ! On ne peut donc pas s’attendre à une évolution rapide des doctrines, et des schémas géopolitiques évoqués plus haut — d’ailleurs largement partagés par le monde politique, soigneusement briefé. En situation de crise, le chantage au chaos marche bien. Au Tchad, c’est un vieux refrain. En Centrafrique, certains officiers, outrepassant largement les consignes prudentes du pouvoir civil, semblent avoir joué la politique du pire.

Mêmes difficultés avec Elf. En théorie, il s’agit désormais d’une entreprise privée. Mais comment ne pas se souvenir qu’Elf a, dans le passé, corrompu une grande partie de la classe politique française, y compris à gauche ? Laquelle classe politique n’a donc pas vraiment les coudées franches. Et nul homme politique responsable ne peut se dire indifférent à l’approvisionnement pétrolier de la France. Comment se représenter la France sans Elf dans le golfe de Guinée ? Il est difficile de résister à une telle série d’arguments-massues.

On peut d’autant moins y résister qu’on n’a pas de vision claire de ce qu’il faudrait faire. Pour l’avoir, il faudrait que la politique africaine redevienne une priorité. Il est patent qu’on ne parle pas de ces problèmes à l’occasion des grandes échéances. Et la responsabilité de la France dans le génocide rwandais a été ensevelie.

La réforme vaine de la coopération

Pendant des années, nous avons cru qu’il suffirait d’atteindre la cellule élyséenne et de réformer les mécanismes de coopération pour amorcer un changement. Mais on s’est aperçu que c’était vain, car le pouvoir s’était dispersé, décomposé. Le réseau Foccart, ou le réseau Mitterrand, n’était plus qu’un parmi d’autres, il n’y avait plus de commande d’État. Au sein de la cellule élyséenne, on passe plus de temps à gérer les échanges de faveurs ou de services avec les chefs d’État « amis » et leurs familles — les études de tel fiston, telle manœuvre financière ou tel cadeau saugrenu —, qu’à faire de la politique. L’isolement du domaine réservé a engendré la vacuité, et réciproquement : la cellule élyséenne a éloigné tous ceux qui pouvaient penser autrement, notamment les experts africanistes munis d’une intelligence critique ; au vu du résultat, ils n’ont plus envie de venir.

Le schéma foccartien pyramidal a fonctionné jusqu’à Pompidou. A partir des années 1975, on est dans une logique de canard sans tête. Ce qui frappe, c’est la continuité d’une évolution vers la fragmentation, indépendamment des alternances politiques. Elles n’ont joué qu’un rôle superficiel, d’autant que le fonctionnement mitterrandien privilégiait la jouissance du pouvoir sur son exercice. Pour François Mitterrand, travailler au fonctionnement des relations franco-africaines aurait vraiment été du temps perdu — alors que l’Afrique de Papa, son décorum et ses appâts, avaient tant à offrir. Portée par une certaine tradition socialiste, la tentative de réforme de la coopération menée par Jean-Pierre Cot n’a pas tenu deux ans. La continuité françafricaine, défendue par les chefs d’État du pré carré et les réseaux, ne pouvait s’accommoder d’une telle irruption de rationalité dans un jeu souterrain. Comme l’écrit Sylvie Brunel, « l’aide au développement est trop utile à la Realpolitik pour servir à lutter contre la pauvreté ». Sept ans plus tard, la période Pelletier est plus complexe — car révélatrice des ambiguïtés et tensions de la cohabitation Mitterrand-Rocard. Quand nous militions pour réformer la politique de coopération et nous efforcions de convaincre les parlementaires, le sénateur Jacques Pelletier avait été, début 1988, le porte-parole de ces réformateurs qui voulaient « faire parvenir l’aide publique au développement à destination ». Mais une fois devenu ministre de la Coopération, il s’est rendu compte qu’il ne disposait que d’une marge de manœuvre très réduite. Pas seulement à cause de la présence de Jean-Christophe Mitterrand à la cellule Afrique de l’Élysée. A l’époque, sur ce sujet, Michel Rocard était lui-même très mal entouré.

