Politique internationale (10)

Politique internationale

Émile HABIBI, Yoram KANIUK, La terre des deux promesses, Arles, Solin/Actes Sud, 1996, 159 pages

Cette terre, c’est la Palestine, ou Israël, selon le point de vue. Bien mieux que les livres de politique, souvent pesants, ou de géopolitique, simplistes en général, ce recueil de deux essais écrits par des ennemis devenus amis malgré leurs différends (N’éteignez pas cette chandelle ! du Palestinien Émile Habibi, et Étude comparative sur la pratique de la douleur, de l’Israélien Yoram Kaniuk, suivis d’un Épilogue sur la mort d’un ami, rédigé après la mort du premier, survenue en 1996) nous permet de comprendre, par sympathie, au moins en partie, les déchirements que ces deux fondateurs du comité d’intellectuels israéliens et palestiniens ont vécus depuis plus de cinquante ans.
Le lecteur ne pourra manquer d’être touché par le souffle poétique d’É. Habibi, mais aussi par l’humour de ce « peptimiste » qui parvient ainsi à rendre plus supportable le récit de la tragédie palestinienne. Y. Kaniuk dit d’ailleurs que les Palestiniens se sont approprié l’humour juif. Plus informatif, et parfois très sombre quand il dépeint la haine, l’Israélien parvient à restituer les épisodes essentiels de la naissance de son État, avec toutes les contradictions qui aident à comprendre les positions des uns et des autres. L’un et l’autre nous apprennent comment humaniser ses ennemis. Beau livre d’amitié et de compréhension mutuelle, La terre des deux promesses ne verse pour autant à aucun moment dans l’angélisme. Haines et problèmes, jamais cachés, sont dépassés par l’humanité et la générosité des auteurs, qui ne cherchent pas à gommer l’histoire ni à la réécrire, mais expliquent pourquoi ils n’ont pas d’autre choix que de chercher à se comprendre et à se respecter.
Si vous devez acheter un seul livre pour tenter de comprendre Israël et ses problèmes, c’est bien celui-ci. Pour le plaisir de lire deux grands écrivains. Pour mieux saisir la criminelle imbécillité de la politique menée aujourd’hui par les autorités israéliennes. Pour ne pas perdre espoir, car « même s’il n’y a aucun espoir, il faut faire comme si » (p. 101).


Médecins Sans Frontières, Populations en danger 1996, La Découverte, 1996, 195 pages

Loin d’être un simple inventaire des populations victimes des guerres et de la misère pendant l’année 1996, inventaire déprimant et périmé aussitôt qu’imprimé, cet ouvrage collectif est d’abord et avant tout une réflexion politique et philosophique approfondie sur l’aide humanitaire et les divers visages de l’exclusion. Il présente en outre, dans sa seconde moitié, une implacable analyse de conflits qui perdurent ou dont les conséquences se feront sentir pendant longtemps encore, au Libéria, en Bosnie, en Tchétchénie, au Rwanda et au Soudan, avant de décrire, dans un texte vibrant d’indignation, le scandale des exclus du système de soins en France.
Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, ces textes de haute tenue — mis à part le discours un peu convenu d’un responsable du C.I.C.R. — ne sombrent à aucun moment dans le pathos non plus que dans le misérabilisme, ni, encore moins, dans l’angélisme de certaines organisations humanitaires qui vivent dans le déni de la dimension politique forcément revêtue par leur action. Les auteurs démontent sans fausse pudeur cet écran de fumée qu’est l’alibi humanitaire, utilisé par les grandes puissances pour se défausser et ne pas intervenir quand leurs intérêts directs ne sont pas en jeu. Ils ne dissimulent à aucun moment les conséquences négatives des interventions humanitaires, du détournement des aides qui alimentent les guerres au lieu de soulager leurs victimes (au Libéria ou au Rwanda, par exemple) à la création d’illusoires « zones de sécurité » qui se transforment en pièges mortels, comme on a pu le voir en Bosnie. Ils montrent aussi le dilemme auquel ils doivent faire face, « entre une présence silencieuse permettant d’aider les victimes et une dénonciation des violations inacceptables des droits de l’homme, au risque d’être expulsé » (p. 3), et ils placent les politiques devant leurs responsabilités.
La place manque pour tenter de résumer des textes si riches, telle l’introduction de Rony Brauman, qui situe le mouvement humanitaire dans son contexte historique, juridique et politique en quelques pages fortes, ou la contribution de Vincent Faber, qui a su prendre suffisamment de recul pour expliquer la crise rwandaise de façon nuancée — mérite assez rare pour être souligné — sans dissimuler les exactions perpétrées par les nouvelles autorités de Kigali, mais sans pour autant condamner ces dernières a priori et de façon aveugle. Un livre à lire pour comprendre conflits et problèmes habituellement présentés de manière simpliste, et peut-être pour agir utilement sans se donner bonne conscience.


