Histoire (10)

Histoire

Robert BADINTER, Un antisémitisme ordinaire, Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Fayard, 1996, 258 pages

Dans la dernière livraison du Banquet, Marc Olivier Baruch nous présentait le compte rendu d’une réunion interministérielle consacrée à la mise en place dans la fonction publique du statut des juifs. Si le statut énumérait, en son article 3 les fonctions publiques interdites aux juifs, il annonçait également, en son article 4, l’instauration d’un numerus clausus dans les professions libérales, dont l’exercice était autorisé aux juifs, « à moins que des règlements d’administration publique n’aient fixé pour eux une proportion déterminée » et précisait que « dans ce cas, les mêmes règlements détermineront les conditions dans lesquelles aura lieu l’élimination des Juifs en surnombre ». C’est sur l’élaboration de la réglementation antisémite applicable aux avocats, à son application, et notamment, à l’élimination des « avocats juifs en surnombre » que s’est penché Robert Badinter dans son dernier ouvrage. La réglementation de la profession est édictée, après la publication du second statut des juifs du 2 juin 1941 qui disposait que l’exercice des professions libérales par les juifs ne s’exerçait plus librement, mais dans les limites et conditions fixées par décret en Conseil d’État, par le décret du 16 juillet 1941, en vertu duquel la proportion d’avocats juifs ne devra pas excéder la proportion de 2% des avocats non juifs : seront en priorité maintenus les anciens combattants, les titulaires de la Croix de guerre, les titulaires de la Légion d’honneur ou de la médaille militaire pour faits de guerre, ainsi que les pupilles de la nations ou ascendants, veuves ou orphelins de militaires morts pour la France ; de même pourront être maintenus les avocats désignés par le garde des sceaux en fonction « du caractère éminent de leur mérite professionnel ». A Paris, par son arrêt du 13 février 1942, la cour d’appel prononcera l’exclusion de 221 avocats juifs, dont 217 pour le seul barreau de Paris.
On aime ce livre à l’écriture sobre et au style dépouillé. Robert Badinter décrit avec la précision du juriste l’application de la législation antisémite (négociations sur le droit à pension, sur les dérogations apportées au numerus clausus, etc.). Le ton, mesuré, frappe juste. Point d’emphase, point de recours aux poncifs sur « la barbarie » ou « la peste brune ». Respectueux de son lecteur, Robert Badinter ne le somme jamais de condamner, en pointant d’un doigt accusateur la figure du mal ; pour l’esprit sensé du reste, nul besoin de telles injonctions : les faits parlent d’eux-mêmes. Et, plus que de longues analyses, cette citation, qui clôt l’ouvrage de Robert Badinter, issue du journal de Me Lucien Vidal-Naquet, qui, proposé au vu de ses qualités professionnelles éminentes, refusa, en 1942, d’être maintenu dans la profession, suffira pour juger : « Les coups qui m’auront atteint le plus profondément sont des balles non pas allemandes, mais françaises. […] Je ressens comme Français l’injure qui m’est faite comme juif. […] J’étais si fier de mon pays. Je le voulais au dessus de tous — mes yeux se sont ouverts aujourd’hui : mon pays n’était beau que parce que je le croyais beau —, c’est à ce qu’il me semblait être que j’avais voué une ardeur de sacrifice dont nul ne mesurera jamais la profondeur. Je le dis comme je le pense ou plutôt le pensais : j’ai ardemment désiré mourir pour la France. » Arrêté par la Gestapo avec sa femme en mai 1944 et déporté, ni l’un ni l’autre ne revinrent.


Jacques NOBÉCOURT, Le colonel de La Roque, ou les pièges du nationalisme chrétien, Fayard, 1996, 1194 pages

