Philosophie et lettres (10)

Philosophie et lettres

Giorgio AGAMBEN, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1997, 216 pages

Voici un ouvrage capital, vraisemblablement appelé à inspirer de nombreux travaux dans plusieurs disciplines, pour l’approuver ou pour le réfuter. Le philosophe italien G. Agamben (auteur, parmi d’autres titres, de l’excellent La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Seuil, 1990) y prolonge, corrige et dépasse de façon passionnante les réflexions de Michel Foucault sur la « bio-politique » — l’intégration de la vie naturelle des hommes en tant que population dans les mécanismes et calculs du pouvoir étatique —, et celles, antérieures, de Hannah Arendt relatives au déclin de l’espace public lié au primat de la vie naturelle sur l’action politique.
A la recherche du « point de jonction caché entre le modèle juridico-institutionnel et le modèle biopolitique du pouvoir » (p. 14), l’auteur trouve la « vie nue » (le simple fait de vivre, la zôè, qu’Aristote oppose au bios, l’existence politique) comme noyau originaire du pouvoir souverain. Ce livre est ainsi l’histoire du « couple vie nue-existence politique », dont les rapports constituent un enjeu central car la « politique ne connaît aujourd’hui aucune autre valeur (ni, par conséquent, aucune autre valeur négative) que la vie, et, tant que les contradictions qui résultent de cette donnée ne seront pas résolues, le nazisme et le fascisme, qui avaient fait de la décision sur la vie nue le critère politique suprême, resteront dramatiquement actuels. » (p. 18) On mesure l’importance de l’enjeu.
La première partie (« Logique de la souveraineté », pp. 21-77) cherche à esquisser la structure logique et topologique de la souveraineté. Pensée par C. Schmitt comme une structure de l’exception, car c’est celle-ci qui constitue selon lui « la condition de possibilité même de validité de la norme juridique » (p. 25) dans le rapport d’extériorité-intériorité du souverain à l’ordre juridique, la souveraineté serait « la structure originaire dans laquelle le droit se réfère à la vie et l’inclut en lui à travers sa propre suspension » (p. 36), et la relation d’exception apparaît comme une relation de ban, la loi tenant « la vie dans son ban en l’abandonnant » (p. 37). Point d’indifférence entre la violence et le droit (p. 40), le pouvoir souverain est l’« impossibilité de discerner l’extérieur de l’intérieur, la nature de l’exception, la phusis du nomos » (p. 46). G. Agamben étudie ce paradoxe de la souveraineté à travers le problème du pouvoir constituant et de son rapport au pouvoir constitué — où le premier ne s’épuise jamais (p. 57) — avant de montrer, à partir du récit de Kafka Devant la loi et de son interprétation par W. Benjamin, qu’il faut « penser l’être de l’abandon au-delà de toute idée de loi » pour « sortir du paradoxe de la souveraineté et atteindre une politique libérée de tout ban » (p. 69).
L’auteur se tourne alors, dans une deuxième partie (« Homo sacer », pp. 79-126), vers l’analyse du rapport liant le pouvoir souverain à ce que Benjamin nomme la « vie nue », qui est pour lui le porteur du lien entre violence et droit. L’homo sacer, protagoniste de ce livre, est l’homme qui, dans le droit romain archaïque, pouvait être tué par n’importe qui sans qu’il y eût homicide, mais qui ne pouvait pas être sacrifié selon les rites. De cette figure déroutante qui constitue une double exception, G. Agamben propose une séduisante interprétation : ayant balayé la traditionnelle théorie de l’ambiguïté du sacré (pur/impur, faste/néfaste, saint/maudit), dans laquelle il voit un « mythologème scientifique » (p. 85), il propose de considérer que l’homo sacer « présenterait la figure originaire de la vie prise dans le ban souverain ». La production de la « vie nue » serait alors « la prestation originaire de la souveraineté » (p. 93), dont le privilège caractéristique qu’est le droit de vie et de mort montre que la « vie humaine ne se politise que par l’abandon à un pouvoir inconditionné de mort » (p. 100). G. Agamben trouve une confirmation de son hypothèse dans la doctrine des deux corps du roi, étudiée autrefois par Kantorowicz , qu’il lie aux rites de la consécration impériale chez les Romains pour en conclure que l’effigie de cire du souverain représenterait son « surplus de vie sacrée », fondatrice du pouvoir (p. 111). Il rapproche aussi l’homo sacer du loup-garou, mi-humain mi-animal, figure originaire du banni placé entre phusis et nomos, ce qui lui permet de donner tout son sens à l’état de nature de Hobbes, où chacun est homo sacer pour autrui, et d’en déduire que « ce que le ban lie est précisément la vie nue et le pouvoir souverain » (p. 120).
La démonstration de G. Agamben débouche sur une dernière partie (« Le camp comme paradigme biopolitique du moderne », pp. 127-193), salutairement inquiétante parce qu’elle montre des contiguïtés entre les totalitarismes et la démocratie : la « vie nue », la vie biologique, est partout « le fait politiquement décisif » (p. 132) aujourd’hui, ce qui permet de comprendre comment des démocraties sont devenues des États totalitaires, et réciproquement. Suivent de profondes analyses biopolitiques : de l’Habeas corpus, qui place la vie nue au cœur du combat contre l’absolutisme ; des déclarations des droits de l’homme, où la naissance devient le porteur de la souveraineté ; de la séparation entre l’humanitaire et le politique devant le problème des réfugiés, « phase extrême de la séparation entre les droits de l’homme et les droits du citoyen » (p. 144) ; des programmes d’euthanasie des malades mentaux, du racisme nazi, des expériences médicales menées sur des prisonniers — dans l’Allemagne hitlérienne mais aussi dans les démocraties —, tous cas dans lesquels la vie peut être supprimée sans qu’il y ait juridiquement homicide ; du prélèvement d’organes sur les personnes en coma dépassé, qui pousse encore plus loin la politisation de la vie nue par la nationalisation des corps ; un ultime chapitre présente le camp de concentration « comme la matrice cachée, le nomos de l’espace politique dans lequel nous vivons encore » (p. 179) et qui a remplacé la cité.
Voilà donc un livre substantiel, auquel aucun résumé ne saurait rendre justice. On pourra affiner ou contester certaines de ses analyses, qui s’emballent parfois et sautent les étapes en oubliant toute prudence (par exemple la réinterprétation de la doctrine des deux corps du roi, ici présentée comme symétrique de l’homo sacer, et reliée aux rites de l’apothéose impériale romaine, ce qui est philosophiquement légitime mais nullement prouvé sur le plan historique). Peu importe : pour comprendre ce qu’est la biopolitique, et surtout pour préserver la démocratie de ses dérives, la lecture d’un livre aussi important devrait être obligatoire.


