Approches théoriques et imaginaires des relations internationales : éléments d’analyse

Approches théoriques et imaginaires des relations internationales : éléments d’analyse

Pierre Hassner

Réalisme et idéalisme : une opposition dépassée

Il faut distinguer, dans les théories internationales, les modèles théorique de style universitaire et les représentations plus courantes et plus ou moins mythiques sur le monde de l’après-guerre froide. La discipline universitaire américaine s’est constituée autour de personnalités d’origine européenne comme Hans Morgenthau qui, par rapport au modèle wilsonien d’une démocratie internationale, ont amené la théorie réaliste et ont insisté sur la structure propre des relations internationales. Il a mis en relation quatre concepts : pouvoir, sécurité, intérêt national et équilibre des puissances. Les États recherchent du pouvoir et de la sécurité qui constituent l’intérêt national, et cela structure un système d’équilibre des puissances (balance of power). Ce débat a structuré les discussions aux États-Unis entre réalistes et idéalistes inspirés par le moralisme wilsonien qui n’accepte pas la spécificité des relations internationales comme telles. Puis, avec l’influence des sciences sociales, est arrivée l’idée que cette opposition était pauvre, car trop limitée à l’État. Celui-ci n’est qu’un acteur parmi d’autres des relations internationales et la diplomatie et la guerre ne constituent qu’un des types de relations à l’intérieur d’un réseau complexe de communications et d’intérêts. Sont ainsi arrivées les théories fonctionnalistes et intégrationnistes, fondées sur l’interdépendance des sociétés. Enfin, une troisième approche, celle des théoriciens de la dépendance, héritiers du marxisme, lie le tout. Comme les réalistes, ils considèrent les conflits et la puissance, plutôt que la coopération et l’harmonie ; comme les fonctionnalistes, ils analysent les sociétés et les économies plus que les États.
Une nouvelle approche théorique : la globalisation
Aujourd’hui, on ne peut pas dire que l’équilibre des puissances à la Kissinger, héritier du « réalisme », et les théories de la sécurité collective, héritières de l’idéalisme, soient les deux seuls modèles. Le modèle du marché, qui est une autre forme des théories de l’interdépendance, insiste plutôt sur le retrait de l’État, le marché s’imposant aux comportements des États. La globalisation et l’interdépendance limitent leur rôle. On rétorquera alors que les marchés ne sont pas tout, puisqu’il existe, par exemple, une coopération entre les banques centrales, des règles du jeu, ce que l’école anglaise (Martin Wright, Hedley Bull) a appelé une société internationale. Ils insistent sur la pluralité des États, mais considèrent qu’on peut aménager l’anarchie, puisque sinon les avions ne voleraient pas et le courrier ne serait pas distribué. Les Américains parlent maintenant d’une théorie des régimes — des océans, de la maîtrise des armements. Un autre terme à la mode pour la même idée est celui de « gouvernance » (à distinguer justement de celui de gouvernement). Sans autorité supérieure et sans arbitre, les États se mettent d’accord sur certaines règles du jeu. Chacun poursuit certes son intérêt mais a intérêt à avoir un minimum de coopération. Par rapport à cette théorie, on peut évoquer le fait que ce sont peut-être des fair weather theories : cela marche quand tout va bien, alors que lorsque le système dysfonctionne, on dévalue, on ferme ses frontières, on prend des mesures protectionnistes et l’on retrouve le chacun pour soi.
Surtout, l’attention se porte sur les « turbulences transnationales » : le terrorisme, les flux financiers ou l’immigration. Elles proviennent de l’intervention des groupes économiques ou des groupements incontrôlés, telles les mafias, qui viennent troubler la logique du marché et celle de l’équilibre des puissances. L’un des premiers grands livres sur ce sujet après la guerre froide s’appelle Turbulences, par James Rosenau. Il montre que les hiérarchies sont mises en question et le monopole des États bafoué. Il existe des logiques multiples, stratégiques, économiques, de puissance, comme le percevait déjà Raymond Aron, qui interfèrent les unes avec les autres, mais aucune ne peut se déployer jusqu’au bout. Il existe toujours les adeptes de la théorie classique réaliste de la balance of power, éventuellement corrigée, surtout chez les Américains, par un peu d’idéalisme. Cette théorie aboutit à préconiser une logique des alliances. Parallèlement à cela, se déploient la logique des théories du marché, ainsi que celle un peu fourre-tout des turbulences.