La place du colonel de La Roque dans l’histoire politique contemporaine est paradoxale. Il incarne un pan de l’esprit des droites des années 1930 : de manière certes exagérée, le souvenir des années 1930 se ramène fréquemment à l’évocation d’une confrontation entre la gauche, unie dans une politique de Front populaire, et la droite antirépublicaine, dont les Croix de Feu, puis le Parti Social Français de La Roque constituent la force la plus organisée, la plus puissante et la plus menaçante. Car, La Roque est le créateur d’un mouvement de masses, directement axé sur l’action politique de conquête de pouvoir : devenu vice-président en 1930, puis président des Croix de Feu en 1931, mouvement élitiste d’anciens combattants fondé en novembre 1927 et regroupant les blessés de guerre et combattants de l’avant, il va en diversifier et en développer le recrutement. Le mouvement comptera, selon les estimations de Pierre Milza citée par Jacques Nobécourt, 300 000 membres en 1933 et 600 000 en 1936. Ayant transformé le mouvement en parti politique, le Parti Social Français, à la suite de la dissolution des ligues sous le Front populaire, La Roque pouvait escompter une solide représentation parlementaire aux élections de 1940.
Pourtant, on chercherait en vain, dans la vie politique française, des mouvements, voire, plus simplement, des hommes se réclamant du colonel de La Roque, ou de « l’esprit Croix de Feu ». Jacques Nobécourt explique l’oubli désapprobateur dans lequel est tombé La Roque par le climat politique d’après guerre. La Roque, c’est l’incarnation de la droite qui, assimilée aux forces vichystes et à l’esprit de la révolution nationale, va disparaître non seulement de la scène, mais aussi du vocabulaire politique. Les forces de gauche identifieront La Roque au fascisme vaincu. Quant aux forces de droite, elles s’incarneront dans des mouvements moins marqués : les gaullistes, sans doute, mais aussi les démocrates chrétiens, regroupés dans le M.R.P. dont on comprend l’intérêt à marginaliser ce qui reste du mouvement de La Roque : Nobécourt rapporte les témoignages de certains membres du M.R.P., Léo Hamon, notamment, montrant la volonté du mouvement démocrate-chrétien de capter l’électorat potentiel de La Roque. Nul aujourd’hui, dans la vie politique, ne va chercher une caution dans l’expression d’une fidélité au message de La Roque. La Roque a-t-il eu une descendance politique ? Certains la verront du côté du Front National, ce que conteste vigoureusement Nobécourt qui suggère qu’il faudrait plutôt chercher du côté du gaullisme pour espérer pouvoir la trouver.
Car il y a un but, presque trop avoué, que poursuit Nobécourt dans cette volumineuse biographie, qui n’aurait du reste rien perdu à gagner en concision : montrer que La Roque n’est ni fasciste, ni même d’extrême droite. Nobécourt revient constamment sur ce point, sans cependant beaucoup de sens de la synthèse et sans préciser clairement les enjeux du débat. Si l’on veut tenter de la rapporter brièvement, la démonstration de Jacques Nobécourt se résume, par delà les multiples événements, anecdotes et jeux d’acteurs qu’il relate avec force détails, à quelques propositions concernant La Roque : son refus du coup de force le 6 février 1934, qui lui valut la haine de l’extrême droite fascisante et des maurrassiens, sa doctrine, qui met constamment l’accent sur l’adhésion à la civilisation chrétienne et la condamnation d’idéologies matérialistes que sont le communisme et le nazisme, son adhésion à la démocratie et à la République, son hostilité aux lois antisémites de Vichy, qui n’est cependant pas dénué d’ambiguïtés (la révision des naturalisations ne suscite pas sa désapprobation, et seuls les Juifs « adoptés » et « assimilés » attirent sa sympathie), son refus constant de toute collaboration avec l’Allemagne, sa résistance, ou encore sa déportation en Allemagne. Nobécourt relate comment ce qu’il qualifie d’injustice faite à La Roque a été reconnue par d’authentiques républicains, et notamment par le général de Gaulle qui reconnut la qualité de résistant-déporté.
La thèse de Nobécourt a le mérite de la clarté, mais n’éteint pas toutes les divergences sur la personnalité et la place de La Roque dans l’histoire des droites, et le ton de la recension de l’ouvrage faite par Zeev Sternhell , historien du fascisme hexagonal, qui ne voit dans La Roque qu’un républicain « malgré lui », le montre. Car, par delà la personnalité de La Roque, c’est bien la définition du fascisme qui est en jeu. Nobécourt participe du courant dominant de l’historiographie française qui voit dans le fascisme un mouvement ayant peu pénétré la vie politique française, dont la droite extrême était plus influencée par les traditions contre-révolutionnaire et bonapartiste. Sternhell conteste, depuis son ouvrage pionnier sur La Droite révolutionnaire , ce présupposé d’une France, que sa tradition républicaine et sa tripartition des droites aurait mise à l’abri du fascisme.
Reste, en tout état de cause, par-delà ces débats qui touche moins aux éléments factuels qu’à la définition même que l’on donne du fascisme, le portrait d’un homme dont Nobécourt reconnaît, dans les dernières lignes de sa conclusion, qu’il a commis une erreur de perspective qui a hypothéqué l’ensemble de son projet politique, en travaillant à une « impossible réédification de la nation grande et forte telle qu’elle avait été aux débuts du siècle », convaincu, comme ses contemporains, que « l’élection dont [sa] survie était le signe marquait aussi la nation » (p. 967). Vis-à-vis de de Gaulle, La Roque restera gardera toujours sa méfiance première : il ne conçoit pas le manquement à la discipline militaire que constitue la rébellion gaulliste. Ce que l’on retient de cet ouvrage, c’est un homme qui, dans les circonstances exceptionnelles de la guerre, a toujours pensé selon les catégories intellectuelles de son état. Car, que penser de celui qui, prétendant aux premiers rôles, déclare, en 1946 : « Par respect des disciplines essentielles, par respect des pouvoirs régularisés, un camp du Drap d’or entre le maréchal Pétain et le général de Gaulle aurait dû avoir lieu. Ceci n’aurait nullement dispensé de fusiller les traîtres avérés ; et que d’erreur épargnées ! Combien de temps paierons nous le droit à l’insoumission ? Le microbe est maintenant infiltré dans le corps national. » Qu’en penser, si ce n’est qu’il n’a sans doute pas saisi toute la portée des événements qu’il a vécus, et que le rôle qu’il avait entendu se donner dans la vie politique était sans doute trop grand pour lui. La discipline militaire fait peut-être des caractères droits. On doute, après la lecture de cette vie, qu’elle puisse faire de grands hommes.