Nous avons fini par comprendre que la coopération n’était qu’un habillage superficiel de la politique africaine. Dénoncer l’incohérence et l’inefficacité du dispositif d’aide au développement n’avait aucun effet : les circuits en place obéissaient à de tout autres finalités, infiniment plus fortes et moins avouables. Un ministre comme Jacques Pelletier ne pouvait rien contre ces tendances lourdes. On ne peut s’étonner que les pays « bénéficiaires » de la coopération française se retrouvent en queue du classement à l’indice de développement humain, quand on observe les effets parallèles de la présence française : quatre décennies de scandales, du massacre de centaines de milliers de Bamilékés dans les années soixante et l’assassinat des leaders indépendantistes, jusqu’au recrutement de mercenaires serbes impliqués dans les massacres de Srebrenica pour combattre aux côtés de Mobutu ; au milieu, le pillage, la dette, la criminalisation politique. La survie et le bien-être des populations sont bien le dernier des paramètres.

Le pire, évidemment, est apparu lors du génocide rwandais. Mais quand on voit le faible écho des protestations, et le retournement de l’opinion suscité par les cocoricos de l’opération Turquoise, on se dit que les pires scandales sont devenus inaudibles. Mais à force de laisser faire, nous subirons le choc en retour d’une francophobie galopante — telle qu’on l’observe déjà dans certains pays, comme le Cameroun. Les conséquences pour la France risquent d’être redoutables. Pour inverser le cours des choses, il faut introduire un peu de raison, faire comprendre que cette « politique » africaine va à l’inverse des véritables intérêts de la France : l’image de ses produits, la diffusion de sa culture, la réputation de ses institutions. Mais les arguments rationnels sont de peu de poids devant les intérêts à court terme. Comment convaincre l’opinion publique française et les hommes politiques que la France s’engage dans des impasses ? La composante rationnelle est un élément si ténu dans les changements politiques.

De multiples impasses

Quelques exemples de ces impasses. Au Congo-Zaïre, deux pays étaient très implantés lors de l’indépendance : la Belgique et les États-Unis. La France s’est pointée très tôt en envoyant des mercenaires, faux-nez de services secrets français. Le tournant a été l’interventions de Kolwezi (1978), décidée par Valéry Giscard d’Estaing — au prétexte de l’assassinat d’Européens (prétendument tués par les rebelles, en fait par les hommes de Mobutu, désireux de hâter l’intervention étrangère). La France a sauvé le régime de Mobutu, qui subissait un crise similaire à celle qui allait l’abattre 19 ans plus tard. Mobutu s’est rendu compte que, de son point de vue — celui d’une dictature pillarde —, le système français de relations franco-africaines était plus avantageux. Là où la Belgique se contentait d’une coopération militaire, la France offrait d’engager ses hommes sur le terrain. Paris apportait tout ensemble l’« aide » économique et la capacité d’intervention militaire : une providence ! Dès lors, la relation avec la France a pris l’ascendant. Cela s’est traduit, non par des relations économiques officielles (restées fort limitées), mais par une prospérité remarquable des réseaux et la multiplication des circuits occultes — auxquels le Zaïre, avec son or et ses diamants, se prêtait tout particulièrement. Les trafics de matières premières croissaient à mesure que chutaient la production officielle et les ressources budgétaires. Cette atmosphère décomposée a entraîné l’échec de la démocratisation et de nouveaux massacres. Mobutu a été brièvement proscrit, mais la France des réseaux a profité, explicitement, du drame du Rwanda pour refaire du maréchal le pion essentiel de ses ambitions en Afrique centrale. Elle l’a soutenu jusqu’au bout, y compris quand il a aidé au réarmement des auteurs du génocide rwandais, ou quand il joué avec le feu ethnique au Kivu. Ce soutien s’est traduit par le recrutement de mercenaires bosno-serbes ou issus de l’extrême droite française, alliés aux milices du Hutu power rwandais. Toute cette histoire est évidemment stupide, car elle prépare l’exclusion durable de la France du Congo-Zaïre.