Patrice BOLLON, Cioran l’hérétique, Gallimard, 1997, 310 pages

Cette biographie est un modèle d’honnêteté intellectuelle. Bollon ne cache pas son admiration pour l’écrivain d’origine roumaine et l’affection qu’il lui porta, quasiment jusqu’à la fin. Cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une grande lucidité et d’une impitoyable sévérité pour les errements du personnage. Non seulement il ne cache rien de ses écrits et déclarations pro-hitlériens et antisémites de jeunesse, non seulement il montre avec précision comment Cioran les a cachés sans en livrer une explication publique, mais il explique pourquoi « cette erreur [n’était] nullement marginale, accessoire, fortuite, mais centrale, motrice, dans sa réflexion, voire décisive pour sa compréhension » (p. 27). Le style de cette biographie est agréable et même si le lecteur ne se passionne pas a priori pour Cioran, il la lira toujours avec intérêt, ne serait-ce qu’en raison de l’arrière-fond historique et philosophique qu’elle comporte. La justesse du ton du biographe, toujours clair dans ses affirmations, ses références et ses démonstrations, frappe à chaque instant — bref une sympathie distanciée.
Reste à savoir si, et comment, Cioran doit être « sauvé ». Comme homme, Bollon réussit le tour de force à nous en convaincre. Comme penseur, ou au moins comme philosophe, nous resterons peut-être plus dubitatifs, mais cela n’ôte rien à la virulence d’une pensée qu’on ne peut écarter. Les réflexions de Cioran sont constamment riches, souvent profondes, parfois aussi étonnamment prémonitoires. Elles ne forment pas un système et chacun pourra y repérer les contradictions, voire les approximations. Mais cela tient aussi au fait que Cioran écrit aussi contre lui-même. Et il a fallu toute l’agilité intellectuelle de Bollon — dont la référence à Wittgenstein, constante, est curieusement éclairante — pour montrer la puissance de la pensée cioranienne, sans pour autant jamais lire au-delà du texte.
Les passages sur l’anti-utopie de Cioran constituent le centre de l’ouvrage de Bollon et ouvrent de perspectives critiques sur le discours politique particulièrement fécondes. Comme l’écrit l’auteur : « Cette politique de l’hérésie permanente peut seule dessiner les contours d’une politique qui déjoue tout à la fois le règne de l’épopée, du drame et de la catastrophe, et celui du rien pragmatique » (p. 185). Cette réflexion fait écho à cette sentence de Cioran : « Toutes les calamités — révolutions, guerres, persécutions — proviennent d’un à-peu-près… inscrit sur un drapeau » (cité p. 188). De Cioran, chacun pourra peut-être retenir ce qu’il veut — y compris ce qu’il n’a jamais voulu dire. Grâce à Bollon, nous sommes guidés de main de maître pour pénétrer son œuvre.


Paul ZUMTHOR, Babel ou l’inachèvement, Seuil, 1997, 232 pages

L’auteur est mort avant d’avoir pu mettre la dernière main à cet ouvrage, dont les matériaux s’étaient accumulés sa vie durant. C’est peut-être dommage pour les derniers chapitres, moins soignés que les premiers, mais donne un ton dramatique à un ouvrage écrit jusqu’aux derniers moments. Un très beau livre assurément, qui se lit avec passion et un intérêt constant, sur l’un des mythes les plus utilisés et les moins compris de notre littérature. Les cent premières pages du livre, les plus saisissantes, valent à elles seules qu’on s’engage dans sa lecture. Le raisonnement et l’illustration se déploient avec précaution, depuis l’analyse textuelle, linguistique et sémiotique, du texte — bref — de la Genèse jusqu’à son inscription dan l’histoire. Les reprises du texte fondateur dans le Talmud comme dans la scolastique du Moyen Age et la peinture de la Renaissance sont l’occasion d’une réflexion sur les métamorphoses d’un mythe fondateur, exprimé dans un texte sibyllin.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Zumthor dépasse l’analyse de l’histoire pour se concentrer sur l’actualité de Babel. Au-delà de l’histoire, en effet, c’est bien une structure permanente de notre existence sociale et politique que désigne la Genèse. On préférera sans doute revenir au passé et aux mystères du texte, car Babel ne nous parle déjà plus le même langage et la vulgarisation du mythe s’éloigne de la tension dramatique originelle. A moins — et cela peut en être la force — que la lecture de Zumthor incite à délester nos représentations communes d’une interprétation trop simple. Il n’y a pas de clef de l’énigme.