Marie-France PIGUET, Classe. Histoire du mot et genèse du concept des Physiocrates aux Historiens de la Restauration, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1996, 196 pages

Le mot « classe » est devenu d’un usage si courant aux XIXe et XXe siècles que peu nombreux sont ceux qui réfléchissent aujourd’hui à son contenu avant de l’utiliser ou, au contraire, d’éviter d’y recourir, tant la mauvaise vulgate marxiste en a surdéterminé le sens. Et pourtant, le concept aussi bien que le mot, appliqués à l’analyse sociale, sont relativement récents et n’ont pas été inventés par Marx ou ses disciples. Aussi faut-il saluer ce remarquable travail universitaire. Par une histoire linguistique et sociale telle que Benveniste la souhaitait, et rendue possible par la création des bases de données textuelles, M.-F. Piguet s’attache à montrer où et quand on a commencé « à penser en termes de classe », « à quels besoins théoriques » répondait son usage, et de « quelle intelligence nouvelle des choses et des phénomènes la mise en place du concept de classe » témoignait (p. 6).
Bien qu’attesté en français pour la première fois au XIVe siècle, « classe » ne commence à acquérir son acception sociale que dans la seconde moitié du XVIIIe. Parce qu’il offre une plus grande possibilité d’abstraction qu’« ordre », et qu’il est alors politiquement neutre par rapport à ce dernier, le vocable commence à le supplanter, d’abord chez les naturalistes puis en économie politique. Quesnay et les Physiocrates abandonnent « ordre » à l’expression des hiérarchies conflictuelles de la société et à des désignations anciennes, tandis qu’ils recourent systématiquement à « classe », en un sens non conflictuel et sur le critère de la relation au revenu, pour analyser la société indépendamment des hiérarchies de naissance afin de dégager des lois immuables régissant à la fois la nature et la société. Cependant, si ce sens contribue à diffuser le mot dans le discours économique, il ne s’impose pas au-delà du cercle des Physiocrates. Ainsi son usage reste-t-il limité dans le discours révolutionnaire, peut-être parce qu’il restait trop théorique. Selon M.-F. Piguet, c’est Saint-Simon qui construit une « théorie des classes » (G. Gurvitch) permettant d’articuler l’économique, le politique, le social et la philosophie de l’histoire. Mais ce sont les historiens libéraux de la Révolution, en particulier Augustin Thierry, Guizot et Mignet, qui créent le concept de lutte de classes, ainsi, d’ailleurs, que Marx l’a reconnu dans une de ses lettres.
Cette trame était globalement connue grâce à d’autres recherches. Néanmoins, par sa rigueur, par ses analyses fouillées de nombreux textes et par les changements de registre qu’il met à jour, le travail archéologique de M.-F. Piguet constitue un utile outil de réflexion pour l’historien, le sociologue ou quiconque s’intéresse aux sciences politiques. On souhaite qu’il ait une suite.