Il ne s’agit pas d’écrire une histoire parfaite à la place des Africains, mais d’admettre que ce système de relations franco-africaines les empêche d’écrire leur histoire. Quand Giscard a commencé à s’intéresser au Zaïre, il y a été poussé par son réseau familial. La décision de faire sauter des parachutistes sur Kolwezi est une décision stratégique d’État, synthétisant les intérêts des réseaux et lobbies émergents. Ce genre d’options stratégiques est nettement plus rare que les interventions diffuses. Quant au recrutement des mercenaires en 1996-1997, il est plus le fruit d’une conjonction d’intérêts entre les réseaux Foccart et Pasqua que d’une décision explicite de Jacques Chirac. Mais cette intervention des réseaux a été tolérée, sinon suscitée, au plus haut niveau de l’État — dans l’immeuble de l’état-major de l’Élysée. Ce n’est pas parce que le pouvoir a mis en place les instruments de sa propre irresponsabilité qu’il peut s’en prévaloir en affirmant qu’il n’est pas responsable. A un moment donné, les décisions sont consciemment assumées par le pouvoir. Autre décision stratégique : en 1990, celle d’intervenir au Rwanda pour contrer les Anglo-Saxons.

Quant au Gabon, c’est un protectorat. Bongo a été intronisé par Foccart. Le Gabon est une succursale française et son indépendance quasiment fictive. Dans un petit pays comme celui-là, où l’argent du pétrole coule à flots, la Françafrique a les moyens d’acheter presque tous les opposants. Chaque fois qu’une force contestataire émerge, on peut l’acheter. Les irréductibles sont très peu nombreux. Dans ce pays, aussi, les jeux occultes de la franc-maçonnerie sont considérables. Bongo est un maçon éminent qui multiplie par ce biais ses relations en France. Il existe beaucoup de passerelles entre ces formes dévoyées de l’idéal maçonnique, des sectes plus ou moins extravagantes, et les circuits de corruption. La situation gabonaise est globalement verrouillée, mais les responsables français sous-estiment la possibilité d’un sursaut civique africain, sur le modèle de celui qui entraîna la chute du mur du Berlin. Un facteur déclenchant imprévu peut conduire les Africains à décider de conduire eux-mêmes leurs affaires politiques, culturelles et économiques. Si cette lame de fond se produit, certains îlots apparemment sereins comme le Gabon pourraient se trouver au centre des tempêtes.

Le Sénégal a été un modèle d’attachement à la France. Le climat politique y semblait assez favorable, mais les mécanismes d’économie rentière et de corruption se sont développés avec une sophistication extrême. L’habillage démocratique d’un régime de plus en plus verrouillé est étonnant. Ce pays est en train de mal tourner, en raison de tensions sociales qui se cristallisent, du sécessionnisme casamançais, de la rivalité naissante entre « castes », du conflit politico-ethnique avec la Mauritanie, de la misère grandissante à Dakar. Or, les réseaux français contribuent à verrouiller toute évolution politique.

La Côte d’Ivoire est dans une situation différente. D’abord, c’est un pays très riche, où le pillage a atteint des proportions considérables. Ensuite, ce fut pendant près d’un demi-siècle le pays d’un homme-clef, Houphouët-Boigny — le pivot du foccartisme. Peu de temps après qu’il se soit imposé à la tête du mouvement des planteurs, en 1947, il a passé avec Foccart un pacte d’une longévité extraordinaire. Cela lui a permis d’accumuler une fortune estimée à soixante milliards de francs, parallèlement à l’endettement colossal du pays — l’un des plus endettés du monde par tête d’habitant. Ce régime, présenté longtemps comme un modèle, a commencé aussi à connaître des tensions ethniques, qui peuvent rendre pessimiste sur l’avenir du pays.