Sur le plan académique, telles sont donc les théories existantes. Il reste qu’on peut se demander si ces théories ont conduit les États à modifier leurs comportements. Certes, ceux-ci s’adaptent au marché, par exemple, et les visions wilsonienne, kissingérienne ou gaullienne, qui reposaient sur le retour, après la bipolarité du temps de la guerre froide, à l’équilibre des puissances tel qu’il était conçu au XIXe siècle, ne suffisent plus. Ce qui aujourd’hui influence les États-Unis, c’est certes l’idée, conforme à l’approche « réaliste », que leur présence, certes pas partout, mais sur tous les continents, doit conduire à empêcher l’émergence d’un rival qui pourrait se transformer en puissance mondiale. Mais ils reconnaissent que les données économiques et sociétales jouent de plus en plus. Pour Clinton, il existe un primat de la politique intérieure qui le conduit à ne pas trop s’engager dans des aventures extérieures, de peur de perdre des vies américaines et des voix aux élections, mais il a une idée force : gagner la bataille de l’ouverture des marchés, du libre-échange, comme le montre la création de la zone nord-américaine du libre-échange et l’Organisation mondiale du commerce. En outre, une idée a progressé chez les démocrates plus que chez les républicains, à savoir que la démocratie est la clef de tout puisque les démocraties ne se font pas la guerre entre elles : l’objectif consiste à élargir le champ de la démocratie. Le débat est récurrent : la prospérité conduit-elle à la démocratie et la démocratie à la paix ? Clinton a adopté cette conception comme ligne directrice de la politique étrangère américaine. Il n’y a guère que sous Kissinger et Nixon que la politique américaine était étroitement de la Realpolitik au sens européen, même si cette dimension est présente dans toute politique américaine. Mais il ne s’agit pas là d’un but accepté comme légitime par la culture américaine.

Paix, guerre et démocratie

Il existe incontestablement quelque chose de nouveau au sens où une guerre entre la France et l’Allemagne à propos de l’Alsace-Lorraine est inconcevable ou que la Suède se mette à vouloir récupérer la Norvège. Dans le monde des pays de l’O.C.D.E., la guerre pour le territoire est devenue impensable. On retrouve là un thème du XVIIIe siècle — la paix par le commerce — et du XIXe — la société industrielle remplace la société militaire — et qui a semblé avoir été éradiqué par les deux guerres mondiales et les totalitarismes, mais qui aujourd’hui renaît. Ainsi, Jean Baechler3 a pu parler de parenthèse du XXe siècle, de même Kojève et Fukuyama dans leur reprise du thème hégélien de fin de l’histoire, qui leur permet de passer outre ce qu’ils ne considèrent que comme des soubresauts — guerres du tiers-monde, conflits divers.
La théorie politique américaine revêt un aspect caricatural quand elle s’interroge sur la place des exceptions et étudie des corrélations statistiques savantes entre démocratie et absence de guerre. Or, nous savons très bien qu’il peut exister des passions démocratiques qui peuvent appeler à la violence et à la guerre, comme l’avait déjà vu Tocqueville. D’autres facteurs que la démocratie entrent en ligne de compte : la démographie des pays occidentaux, qui les conduit à considérer la vie comme une richesse rare, et « l’individualisme bourgeois » qui donne une préférence au bien-être sur le sacrifice et la gloire. En tout cas, ce changement de valeurs n’est pas universel, ce qui ouvre un autre problème. Certaines sociétés renoncent au conflit armé, mais de ce fait elles ne savent pas comment réagir à la violence, à l’intérieur comme à l’extérieur.
L’après-guerre froide : nouvel ordre mondiale, fin de l’histoire ou choc des civilisations ?
Où allons-nous après la guerre froide ? Cette question pénètre plus directement les réflexions des gouvernements que les discussions académiques. On peut distinguer quatre visions, qui se sont plus ou moins succédées, deux optimistes fondées sur la coopération et deux pessimistes fondées sur le confort. La première, celle de Bush comme de Mitterrand, fut celle d’un nouvel ordre mondial. Cette doctrine a prévalu de la chute du Mur de Berlin à la guerre du Golfe. L’espoir dominait que l’O.N.U. et la C.S.C.E. seraient plus importantes, qu’il n’y aurait plus d’agression impunie et que la victime serait protégée. C’était la paix par le droit et la sécurité collective. La seconde est celle de Francis Fukuyama4. C’est la paix par la fin de l’histoire grâce à la victoire de la démocratie et du marché. Elle est liée au triomphalisme de la victoire dans la guerre froide.