Pierre ROSANVALLON, La monarchie impossible : les chartes de 1814 et de 1830, Fayard, 1994, 377 pages

François FURET et Ran HALÉVI, La monarchie républicaine : la constitution de 1791, Fayard, 1996, 605 pages

Pays par excellence de l’instabilité constitutionnelle, la France a connu, en deux siècles, treize constitutions. Toutes — ou presque toutes — les formes de régimes politiques ont été expérimentées : monarchie parlementaire, régime conventionnel, empire césarien, république présidentielles, république parlementaire, régime d’assemblée… La Ve République est souvent présentée comme une synthèse des traditions constitutionnelles françaises, qui aurait réconcilié autorité, stabilité et démocratie délibérante. Revenir sur l’histoire institutionnelle de la France, n’est cependant pas inutile, alors que le consensus qui s’était établi sur les institutions de 1958 se fragilise et que les propositions de réformes se multiplient.
Une constitution n’est pas seulement un ensemble de dispositions régissant la dévolution du pouvoir et régulant les rapports entres les différentes autorités politiques au sein de l’organisation étatique. C’est aussi l’expression de rapports de forces et la traduction d’une conception d’ensemble du politique. Une approche strictement juridique de l’histoire constitutionnelle serait, par conséquent, impuissante à expliquer l’instabilité politique française.
C’est donc l’intérêt de cette Histoire des constitutions de la France, dirigée par Robert Badinter et Didier Maus, que d’éclairer d’une multiplicité de points de vue la tradition politique française. Multiplicité de points de vue, parce que cette collection sera marquée du sceau de l’interdisciplinarité : y contribueront aussi bien des publicistes (le doyen Vedel pour la IVe République, Didier Maus pour la Ve République, ou encore François Luchaire pour la constitution de 1848, et Michel Troper pour la constitution de l’an III), des historiens (François Furet et Ran Halévi pour la constitution de 1791, Pierre Rosanvallon pour les chartes de 1814 et 1830, René Rémond pour le Second Empire) ou encore des « juristes historiens » (Robert Badinter pour la constitution de 1793, Jean-Denis Bredin pour la constitution de l’an VIII). Multiplicité de points de vue, aussi, parce que cette collection n’est pas construite en fonction d’une conception d’ensemble censée rationaliser l’instabilité constitutionnelle, telle celle des cycles constitutionnels du doyen Hauriou.
Deux volumes ont été à ce jour publiés, qui, chacun à leur manière, reviennent sur l’échec de la modération politique et de la conciliation de différents sources de légitimité en France : La monarchie républicaine, de François Furet et Ran Halévi, sur la constitution de 1791, et La monarchie impossible, de Pierre Rosanvallon, sur les chartes de 1814 et de 1830. Inaugurale, la constitution de 1791 instaure une rupture radicale entre la monarchie absolue et la nouvelle ère dont 1789 marque, dans l’esprit des constituants, l’ouverture. La constitution républicaine ne parvient cependant pas à ancrer les principes qu’elle proclame dans une pratique constitutionnelle durable. François Furet et Ran Halévi soulignent les risques d’anarchie que contient l’œuvre de la Constituante : la contradiction est au cœur de la Constitution de 1791 qui, se présentant comme une déduction de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, ne fait pas le départ entre l’état de nature et l’état social et proclame le droit à la résistance à l’oppression. A l’autre pôle, risque de despotisme : le légicentrisme français amoindrit l’effectivité des droits de l’homme : la liberté est un droit imprescriptible, que seule la loi, en tant qu’elle est expression de la volonté générale et, par conséquent de la raison universelle, peut borner, mais il ne revient à personne de juger la loi qui, parce qu’elle est l’expression de la volonté générale, est un acte que sa perfection rend juridiquement incontestable. Seule, la loi juge la loi, qui n’est définie que par l’organe qui l’édicte, et non par les conditions dans lesquelles elle est édictée. Certes, l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et des citoyens, en vertu duquel toute société dans laquelle la séparation des pouvoirs n’est pas assurée, n’a pas de constitution, affirme bien l’existence d’un principe supérieur à la loi, mais sans que soient mis en place de mécanisme permettant de transposer dans le droit positif un tel principe. La constitution de 1791 n’a donc pas résolu la contradiction entre l’affirmation des droits subjectifs comme fondement de l’association politique et une conception de la représentation politique en vertu de laquelle le représentant détermine par la loi, sans qu’il puisse être contesté, si ce n’est pas le recours au droit de résistance à l’oppression — qui marquerait cependant l’échec de la constitution. Le risque de despotisme, d’une certaine manière, se confond avec celui de l’anarchie.
Pierre Rosanvallon, quant à lui, revient sur les chartes de 1814 et 1830. Il voit, dans la Restauration et la Monarchie de Juillet, la naissance du parlementarisme. A la suite de la révolution, qui a proclamé des principes d’organisation politique, sans n’instaurer rien de durable, et de l’Empire, qui donne à la France sa structure administrative, las chartes lèguent à la France l’esprit des institutions et « fixent le cadre de l’apprentissage réel de la politique moderne ». Elles constituent également le symbole de l’échec du libéralisme politique en France, du fait certes de l’illibéralisme des pratiques conservatrices, mais aussi de la prégnance de l’idée de souveraineté pensée comme subjectivité. Le privilège accordé par la France aux formes politiques plus qu’à leur contenu réel est à l’origine de l’échec des institutions libérales, toujours pensées comme dépendantes et dérivées d’un régime politique qui leur est supérieur : la vie politique oscillent ainsi entre deux pôles, incarnant les formes pures de régimes politiques, la monarchie absolue et la république populaire.