Anatomie du génocide rwandais

Le Rwanda, enfin. Pour comprendre la genèse de l’affaire rwandaise, il faut observer les liens très forts entre la maison Mitterrand (le père et le fils, mais aussi Georges Kentzler, François de Grossouvre et Paul Barril, etc.) et l’akazu (la maisonnée) Habyarimana. Jean-François Bayart suppose aussi que le régime rwandais avait rendu à la France des services inavouables, d’intermédiaire dans des trafics d’armes, voire dans des fournitures nucléaires avec des pays proscrits. S’est ajoutée une croisade, aux accents parfois fanatiques, de l’armée et d’une partie des services français : il s’agissait de défendre une tête de pont de la francophonie et des intérêts français contre les ambitions anglo-saxonnes — perpétuelle obsession. La France s’est trouvée ainsi totalement engagée aux côtés d’un régime en pleine dérive. Mais la responsabilité qui en a résulté — une complicité de génocide — se situe moins avant que pendant et après les massacres. Personne, avant avril 1994, n’imaginait vraiment le degré d’horreur qui serait atteint. Même nous, qui avions dès 1993 alerté l’Élysée sur les prémices du génocide et les risques de la situation. Ce qui est abominable, c’est qu’une fois le génocide commencé, on a — par habitude, solidarité d’armes, infirmité intellectuelle et morale — encourage l’extermination par des fournitures d’armes, une sympathie affichée et un activisme diplomatique. Ensuite, la France a permis à l’appareil génocidaire de se réfugier dans l’impunité, soit dans les camps du Zaïre, soit au Kenya, soit dans des pays du « pré carré ». Elle a bloqué toute action internationale contre le Hutu power ou en faveur d’une reconstruction rapide du Rwanda, et a joué à l’encontre du nouveau régime de Kigali la politique du pire.

C’est moins l’intervention de tel ou tel réseau qui est à mettre en cause que la réaction de l’ensemble des corps constitués : un déni d’horreur. On n’a pas voulu voir et on a laissé faire. Aujourd’hui, la situation n’a pas fondamentalement changé. Les réseaux français ont armé les guérillas qui attaquent l’Ouganda avec le soutien du Soudan militaro-intégriste — un allié de choix. Parmi ces guérillas, la démente Lord’s Resistance Army, qui enrôle, massacre et viole des enfants, ou une macédoine pimentée par des restes du Hutu power. Les services français aident tout naturellement ces gens-là : ce sont nos amis, puisqu’ils combattent nos « ennemis », l’armée anglophone satanique de Museveni. Ainsi s’entretient la réputation de ces « services », leur capacité à monter les « coups tordus » les plus abominables — comme durant la guerre d’Algérie : des actions à double, triple ou quadruple fond, qui emmêlent les acteurs eux-mêmes, rendent l’histoire indicible, et en privent ses héritiers. Une « ingénierie » léguée à la Sécurité militaire algérienne…

Comment reconstruire ?

Beaucoup des comportements aberrants que nous venons de décrire sont le résultat d’un mépris implicite de l’ex-colonisateur : il ne conçoit pas qu’il puisse exister une créativité politique, économique, sociale et culturelle de l’Afrique ; donc, on peut y faire et en faire ce qu’on en veut, n’importe quoi le plus souvent. Annuler ce regard méprisant ne se fera pas par une action volontariste des Français, mais par la découverte que les Africains peuvent créer, savent créer — y compris, comme l’indique l’intellectuel sénégalais Mamadou Diouf, par une habileté à manier l’ambiguïté, à jouer sur plusieurs tableaux. Le passage du degré zéro au degré un de la décolonisation va s’opérer, mais d’autant plus douloureusement qu’il aura été retardé. Il va nous falloir apprendre à reconnaître ce mouvement qui nous échappe.

