Société, sociologie, politique sociale (10)

Société, sociologie, politique sociale

Jean-Loup AMSELLE, Vers un multiculturalisme français, Aubier, 1996, 183 pages

L’ambiguïté de son titre est le reproche majeur que l’on peut adresser à cet essai original, court et néanmoins substantiel : on croirait que l’auteur est partisan d’un multiculturalisme français, ce qui n’est pas le cas. Un titre plus approprié pourrait être : De la guerre des races au multiculturalisme, auquel on ajouterait volontiers : en passant par l’Afrique. J.-L. Amselle, anthropologue spécialiste de l’Afrique noire, part en effet du constat qu’existe aujourd’hui une tendance au développement d’un multiculturalisme français, et il montre dans son livre comment « le schème de la guerre des deux races, de même que le mythe gaulois, balisent en creux la possibilité de l’existence d’une pluralité de groupes » (p. 19), à la fois en France et dans ses anciennes colonies, dont les histoires n’ont pas cessé de s’influencer mutuellement.
J.-L. Amselle rappelle que l’histoire de France a été pensée, à partir de la Renaissance, comme la guerre de deux races — les nobles, descendants des Francs, et les roturiers, descendants des Gallo-Romains —, schème interprétatif qui est à l’origine de la lutte des classes, et dont le mythe de « nos ancêtres les Gaulois » n’est qu’un schème connexe. Cette conception raciologique a débouché sur le racisme de la pureté, mais aussi sur le racisme du métissage, celui des tenants du multiculturalisme et de la « discrimination positive » en faveur de certaines ethnies — ou présentées comme telles.
Après avoir ensuite montré en quoi l’anthropologie est issue à la fois de l’universalisme républicain et du relativisme culturel, l’auteur analyse, dans la plus grande partie de son livre, les rapports entre ces deux tendances dans les colonies. D’abord lors de l’expédition d’Égypte, « véritable laboratoire de l’expansionnisme français au XIXe siècle » (p. 55), qui montre à l’œuvre les trois logiques, contradictoires mais dépendantes, de la régénération, du droit naturel et des classifications raciologiques et linguistiques. Puis en Algérie, où le multiculturalisme français se met en place à travers les Bureaux arabes. Enfin au Sénégal, dans la politique menée par Faidherbe, « raciologue républicain » et « père de l’africanisme ».
Ce long détour par les colonies permet à l’anthropologue de conclure en survolant l’évolution du culturalisme en France depuis la Révolution, de la « régénération » des juifs souhaitée par l’abbé Grégoire à l’affaire des « foulards islamiques ». Et l’on comprend mieux les causes des difficultés rencontrées pour délimiter domaine privé et domaine public : les contradictions entre la conception française de l’assimilation et son socle raciologique, entre son refus de reconnaître des communautés en tant que telles et la préalable reconnaissance de leur existence pour pouvoir les assimiler. Ces contradictions débouchent sur « l’hypothèse de minorités impossibles à absorber » (p. 170), sur un « communautarisme latent » et sur le durcissement d’identités que J.-L. Amselle appelle au contraire à déconstruire « pour protéger ce qu’il y a d’universel en chacun de nous » (p. 179).
Parce qu’il comporte de nombreuses informations et analyses inédites pour la plupart des Français, peu au fait de leur passé colonial, ce livre éclairant qui ne prétend pas à l’exhaustivité apportera beaucoup aux citoyens désireux de mieux comprendre le « creuset républicain » et ses dysfonctionnements.


Nelcya DELANOË, L’entaille rouge, Albin Michel, coll. « Terre indienne », 1996, 387 pages

La collection « Terre indienne » d’Albin Michel est devenue un passage obligé pour ceux qui s’intéressent aux Indiens d’Amérique. Mais l’intérêt du livre de Nelcya Delanoë dépasse largement ce cercle restreint : toute personne souhaitant comprendre l’histoire des États-Unis, leur société actuelle et les problèmes qu’elle rencontre avec ses « minorités », ou les contradictions de ses discours anti-colonialistes, peut se rapporter à ce livre solide, fruit d’un long travail de recherche sans être rébarbatif pour autant, bien au contraire.
Les deux premiers chapitres condensent en cent pages brillantes l’histoire tumultueuse, de 1776 à nos jours, des rapports entre les colons et les Indiens, peu à peu dépossédés de leurs terres bien qu’ils en fussent considérés comme les propriétaires légitimes. Le chapitre 3 nous donne la vision des vainqueurs, et les trois suivants celle des vaincus, à travers le cas des Delawares et des Cherokees. Les deux derniers traitent enfin du problème de l’exploitation des ressources énergétiques sur les terres indiennes, et du succès des Indiens dans l’industrie du jeu depuis les années quatre-vingt, avec le cas des Péquots et de leur casino, le plus grand du monde.
On pourra reprocher à cet ouvrage certains problèmes de construction, qui s’expliquent probablement par la réécriture du texte d’une thèse, et plus encore par des ajouts considérables à une ancienne édition (ainsi, le chapitre 8 aurait peut-être mieux trouvé sa place en étant intégré aux deux premiers chapitres). Mais c’est là péché véniel par rapport au contenu du texte et au plaisir que l’on éprouve généralement à sa lecture, en particulier à celle du chapitre 6, qui donne son titre à l’ouvrage : l’Entaille rouge, nom d’une chronique lenape en pictogrammes peints sur bois — car les Indiens écrivaient, ce que l’on ignore généralement —, raconte l’aventure de ce peuple indien, de sa venue mythique en Amérique du Nord jusqu’à la conquête par les Blancs. Son texte, et plus encore celui du Fragment racontant les rapports entre Indiens et Blancs, sont beaux à pleurer, et justifient à eux seuls l’achat de l’ouvrage pour leur tragique concision et leur poésie.