Philippe BOURDREL, La dernière chance de l’Algérie française. Du gouvernement socialiste au retour de De Gaulle, 1956-1958, Albin Michel, 1996, 351 pages

A l’heure où une nouvelle guerre ravage l’Algérie, ce livre revient sur les événements qui expliquent en grande partie le « ratage de l’indépendance par le F.L.N., parti unique et maître absolu de l’Algérie nouvelle » (p. 242). Non pas du point de vue algérien, mais en montrant l’incapacité du pouvoir français à négocier une décolonisation honorable qui n’aurait pas avantagé les seuls extrémistes, aboutissant ainsi à un pouvoir monopolisé et à ses prévisibles dérives.
Divisé en trois parties chronologiques (« Le prix de l’héritage », de février à décembre 1956 ; « Le pouvoir civil capitule », de janvier à la fin de 1957 ; « Les légions menacent… de Gaulle revient », jusqu’à la formation du ministère de Gaulle), l’ouvrage est une narration. Après un bref rappel des quinze mois de guerre menés depuis 1954, le récit commence le 6 février 1956, avec l’arrivée de Guy Mollet à Alger et sa reculade : sous la pression de la foule, il demande au général Catroux, nommé par lui-même Gouverneur général de l’Algérie quelques jours auparavant, de démissionner. Dès lors, les partisans de l’Algérie française savent qu’ils peuvent faire plier le gouvernement, tandis que les Algériens lui retirent leur confiance. D’une certaine façon, tout s’est joué ce jour-là, du moins selon Philippe Bourdrel, qui raconte ensuite l’engrenage aboutissant au 13 mai 1958.
L’auteur a choisi de laisser peu de place aux interprétations, et de privilégier les citations de documents d’époque, qui occupent parfois plusieurs pages — contrairement à la pratique des historiens —, outre presque cent pages d’annexes. Ses sources proviennent de témoignages recueillis en 1968 auprès de personnalités ayant joué un rôle lors des événements de 1958, et surtout des archives de Robert Lacoste, ancien ministre résidant en Algérie. L’utilisation de ce fonds inédit constitue l’intérêt majeur du livre, mais aussi sa faiblesse : c’est une histoire vue d’en haut, et vue par les Français. Dans quelques décennies, quand d’autres archives seront disponibles, peut-être modifiera-t-on certaines de ses affirmations, et, dès aujourd’hui, il était possible d’opérer des recoupements avec l’abondante bibliographie qui traite de la guerre d’Algérie.
Mais ce livre ne prétend nullement à l’exhaustivité. De lecture agréable justement parce qu’il laisse parler les documents, il donnera satisfaction à toute personne souhaitant comprendre comment, élu sur un programme de paix en Algérie, Guy Mollet s’est rapidement trouvé pris dans la logique de guerre qui entraîna la fin de la IVe République.


Gérard GOBITZ, Les déportations de réfugiés de Zone Libre en 1942, L’Harmattan, 1996, 288 pages

Écrit par un ancien déporté, voici le résultat de huit ans d’une enquête menée dans les archives de vingt-cinq départements pour sauver la mémoire des onze mille personnes livrées en même temps que lui aux Allemands par Vichy en 1942. C’est le résultat d’un combat pour le souvenir.
Il ne s’agit pas d’un ouvrage universitaire de synthèse, non plus que d’une narration habilement construite, mais d’un ensemble de courts récits alternant avec des documents d’archives, l’ensemble permettant de reconstituer la chasse aux réfugiés, lieu par lieu. Travail de mémoire qui mérite beaucoup plus que le respect, ce livre atypique et non manichéen ne concerne pas seulement les historiens : tout citoyen trouvera matière à réflexion en lisant, par exemple, la protestation de l’évêque de Montauban (« Sur le respect de la personne humaine », lettre pastorale) ou, au contraire, l’extrait d’un bulletin diocésain parlant des « prétendues atrocités » infligées aux Juifs. Mais surtout, il faut lire les lettres administratives, avec leurs expressions froides (« ramassage des israélites étrangers », « criblage », « prise en charge », « aucun incident n’est à signaler »), pour comprendre ce qui menace la République.