S’opposent à celles-ci deux conceptions pessimistes : l’une affirme que rien n’a changé et que les États sont continuellement voués à s’opposer — ce qui est le penchant de Kissinger5 —, ou qu’on assiste à un retour des nations et des passions nationalistes, dans une sorte de retour à Sarajevo 1914, après la bipolarité. L’autre est celle de Huntington6. Il ne parle pas des nations, mais des cultures et des civilisations, dans une vision toujours fondée sur le conflit. D’où sa formule : le XIXe fut celui du conflit des nations, le XXe celui de la lutte entre des idéologies, le XXIe sera celui du choc des cultures et des civilisations. On peut y voir l’expression de l’inquiétude américaine, succédant au triomphalisme de la théorie précédente, devant la concurrence asiatique et le terrorisme islamique. Mais il ne s’agit pas des conceptions américaines officielles ni de soucis exclusivement américains. Le plus étonnant est l’audience que ces formules très simplistes ont trouvé dans le reste du monde, y compris en France. Pourquoi faut-il une nouvelle clef à l’évolution du monde tous les trois ans et pourquoi faut-il qu’elle vienne des États-Unis ? Il y a cependant des conceptions moins sensationnelles et plus complexes qui correspondent à des tendances réelles. Ainsi, pour Singer et Wildavsky7, il existe deux mondes : le premier est celui de la paix et de la démocratie, le second celui des guerres et des révolutions. Si, pour Fukuyama, le premier monde était l’avant-garde du second et, pour Huntington, le second une menace pour le premier (the West against the rest), pour Wildavsky et Singer, ces deux mondes serait relativement séparés. Le « reste » n’est pas destiné à devenir comme les Occidentaux, mais ne les menace pas non plus, sinon de manière extrêmement ponctuelle et endigable par des actions militaires limitées. Si l’on voulait corriger de manière excessive ces sociétés, ce serait un retour au colonialisme et l’on s’y épuiserait. D’où la tendance occidentale au repli sur soi. L’ouvrage de Rufin L’Empire et les nouveaux barbares 8 va largement dans ce sens.
Un dernier point de vue voudrait que ce soit la périphérie, avec l’anarchie qui y règne, qui soit l’avant-garde du centre. Tel est le point de vue développé par Robert Kaplan dans le numéro de février 1994 de The Atlantic Monthly, qui s’appelait « The coming anarchy »9. Il faut aussi citer les thèses d’Enzensberger10 sur les guerres civiles à venir qui reposent sur l’idée que les structures étatiques se défont, que la démocratie s’érode et que la violence, à la fois moléculaire et globale, se développe, de Los Angeles à Kinshasa en passant par Sarajevo ou la Sierra Leone. L’absence d’État et la prédominance des mafias seraient notre avenir.
Les approches théoriques peuvent-elles ne pas être utopiques ?
Aucun de ces modèles ne peut être considéré comme une théorie au sens strict. Il s’agit plutôt d’images, soit d’épouvante, soit de paix généralisée, soit de divisions. Ce sont des utopies, très frustes et peu développées. Ce qui est faux dans ces théories, c’est qu’elles absolutisent une tendance au lieu de faire coexister des mouvements contradictoires. On peut reprocher à Huntington, lorsqu’il répond à ses détracteurs, de demander à ceux-ci de fournir une théorie de remplacement : If not civilisation, what ? Il n’y a pas de raison pour que, dans le monde actuel, il existe une clef unique11. Certes, la dimension identitaire et culturelle prend de plus en plus de place, mais il est bien court de prétendre que c’est la seule. La diversité des cultures peut aussi bien donner lieu à un syncrétisme qu’à un clash. Il reste que ces thèses ont un impact direct sur les visions de la politique étrangère, dans la conception que les chancelleries se font des évolutions dans certains pays. Surtout, elles peuvent être utilisées par des forces que leur auteur désavouerait. Ainsi, quand Huntington dit que le multiculturalisme menace les États-Unis et l’universalisme la paix mondiale, la conséquence qu’on peut en tirer est : monolithisme chez soi et isolationnisme. C’est la conception adoptée par l’extrême droite en France.
Tous ces modèles qui reposent sur une formule comme le primat de l’économie, pour l’un, ou de la culture, pour l’autre, contribuent à la crise actuelle à la fois du politique et, partant, de la citoyenneté et de la réflexion philosophique sur la politique. Peut-être, pour les surmonter, faudrait-il aller au-delà de la théorie des relations internationales au sens strict, fondée, par exemple, chez Raymond Aron, sur l’opposition de la paix et de la guerre12. Peut-être faudrait-il penser ensemble la multiplicité des formes de violence (les génocides et goulags ont fait beaucoup plus de morts que les deux guerres mondiales) et leur matrice commune dans la nature de l’homme ou dans celle de la société moderne.
