Philosophie politique (10)

Philosophie politique

Dominique BOURG, Les scénarios de l’écologie, Hachette, Coll. « Questions de société », 1996, 142 pages

L’essor de la pensée écologique plonge ses racines dans la critique de l’idéologie économique, dont la première expression complète a été donnée par Adam Smith dans son Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations. Telle que la conceptualise Dominique Bourg, l’idéologie économique repose sur quatre piliers : la valorisation des droits des individus, la conception de l’individu comme producteur et l’indépendance des activités économiques tant vis-à-vis de la nature que des autres dimensions de la société dont elle constituent cependant le socle. L’idéologie économique est aujourd’hui en crise : critique de l’individualisme, crise structurelle de l’emploi, qui rend périlleuse l’identification de l’individu au producteur et affaiblit la valorisation du travail, critique d’une conception qui ferait de l’économie le fondement de l’organisation sociale et, enfin, prise en compte de la rareté des ressources naturelles qui ruine l’idée de l’indépendance de la sphère économique par rapport à la nature.
Si l’écologie se fonde sur une critique de l’idéologie de l’économie, elle se fait, d’après Dominique Bourg, selon trois scénarios. Un scénario fondamentaliste, issu des travaux du norvégien Arne Naess, philosophe norvégien, et de l’américain Aldo Leopold. Rejetant l’idéologie économique dans son ensemble, le fondamentalisme écologique promeut un « égalitarisme biocentrique et holiste » en reconnaissant à la nature une valeur intrinsèque, indépendamment de tout acte d’évaluation : cette valeur de la nature, c’est la nature elle-même, d’où découle un droit radical de toutes les espèces à l’existence. Dominique Bourg souligne à juste titre les dangers d’un tel scénario, en radicalisant les critiques qu’avaient formulées, dans Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry contre la deep ecology : à la différence du nazisme, la deep ecology reconnaît à l’espèce humaine son unité, ce qui la rend plus dangereuse, car elle nourrit, dans ses formes les plus délirantes, le « fantasme » d’une destruction de l’humanité tout entière (p. 125). Bourg souligne surtout les contradictions internes de ce courant, dans la mesure où l’espèce humaine, chargée de la protection de l’intégrité de la communauté biotique, ne peut jamais, dans un système de droit issu de la deep ecology, constituer une espèce comme les autres.
De même, Dominique Bourg écarte le scénario autoritaire, tel que l’a représenté le philosophe allemand Hans Jonas. Ce que rejette Bourg chez Jonas est moins l’innovation qu’il a introduite dans la conception du principe de responsabilité, que son scepticisme par rapport aux capacités des régimes libéraux-démocratiques de conjurer la catastrophe écologique et son penchant pour ce que Jonas appelait les « tyrannies bienveillantes » sorte de gouvernement secret d’une élite. Or, Bourg note, à juste titre, que le fonctionnement démocratique présente au moins l’avantage de reposer sur l’existence d’un double contrôle qu’exercent les gouvernants sur les gouvernés, et les gouvernés sur les gouvernants. Or, cette caractéristique évite les dérapages qui pourraient conduire, voire conduiraient inéluctablement, les « bienveillants tyrans » à commettre le mal au nom du bien.
Bourg opte pour l’écologie démocratique, dont il ne sous-estime cependant pas les difficultés : difficultés de la prise en compte de nos responsabilités vis-à-vis des générations futures qui exige non seulement des sacrifices, mais que la notion de « développement durable » soit clarifié, ce qui est loin d’être la cas aujourd’hui, crise de l’emploi, nécessité de solutions internationales, difficiles à élaborer du fait de la structuration actuelle de la « société des nations ». L’ouvrage se termine par un optimisme bien tempéré : nous viendrons inéluctablement à des politiques écologiques, mais il faut moins attendre évolution d’une prise de conscience de sa nécessité que de « la vertu pédagogique de quelques catastrophes naturelles ».