Roger CHARTIER, Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe-XVIIIe siècle), Albin Michel, 1996, 243 pages, index

C’est un livre ardu que nous offre Roger Chartier, un « travail », au sens fort, dont la fréquentation enrichira ceux qui le liront, et plus encore ceux qui le reliront, tant il est dense. Il rassemble sept essais portant sur des objets différents, mais qui posent une même question : « comment comprendre les contraintes qu’imposent à la construction du sens d’un texte les conditions qui régissent son écriture et les formes qui gouvernent sa transmission ? » (p. 9)
Les textes changent en effet de sens selon le dispositif de représentation adopté, ce qui justifie une histoire des formes de leur transmission. A elle seule, cette histoire présenterait déjà un grand intérêt. Mais le livre de R. Chartier, qui est peut-être aujourd’hui le plus grand historien spécialisé dans l’étude de la période moderne, ne s’en tient pas là. Au long des pages, il critique à la fois le sociologisme et le formalisme des historiens passés et met en cause la notion de « culture populaire », dont il montre l’inadéquation au réel. Il tente une nouvelle approche qui cherche à reconstruire les « conditions de possibilité et d’intelligibilité » des textes (p. 13), en particulier dans un essai époustouflant d’érudition consacré au George Dandin de Molière (« De la fête de cour au public citadin », pp. 155-204), chapitre qui constitue un modèle de démonstration. Enfin, en bon historien qui ne tourne jamais le dos au présent, R. Chartier nous permet de situer les évolutions actuelles de l’écrit — le texte électronique, par exemple — dans une histoire de longue durée, et il nous aide par conséquent à mieux les comprendre.
Très influencé par la pensée de Michel Foucault, dont il n’est cependant nullement prisonnier — corrigeant par exemple de remarquable façon les propos de son devancier sur la « fonction-auteur » —, le livre de Roger Chartier peut dérouter au début, à cause de sa construction, qui entraîne parfois d’apparentes répétitions. Mais ce sont des reprises sous des angles différents, avec des déplacements qui produisent des effets, qui donnent toujours à penser.


Les écrits de Fernand BRAUDEL. Autour de la Méditerranée, Éditions de Fallois, 1996, 535 pages

Premier d’une série de trois, cet ouvrage rassemble plus de cinquante textes rédigés par l’un des plus grands historiens du siècle, après l’inégalable Marc Bloch, entre 1929 et 1985. Il s’agit d’écrits souvent fort difficiles à trouver, voire inédits, qui traitent de l’histoire de pays méditerranéens, Algérie, Espagne et Italie.
On aurait pu penser que cette édition, remarquablement établie par Roselyne de Ayala et Paule Braudel, permettrait d’abord de mieux comprendre l’élaboration de sa grande thèse, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II , écrite de mémoire — faut-il le rappeler ? — alors que l’historien était prisonnier en Allemagne. Il n’en est rien : les textes ici rassemblés ne sont nullement des essais préparatoires ou des esquisses repris dans sa thèse. Souvent écrits bien après sa soutenance, ils méritent une lecture pour eux-mêmes.
C’est donc un ouvrage de référence, indispensable à tout amateur de Braudel, et, plus encore, à tout historien soucieux de l’épistémologie et de l’histoire de sa discipline. On retiendra part exemple l’article de 1928, « Les Espagnols et l’Afrique du Nord de 1492 à 1577 », qui tint lieu de thèse secondaire à Braudel, le seul du recueil qui annonce sa thèse principale. Souvent cité, mais peu lu, il demeure extrêmement traditionnel, et cependant son style, son ampleur de vue et certains passages annoncent le futur Braudel : « On entrevoit parfois, à travers les lignes d’un paragraphe, les rues étroites et montantes d’Alger, les maisons mauresques aux fenêtres grillagées, les jardins verdoyants d’un renégat enrichi. C’est, en notations brèves, toute la vie de la Méditerranée qui s’évoque, ses tempêtes furieuses, ses embuscades, ses batailles glorieuses… » (p. 89)
Écrits sur un ton très assuré, ses articles, comptes rendus, préfaces et conférences montrent une pensée qui évolue mais dont l’unité vient de sa constante recherche d’une manière autre de faire de l’histoire, qui réserve une attention particulière à l’économie et qui ne se cantonne jamais à des horizons bornés, ni dans l’espace ni dans le temps. Ainsi de l’introduction inédite (pp. 159-257) à un livre que Braudel aurait dû écrire sur l’Espagne au XVIe siècle, qui commence par une réflexion sur le temps de l’historien. Ou de son analyse de la bataille de Lépante (pp. 281-292), modèle d’événement bref qui modifie l’histoire. Ou encore de ses textes sur Venise et sur Gênes. Cet ouvrage est donc beaucoup plus qu’une source pour l’épistémologue ou l’historiographe, il forme un livre d’histoire à part entière.