La singularité française : entre verbe universaliste et réalité conservatrice
On peut aussi réfléchir à la singularité française dans ce contexte. On ne peut affirmer aussi facilement que Bertrand Badie13 que les territoires ont disparu. Il reste que, dans le flou nouveau qui s’installe, la France est singulièrement mal à l’aise, elle qui croit essentiellement aux frontières. Les Allemands sont beaucoup mieux préparés à se débrouiller dans ce flou, où dominent les différents types d’acteurs. Il n’est pas étonnant que Jean Monnet n’ait pas été typiquement français. La France, dont le jeu a toujours été, au moins depuis 1918, d’être moins forte que les autres, mais plus astucieuse avec un jeu compliqué d’alliances, se sent dépassée, car elle manque du poids économique et peut moins facilement jouer son jeu diplomatique traditionnel. Dans un monde où la globalisation et le jeu des acteurs non gouvernementaux s’accroissent, la France est plutôt sur la défensive. Elle éprouve quelques difficultés ainsi à anticiper les changements et les évolutions et à dialoguer avec les acteurs non étatiques. Elle est aussi prise en tenailles entre sa tradition favorable à la raison d’État et le message qu’elle entend malgré tout développer sur les droits de l’homme. Chez les Français, il existe une contradiction entre un verbe universaliste et une réalité conservatrice.
Interaction, interdépendance, interpénétration : entre mondialisation et fragmentation
La géopolitique, dépassée pour les uns par la fin des territoires, revient à la mode. Le dernier livre de Brzezinski14 en donne une illustration très brillante, mais qui ne tient pas assez compte de la fragilité intérieure des sociétés. L’interaction stratégique se combine avec l’interdépendance économique et l’interpénétration sociale. Laquelle l’emportera ? Les trois sont présentes partout, mais l’Europe occidentale vit surtout sous le signe de l’interdépendance économique. Une grande partie du tiers-monde et l’ancien empire soviétique sont menacés par la désintégration des États. L’Asie est régie par un modèle plus proche du XIXe siècle européen et de l’équilibre des puissance. On ne doit pourtant négliger ni l’intégration économique ni les possibilités d’éclatement dues notamment aux conflit religieux.
Il existe un domaine où une géoéconomie classique joue : celui des ressources — ainsi pour l’eau au Moyen-Orient, les pipelines pétroliers de l’Asie centrale au Proche-Orient en passant par la Russie et les Balkans. Il continue d’exister un grand jeu du pétrole, certes un peu policé en raison des alliances économiques entre sociétés. Mais il n’existe quasiment plus sur ces domaines de théories systématiques, puisque même la Rand Corporation aux États-Unis, où les théories stratégiques étaient florissantes, a quelque peu abandonné ce thème de réflexion. De nouvelles théories naissent ainsi qui mettent l’accent sur les guerres civiles et l’équilibre intérieur des États, plus que sur les guerres étrangères et ambitions conquérantes de telle ou telle puissance.
Du temps de la guerre froide, on pouvait distinguer des zones où les deux Supergrands étaient directement engagés, ce qui empêchait la guerre, aucun n’ayant une aspiration au suicide, et d’autres, comme l’Afrique, où il pouvait exister des conflits, où les grandes puissances sont présentes, mais pas directement engagées. Une région ambiguë comme le Moyen-Orient serait plus dangereuse, car les États-Unis comme l’U.R.S.S. y étaient engagés, mais sans savoir jusqu’à quel point ils pouvaient contrôler leurs alliés. Aujourd’hui, le monde entier tend à devenir une zone grise. Mais il reste la question, comme pour la prolifération nucléaire, de savoir si les conflits locaux peuvent devenir mondiaux. L’exemple de Sarajevo semble montrer que non. Paradoxalement, le système international est plus fragmenté qu’avant au niveau interétatique car les mécanismes classiques d’escalade par le jeu de la bipolarité ou des alliances fonctionnent moins et les grandes puissances prennent beaucoup moins de risque. En même temps, se produit une diffusion accrue des troubles sur la plan financier comme sur celui des courants religieux ou du terrorisme.
De plus, les capacités d’intervention du système international sont de plus en plus faibles, tant celle des États que des organismes internationaux. Il n’y a plus de sécurité collective, mais il reste quelque chose comme ce qu’était le Concert européen au XIXe siècle, une entente entre grandes puissances, avec le G 7 et le Conseil de Sécurité, avec cette grande différence qu’il existe moins de possibilité d’appliquer ses décisions. En 1875, il a été décidé de donner l’administration de la Bosnie-Herzégovine à l’Autriche-Hongrie ou de créer la Roumanie. Ce ne serait plus possible aujourd’hui. Les grands États ne veulent plus prendre de risque et les petits ont une plus grande capacité de résistance. Les échecs des États-Unis en sont, au Moyen-Orient, une confirmation éclatante. Bien que dernière superpuissance, ils se sont révélés incapables d’influencer Netanyahou ou d’avoir raison de Saddam Hussein.