Religions et histoire des religions (10)

Religions et histoire des religions

Michel VOVELLE, Les âmes du purgatoire ou le travail du deuil, Gallimard, collection « Le temps des images », 1996, 319 pages, 102 photographies

Bel ouvrage à s’offrir que celui-ci, tant par ses illustrations que par son texte, et à un prix raisonnable (170 francs) pour un livre d’art. De Michel Vovelle, on retient peut-être trop souvent ses seuls travaux d’historien de la Révolution, en oubliant qu’il est aussi un des meilleurs spécialistes des représentations collectives de la mort, auteur du remarquable La Mort et l’Occident de 1300 à nos jours (Gallimard, 1983). S’il en était besoin, il prouve une nouvelle fois sa maîtrise d’un sujet fort délicat, en explorant « par une voie spécifique le rapport que les vivants ont entretenu avec leurs morts, durant des siècles, et dans une aire largement définie, celle de l’Occident chrétien » (p. 7).
Utilisant avant tout les sources iconographiques, parce que « l’image est à la fois plus mobile et plus inerte que le texte » (p. 9), l’auteur nous entraîne vers le purgatoire, depuis l’époque de son apparition et de sa diffusion dans les représentations figurées, pendant les deux derniers siècles du Moyen Age, jusqu’à nos jours. C’est une passionnante quête d’anthropologie historique, voire de géographie historique de l’art et des « mentalités », qui met en évidence les grandes tendances régionales et chronologiques des représentations du « troisième lieu ». D’abord très marquées par les diables et l’enfer, dont le purgatoire demeure un substitut atténué à la fin du Moyen Age, ses images acquièrent leur indépendance tout en devenant plus codifiées avec l’apogée de leur diffusion après la Contre-Réforme — par compensation, puisque la Réforme nie son existence dans l’Europe du Nord. C’est le triomphe des anges baroques, des saints intercesseurs et de la Vierge, qui viennent en aide aux âmes purgantes. Après les doutes du siècle des Lumières et les négations révolutionnaires, les représentations du purgatoire renouent avec des éléments infernaux et le Jugement dernier, avant d’insister sur l’intervention des vivants en faveur des morts par la prière, avec des anges de plus en plus actifs et une esthétisation croissante de l’imagerie. Aujourd’hui, l’image du purgatoire paraît s’être repliée sur le monde méditerranéen et suit le stéréotype de la Vierge du Carmel. L’art se détourne du purgatoire, qui survit pourtant dans les nouveaux médias, devenant « le support dérisoire de nos fantasmes “sadomaso” » (p. 290) comme l’auteur le montre de façon convaincante en rapprochant par exemple une couverture de L’Écho des Savanes d’une image pieuse mexicaine : la ressemblance est en effet saisissante entre ces deux charmantes créatures enchaînées et léchées par les flammes, mais dont l’expression diffère sensiblement !
Aux psychanalystes de bazar qui en profiteraient pour reprocher à Michel Vovelle de n’avoir point tenté une réflexion de ce type sur les images anciennes, celui-ci rétorque, en bon historien, que ce serait anachronique (p. 290). D’autres pourront reprocher l’usage du concept de « religion populaire », qui pose problème en raison de son caractère réducteur et dépassé, mais Michel Vovelle s’en avoue conscient (p. 9). On objectera encore que sa méthode, par le corpus utilisé et les sources disponibles, demeure trop impressionniste, mais cela tient aux conditions honteuses qui sont imposées aux chercheurs en sciences humaines, et au bricolage qui résulte inévitablement de leur manque de moyens : on ne saurait en tenir rigueur à quelqu’un qui a mené l’enquête pendant trente ans.
D’une lecture toujours aisée, ce travail permet de comprendre et d’apprécier davantage bon nombre de sculptures, fresques, tableaux ou gravures dont la signification nous échappe habituellement, même quand nous avons une culture catholique. Mais il vaut bien davantage par sa réflexion sur les rapports qu’entretiennent les vivants et les morts, et par ce qu’il donne à penser sur les liens unissant la religion, l’art et les rêves.


Agostino PARAVICINI BAGLIANI, Le corps du pape, Seuil, 1997, 396 pages

Il s’agit là d’un des ouvrages les plus passionnants qui soient données à lire sur les idéologies religieuses. On le lit d’une traite, on en savoure les détails, on en suit pas à pas la démonstration rigoureuse. A priori, le sujet pourrait paraître anecdotique : la représentation de la personne physique du pape, c’est-à-dire de son corps, au cours des premiers siècles du deuxième millénaire. Celle-ci est traquée à travers une série de rituels : intronisation, ensevelissement cérémonies diverses.Le pape n’a qu’un corps — à la différence du roi de Kantorowicz — et un corps qui ne peut être sacralisé, mais doit au contraire être abaissé, humilié même. En contrepoint, se constituaient l’éternité de l’Église et sa permanence. Le domaine privé du pape devait être isolé pour que se constituât le domaine public de l’Église. Par ce processus de séparation, le pape pouvait aussi, par mimétisme, être considéré comme un analogon du Christ, lui aussi pourvu d’une double nature.
Par une prolongation dialectique, l’auteur montre comment ce rituel de dégradation, marqué aussi par l’espèce de cran d’arrêt des « années de Pierre » (les vingt-cinq années de son mandat, rarement dépassées), devait aussi aboutir à une pratique de la médecine pour prolonger la vie des souverains pontifes. L’intérêt pour le corps autant que le recentrage du pape, personne privée, sur son corps en furent la cause. Contradiction évidente, mais aussi inévitable, dont on devait percevoir les prolongements dans la courtisanerie pontificale. Un livre indispensable pour qui veut comprendre l’une des institutions les plus mystérieuses de l’histoire et s’interroger sur la généalogie des schémas religieux les plus secrets.