Philippe SALVADORI, La chasse sous l’Ancien Régime, Fayard, 1996, 462 pages

L’histoire est en crise, dit-on. Les historiens, il est vrai, négligent trop souvent d’aller sur leur « terrain », les archives ; certes, la théorie écrase leurs travaux ou, au contraire, a déserté leurs livres, devenus des catalogues économétriques sans intérêt ; enfin et surtout, ils écrivent en général comme des savates et oublient que l’histoire doit nous raconter des histoires. A ceux qui désespèrent de trouver un bon livre d’histoire, on recommande, on commande même, de lire celui-ci, conçu par un jeune historien qui devrait aller fort loin s’il continue sur cette voie.
Mais quoi ? un livre consacré à la chasse en France pendant la période moderne n’intéresse-t-il pas les seuls amateurs de l’art cynégétique, ou les spécialistes de l’Ancien Régime ? En aucune manière. Tout d’abord, Philippe Salvadori a su trouver le juste milieu dans le traitement de la chasse proprement dite : sans en faire un simple prétexte, il aborde les aspects techniques de façon vivante et ne devient jamais prisonnier, ni de son sujet, ni d’un vocabulaire très strict, du « piqueur du premier vol pour corneille » au « capitaine des levrettes de la Chambre » (les amateurs de la chasse à courre en forêt de Compiègne seront choqués de voir qu’il appelle les cerfs des « bêtes », alors que l’on dit des « animaux » : pinaillage que cela). L’artisan Salvadori, installé à son établi d’historien, suivant l’image de Marc Bloch, tout en ayant accompli une colossale recherche dans les archives de vingt-huit départements — outre les fonds des Archives nationales —, a su polir son travail pour nous donner un objet fini, un miroir de la société française pré-révolutionnaire dans lequel peuvent se mirer les Français d’aujourd’hui.
Car son bel ouvrage est avant tout politique. Sans jamais étaler les théories historiques et sociologiques, cependant fort bien maîtrisées — Weber, N. Elias, E. P. Thompson… —, qui sous-tendent son écriture, l’auteur conduit de main de maître, à partir de la chasse, une réflexion nuancée sur le pouvoir et la mobilité sociale. On retiendra notamment ses explications des stratégies et tactiques employées par tous ceux qui utilisent la chasse afin d’améliorer leur condition, ou sa fine analyse de la chasse comme manifestation de la souveraineté, devenue au contraire signe de désintérêt pour la chose publique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ou sa peinture des rapports de pouvoir entre justice et braconniers dans les communautés.
C’est, plus encore, une anthropologie historique de l’homme moderne que nous livre P. Salvadori. Sensible à la poésie des archives, son art de conteur lui permet de remplir l’objectif que Michelet assignait à l’histoire : une résurrection. Grâce à son fil conducteur, c’est toute une société, du plus humble des vagabonds jusqu’au roi, qui ressuscite sous nos yeux, dans toute l’épaisseur de sa chair, et même dans toute sa saveur pour ce cannibale qu’est l’historien. L’auteur a pris le risque de citer l’admonestation de Montaigne aux historiens : « Qu’ils estalent hardiment leur éloquence et leurs discours, qu’ils jugent à leur poste ; mais qu’ils nous laissent aussi de quoy juger apres eux, et qu’ils n’altèrent ny dispensent, par leurs racourcimens et par leur chois, rien sur le corps de la matière : ains, qu’ils nous la r’envoyent pure et entière en toutes ses dimensions. »
Chapeau bas : Philippe Salvadori est parvenu à remplir ce contrat et nous offre un livre admirable, à ne pas lire « au débotté ».