Christopher LASCH, La révolte des élites, Castelnau-le-Lez, Climats , 1996, 271 pages, bibl., index

Dix jours après avoir achevé ce travail, l’Américain Christopher Lasch mourait d’une leucémie. Il se savait condamné, ce qui donne encore plus de poids à son ouvrage, dont le titre complet est La révolte des élites et la trahison de la démocratie. Disons-le d’emblée : il faut lire ce qui peut être considéré comme le testament d’un grand intellectuel anti-conformiste, politiquement très incorrect, inclassable et dérangeant, voire irritant. Vous ne le regretterez pas. Même quand vous serez en désaccord avec lui, vous en retirerez quelque chose, bien qu’il ait été écrit d’abord à propos des États-Unis.
Divisé en trois parties (« L’intensification des divisions sociales », « Le déclin du discours démocratique », « L’âme dans sa nuit obscure »), ce livre part de « l’abîme qui s’est ouvert entre les classes privilégiées et le reste de la nation » (p. 15). D’un côté, des élites satisfaites du multiculturalisme et de la mondialisation qui leur profite, de l’autre des citoyens affrontant de dures réalités. Résultat : une démocratie en danger, faute de débat. A José Ortega y Gasset, qui, dans son essai La Révolte des masses, expliquait en 1930 la crise de la culture occidentale par la « domination politique des masses », C. Lasch répond en attribuant notre crise actuelle aux nouvelles élites qui ont perdu foi dans les valeurs démocratiques. Alors que la proportion des classes moyennes diminue dans la société, et que se creuse l’écart économique entre élites et « masses », écart renforcé par la méritocratie d’un système éducatif faussement démocratique, la notion d’obligation est oubliée dans le libéralisme triomphant, et l’argent sans frontière de la globalisation engendre, par l’affaiblissement de l’État-nation, fragmentation de la culture et résurgence des rivalités ethniques. Au lieu de prôner, au nom d’une vague « tolérance » et d’une méprisante compassion, la construction de communautés identitaires par la « discrimination positive » en faveur de certaines « ethnies », les élites « progressistes » devraient apprendre le respect des êtres humains, de leurs qualités et de leurs compétences. Elles devraient aider à construire de nouvelles communautés de quartiers fondées sur la sociabilité des « lieux intermédiaires » (comme les cafés), creusets du civisme. Elles devraient réapprendre l’art de la controverse pour qu’existe un débat public vigoureux plutôt que d’inonder les citoyens d’informations qui n’ont pas de sens en l’absence de discussion, car « le débat est l’essence de l’éducation » (p. 177).
Ce livre, d’une lecture agréable grâce à la traduction fluide et aux notes de Christian Fournier, s’applique pleinement à notre société — sauf sur quelques points, comme la religion —, dont il renvoie un reflet cruel. Ainsi les pages traitant du « pseudo-radicalisme universitaire » (pp. 181-197) montrent-elles bien comment, malgré leurs beaux discours, les universitaires de gauche, confortablement installés dans leurs chaires, ont pris des mesures qui sont allées à l’encontre de la démocratisation de l’enseignement sans gêner le moins du monde les intérêts du capitalisme .


Pierre VELTZ, Mondialisation, Villes et Territoires, P.U.F., 1996, 262 pages

Les médias nous rebattent les oreilles avec la globalisation et la mondialisation, qui mèneraient inéluctablement aux délocalisations. Qu’en est-il, et que doit-on entendre par « globalisation » ? Voilà deux questions auxquelles Pierre Veltz apporte de sérieux éléments de réponse, et là n’est pas le moindre mérite de son ouvrage, qui combine réflexions historiques, géographiques et économiques, voire sociologiques, sans prétendre résoudre tous les problèmes.
Après une présentation du modèle économique de la France et de ses transformations depuis la guerre, l’auteur confronte ce cas particulier aux paradigmes traditionnels de la géographie économique — centre et périphérie, par exemple, ou théorie des cycles — dans un premier temps. Il analyse ensuite, de remarquable manière, les processus de mondialisation et de globalisation. Sa troisième et dernière partie change d’échelle pour traiter des problèmes d’organisation des entreprises avant de mettre en évidence le rôle que le territoire et le temps jouent aujourd’hui dans l’économie.
Lisible par les non-spécialistes et cependant techniquement très solide, Mondialisation, Villes et Territoires permet aux citoyens curieux de comprendre ce qui se cache derrière le jargon économique employé, souvent hors de propos, par les politiques de tous bords à propos de problèmes qui deviennent de plus en plus brûlants. Son utilité vient surtout de sa mise en cause des schémas simplistes diffusés ces dernières années. Ainsi de la « fin de la géographie » ou d’une délocalisation des industries vers le tiers-monde qui deviendrait générale : P. Veltz démontre que la mondialisation de l’économie aboutit à une concentration croissante de la richesse et du pouvoir dans « un réseau-archipel de grands pôles » urbains des pays riches. Et l’économie, devenue plus relationnelle, implique la mobilisation de nouvelles ressources des territoires : non plus de ressources techniques, mais d’interactions sociales ancrées en leur sein, ce qui implique de préserver la cohésion sociale en luttant contre le chômage et la pauvreté. On mesure l’enjeu politique d’un tel livre.