Brèves (10)

Brèves I (à recommander)

Germaine TILLION, Ravensbrück, Seuil, coll. « Points histoire », 1997, 526 pages (3e éd., 1988).

Enfin, en poche, l’ouvrage fondamental sur le camp de Ravensbrück écrit par la grande ethnologue française qui fut à la tête du réseau du musée de l’Homme. De nombreux documents annexes essentiels, notamment sur les exterminations par gaz à Ravensbrück, Hartheim, Mauthausen, Gusen et Dachau. Un livre d’histoire indispensable que les enseignants d’histoire se devraient de faire livre à leurs élèves.


Margaret COLLINS WEITZ, Les combattantes de l’ombre. Histoire des femmes dans la Résistance 1940-1945, Albin Michel, 1997, 419 pages, bibl., index.

Préfacé par Lucie Aubrac, ce livre, résultat de dix ans d’enquêtes et de recherches, vient combler un vide : il rend enfin justice aux femmes, dont le rôle dans la Résistance a presque toujours été passé sous silence ou très sous-estimé. En ce sens, le titre français rend bien la modestie de ces femmes, alors que le titre original anglais, Sisters in the Resistance, met en évidence le lien unissant celles qui résistaient à la barbarie. Les universitaires pourront lui reprocher sa construction à l’américaine, peu « problématisée », en douze chapitres thématiques et très empiriques. Mais l’ouvrage est, de ce fait même, très informatif. Bien plus, il se lit comme un roman, qui fait revivre une des époques les plus noires de notre histoire, en particulier grâce aux nombreuses citations des témoignages que l’auteur a recueillis auprès des survivantes. On le lira donc pour joindre l’agréable à l’utile en découvrant ces héroïnes qui ne se considérèrent pas comme telles, à la différence de bien des hommes.


Pierre BRIDONNEAU, Oui. Il faut parler des négationnistes, Cerf, 1997, 120 pages.

Un livre indispensable pour qui veut comprendre la manière dont se déploie la pensée négationniste. Le livre est un examen rigoureux de la thèse — et des conditions de sa soutenance, cassettes à l’appui — que le négationniste Henri Roques soutint à l’université de Nantes le 15 juin 1985. Le livre se lit d’une traite et on reste confondu qu’une telle thèse ait jamais pu être soutenue. Le contexte du révisionnisme est bien précisé au début du livre. Accablant. L’argumentation est le pire des cauchemars.


Hans KELSEN, Théorie générale des normes, P.U.F., coll. « Léviathan », 1996, 604 pages, Théorie générale du droit et de l’État, suivi de La doctrine du droit naturel et du positivisme juridique, L.G.D.J., coll. « La pensée juridique », 1997, 518 pages.

Ce sont trois textes majeurs d’un des plus grands juristes de ce siècle qui sont enfin disponibles dans une traduction française. Praticien du droit, Hans Kelsen fut l’un des inspirateurs de la Constitution autrichienne de 1920 et de la création de la Haute Cour Constitutionnelle, et, à ce titre, d’un « modèle européen » de contrôle de constitutionnalité qui, à la différence du modèle américain, est exercé par une juridiction unique. Théoricien du droit, il est l’un des maîtres du normativisme : le système juridique n’est pas « un système de normes juridiques placées toutes au mêmes rang, mais un édifice à plusieurs étages ou couches de normes juridiques » .
Ces trois textes marquent chacun des étapes de l’évolution intellectuelle de Kelsen que retrace, fort utilement pour ceux à qui leur lecture fournira l’occasion de s’initier à la pensée kelsénienne, dans sa préface à la Théorie générale du droit et de l’État Stanley L. Paulson : La doctrine du droit naturel et le positivisme juridique, publiée en 1928, correspond à une période intégralement néo-kantienne ; La Théorie générale du droit et de l’État, publiée en 1945, correspond à une période dans laquelle Kelsen nuance son néo-kantisme par l’introduction d’éléments relevant d’une théorie empirique du droit ; enfin, la Théorie générale des normes traduit une approche dans laquelle, après l’abandon complet de l’appareil conceptuel néo-kantien, Kelsen élabore une théorie positiviste dans laquelle la norme juridique est analysée comme un acte de volonté et où sa validité « dépend de l’acte de volonté dont elle est la signification ». Exigeante, la lecture de Kelsen constitue une introduction indispensable une à une réflexion sur « l’État de droit » et ses principaux concepts.


Laurent GREILSAMER, Interpol : Policiers sans frontières, Fayard, 1997, 336 pages.

Réédition actualisée et augmentée d’un livre paru en 1986, l’ouvrage de Laurent Greilsamer fournira à ceux qui s’intéressent à la lutte contre la criminalité une utile information sur l’internationale des polices que constitue Interpol. L’auteur retrace les défaillances de cette institution crée en 1923, dont le quartier général et la documentation étaient établis avant guerre à Vienne, et qui a confié, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, ses dossiers à la Gestapo et fut présidée par des hiérarques nazis. Installée à Lyon après guerre, Interpol a su conduire, durant ces dernières années, une modernisation lui permettant de conduire une lutte plus efficace contre les développements contemporains de la criminalité et acquérir une légitimité incontestée dans la société internationale.


Dominique et Janine SOURDEL, Dictionnaire historique de l’Islam, P.U.F., 1996, 1010 pages.

Différent de certains autres dictionnaires de P.U.F. dans la mesure où il n’est pas constitué de grands articles mais de notices brèves qui font rarement plus d’une page et souvent moins, il s’agit d’un bel instrument de travail pour tous ceux qui s’intéressent à l’islam et qui ont rapidement besoin de références précises et incontestables. On aime à s’y plonger pour saisir la richesse d’un islam aux multiples facettes. Bibliographie assez complètes. 28 cartes et d’intéressants plans de monuments et de villes.


Christian SAVÈS, Tristes topiques du politiques, Ellipses, 1997, 190 pages.

Un petit ouvrage original et stimulant qui a le grand mérite d’appliquer une réflexion classique de philosophie politique à des événements contemporains. Une grande richesse de propos et de références, un ton assez passionné, des convictions bien illustrées — malgré quelques naïvetés. L’étudiant et le citoyen qui voudront confronter leur perception de la politique à une analyse plus théorique liront utilement cet ouvrage, à la fois modeste et honnête.


Brèves II (à déconseiller)

Jean-Claude BARREAU, La France va-t-elle disparaître ?, Grasset, 1997, 198 pages.

Pour l’auteur, la France risque de disparaître. Les livres du café du commerce, eux, ont un bel avenir. La preuve ! On hésite toujours à en parler, mais quand ils se vendent bien et que de grands journaux les encensent, il faut en dénoncer l’indigence. Il est vrai que, selon J.-C. Barreau, nous sommes victimes d’un « mépris paternaliste » à l’égard du « beauf ». Voici donc un objet écrit avec des phrases courtes et sans trop de caractères, sans doute pour ne pas effaroucher le « beauf » moyen dont il caresse le poil au long de pages aussi définitives qu’affligeantes, voire poujadistes. Exemples : « Le Français peut tenir des propos racistes, mais quand il voit une belle fille, quelle que soit la couleur de sa peau, il n’hésite pas à la prendre pour compagne » (c’est ben vrai, ça) ; « le tchador signifie très clairement : “Touchez pas à nos femmes” » (petit frustré, va !) ; « Depuis la fin de la Préhistoire, le lien social s’incarne dans des États » (et la féodalité, entre autres ?) ; « La nation est bien malade quand le masochisme remplace l’admiration qu’on doit à sa patrie » : reste à savoir qui a le plus besoin de se faire soigner.