David ASSOULINE, Mehdi LALLAOUI, Un siècle d’immigration en France. Première période 1851/1918. De la mine au champ de bataille, Syros, coll. « Au nom de la mémoire », 1996, 139 pages, 73 photographies

Cet ouvrage richement illustré, premier d’une série de trois, est un de ces beaux albums édités par Syros et dont le texte, par sa qualité, ne sert pas de simple prétexte au déballage iconographique comme le font de trop nombreux « beaux livres ». Il s’agit d’un hommage à nos ancêtres qui, pour une grande partie d’entre nous, ne furent certes pas des Gaulois, mais qui, venus d’ailleurs, construisirent la France, ce creuset républicain aujourd’hui mis en cause par les politiciens qui chassent sur les terres du Front National.
Ce volume commence avec le premier recensement officiel des étrangers, quand leur nombre ne va plus cesser d’augmenter, passant de 378 561 en 1851 à 1 132 696 avant la Grande Guerre. A l’aide de courtes synthèses historiques et de nombreux textes d’époque, il nous dépeint d’abord la vie des Belges, Italiens, Espagnols, Anglais, Nord-Africains, juifs d’Europe et Polonais venus à la recherche d’un emploi : nombreux sont ceux qui retrouveront une partie de leurs racines dans ces belles pages. L’ouvrage nous montre aussi le rôle des immigrés dans le mouvement ouvrier, dans la Commune de Paris, et leur attitude héroïque, ainsi que celle des « sujets » colonisés, pendant la Première Guerre mondiale. C’est donc un respectable travail de mémoire qui rend justice à ceux qui ont fait la France. Mais il présente encore une utilité politique, par son chapitre « Politique d’accueil et xénophobie ambiante » (pp. 72-85) qui nous rappelle que l’intégration des « étranges étrangers » ne se fit pas sans heurt, avec, par exemple, le massacre d’Italiens à Aigues-Mortes en 1893 : le devoir de vigilance vient ici s’ajouter au devoir de mémoire pour que l’on recommande ce livre.


Benedict ANDERSON, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte, 1996, 215 pages

Saluons la — tardive — traduction française de ce livre, paru pour la première fois à Londres en 1983, et qui est devenu depuis lors un « must » pour tous ceux qu’intéressent les problèmes posés par le nationalisme ou par l’idée de nation dans le monde.
On ne résumera pas un ouvrage aussi connu. Rappelons néanmoins que Benedict Anderson, spécialiste du Sud-Est asiatique, réfute l’hypothèse d’une origine purement européenne du nationalisme. Pour lui, le nationalisme, qui existe dans le monde entier, doit être conçu « comme une manière d’être-au-monde à laquelle nous sommes tous soumis, plutôt que, simplement, l’idéologie politique de quelqu’un d’autre » (p. 9). Il résulterait de la destruction des anciennes communautés par les nouvelles conceptions de l’espace et du temps nées lors de ce que Karl Polanyi a nommé la « Grande Transformation », à partir de la fin du XVIIIe siècle, qui aurait donné naissance à la nation, cette « communauté politique imaginaire, et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine » (p. 19). L’émergence du capitalisme, la diffusion de l’imprimerie, le colonialisme et les nouveaux États du Tiers Monde sont autant d’éléments d’explication et de réflexion dont le rôle est analysé dans cette synthèse comparatiste brillante, érudite, parfois ironique, qui se lit d’un bout à l’autre avec plaisir.


Jacques BRUNSCHWIG et Geoffrey LLOYD, Le savoir grec, Flammarion, 1096 pages

Ce monumental ouvrage constitue une réussite absolue, grâce au travail et à la compétence de quarante-six collaborateurs qui se sont attachés à présentés les différents aspects de la pensée grecque et de la pratique grecque. Quatre grands chapitres, constitués de multiples entrées qui forment autant d’articles autonomes, permettent de cerner l’émergence de la philosophie, la politique, la recherche et les savoirs ainsi que les figures et courants de pensée. Dictionnaire critique, agrémenté de belles illustrations et nourri d’utiles bibliographies, cet ouvrage présente non seulement l’état du savoir, mais aussi des hypothèses et des interrogations, en même temps qu’il définit implicitement le programme de travaux supplémentaires.
Particulièrement exemplaire sont les deux chapitres rédigés par Lloyd sur « la démonstration et l’idée de science » et « observation et recherche » qui pointent les conditions d’émergence d’une science grecque, voire d’une épistémologie antique. Les chapitres particuliers sur les mathématiques, l’histoire, la géographie, la logique ou la médecine permettent d’en saisir la portée ainsi que es évidentes limites dans des systèmes de savoir qui obéissent, chacun, à leur logique propre. Comment aussi, ne pas cerner la portée moderne, des débats, implicites et explicites, que révèle l’article sur « Utopie et critique de la politique » ? Un ouvrage qui fera date, constamment intelligent, et qui n’est pas près d’être dépassé.