Dans cette reconstruction, on observera, comme en Russie, aussi bien une créativité positive, qui institue les règles d’un jeu socialement fructueux, qu’une créativité mafieuse. Dans les situations les plus désespérées, ne désespérons pas forcément du miracle. Ainsi en Afrique du Sud. Il a suffi qu’un homme soit là pour incarner la possible articulation des différents étages de la communauté politique — du clan à l’État, pour que l’incroyable arrive : ce pays promis aux tueries est devenu un phare. Dans l’imaginaire africain, cela a dissipé le sentiment répandu d’une incapacité à la construction politique. Le Botswana aussi a connu une évolution intéressante. De même que le Mali pendant cinq ans. Le Bénin a progressé, ainsi que le Ghana. L’Ouganda est un pays controversé, mais la volonté d’action commune entre chefs d’État est-africains est une autre forme d’affirmation politique de l’Afrique.

Si l’on examine les facteurs de transformation des relations franco-africaines, il faut commencer par admettre que l’essentiel viendra de l’Afrique. Pour le reste, le rôle des autres pays d’Europe et d’Amérique du nord peut-être au moins aussi important que les évolutions d’origine strictement française. Auprès de ces pays, un travail d’information a été fait qui a largement démonétisé le double langage françafricain. Ainsi, les mystifications militaro-humanitaires françaises sont tellement discréditées qu’elles tournent parfois au détriment de victimes réelles. D’autre part, les progrès de l’Union européenne vont progressivement interdire à la France certaines démarches solitaires, économiques ou politiques.

En France même, on peut prendre au mot un Premier ministre qui n’est pas personnellement impliqué dans les magouilles françafricaines, et qui les a jadis vivement critiquées. Il est certes assez isolé, mais son allié au sein du Parti socialiste, Michel Rocard, a témoigné récemment, à propos du Rwanda ou des conventions de Lomé, de positions courageuses. Certains éléments de la majorité plurielle (les communistes, les Verts, le Mouvement des citoyens) sont également sans ambiguïté sur les grandes options de politique franco-africaine. Voilà donc, a priori, quelques atouts. Mais les capacités de solidarité de la classe politique sont remarquables — surtout entre partis de gouvernement.

En contrepoint, à de remarquables exceptions près (une douzaine de journalistes), la presse française reste faiblarde sur ces dossiers. La tendance est à l’étouffement et à la diversion. Toutefois, il existe assez de foyers de scandales potentiels pour que certains, peut-être, finissent par attirer les projecteurs de l’actualité, entraînant le discrédit des politiques qui les ont permis : meurtres de coopérants, affaire Elf, Rwanda,…

Deux pistes d’interpellation enfin, sur les deux obstacles militaire et pétrolier. Il faut pousser Lionel Jospin à ouvrir un débat sur la présence militaire française en Afrique. Ce débat remettrait forcément en question des accords de coopération et de défense dont on a vu qu’ils avaient été conclus dans un contexte de non-indépendance. On pourrait alors exiger que de nouveaux accords soient soumis à la ratification, tant du Parlement français que d’instances africaines légitimes. Cela devrait réduire considérablement les cas où nous pouvons décemment maintenir une présence militaire…

S’agissant d’Elf, certains parlementaires poussent à la création d’une commission d’enquête sur le rôle de ce groupe pétrolier en Afrique. Il faut que cette compagnie, encore semi-nationalisée, puisse expliciter sa stratégie de présence en Afrique, que le gouvernement puisse affirmer quelle est la sienne, et que le pouvoir politique vérifie si les deux sont ou non compatibles. Il peut y avoir des points communs, mais la confrontation ferait aussi apparaître que certains intérêts d’Elf sont contradictoires avec ceux de la France.