Jean-Pierre DIGARD, Bernard HOURCADE et Yann RICHARD, L’Iran au XXe siècle, Fayard, 1996, 460 pages

Depuis Montesquieu, au moins, l’Iran, le « pays des Aryens » est pour le monde occidental une interrogation et un problème. Combien de civilisations s’y sont succédées, combien de peuples y ont coexisté pour façonner un pays à l’identité complexe oscillant, pour nous, de la splendeur artistique et culturelle à la « barbarie » de la révolution « chiite » ? De Darius à Khomeiny, l’histoire de l’Iran est si longue qu’elle est aussi pleine de méconnaissances. C’est au seul XXe siècle qu’est consacré ce livre : la richesse des événements, leur importance et leur rythme sont tels qu’il constitue une contribution décisive non seulement sur l’Iran moderne, mais aussi sur les liens que les grandes puissances occidentales ont entretenus avec ce pays. L’Iran, c’est aussi notre histoire.
La personnalité de l’Iran s’explique peut-être par sa marginalité : pays musulman mais chiite, sous-développé mais riche de son pétrole, dominé par les grandes puissances mais jamais colonisé, despotique mais parcouru par tous les courants de pensée. Entre les mondes arabe, indien, turc et européen, l’Iran est une île dans le Moyen-Orient.
L’intérêt de cette île est d’être devenue au XXe siècle un laboratoire où des événements, parfois des révolutions, ont eu lieu pour la première fois avant de faire école : la révolution constitutionnaliste de 1906 a précédé celle des Jeunes Turcs, le pétrole d’Abadan était exporté vingt ans avant celui de l’Arabie Saoudite, la crise d’Azerbaïdjan a précédé le coup de Prague, la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company a été le modèle de celle du canal de Suez et, pour la C.I.A., sa première organisation d’un coup d’État la révolution islamique, enfin, a donné le signal d’un islam politique dont le Moyen-Orient et le monde occidental retentissent toujours.
C’est l’ensemble de ces événements et de ces ruptures que ce livre retrace dans un équilibre où l’érudition, les chiffres et la précision des faits s’allient à l’analyse et à la mise en perspective historique et géostratégique. Histoire dense, histoire précise, histoire large : de la fin de la dynastie Qadijar (1909) à la révolution chiite soixante-dix ans plus tard, c’est la naissance d’une puissance régionale qui nous est décrite au travers de deux guerres mondiales, d’une série de coups d’État, de paris et de la fin de la dynastie Pahlavi qui fit entrer l’Iran dans l’ère moderne.
Pour le lecteur occidental, trop souvent aveuglé par les excès du régime khomeiniste, ce livre constitue un fil d’Ariane pour comprendre non seulement la structure de l’Iran actuel, mais pour juger également de sa position sur l’échiquier politique mondial.
Coincé depuis le début du siècle entre les impérialismes russe et britannique, puis soviétique et américain, l’Iran, depuis la révolution islamique et la chute de l’U.R.S.S., est devenu une puissance considérable. Cette indépendance et ce rôle ont été acquis de haute lutte. Par d’intenses bouleversements intérieurs d’abord et par une extraordinaire implication depuis 1979 dans des crises majeures : invasion soviétique de l’Afghanistan, guerre de huit ans avec l’Irak, guerre du Liban, conflit entre Arménie et Azerbaïdjan, guerre du Koweit, révolte du Kurdistan, lutte contre les trafiquants de drogue du Balouchistan, etc. De toutes ces tempêtes émerge un acteur majeur qu’il faut connaître. A l’issue du XXe siècle, l’Iran paraît avoir maîtrisé et consolidé tous les éléments qui fondent sa force politique et culturelle : sa place sur le devant de la scène internationale, la puissance de son sentiment nationaliste, l’hégémonie du chiisme, la vitalité de la culture persane. Un cycle touche son point d’achèvement. Même si, pour nombre d’Iraniens, l’islam est partie intégrante de leur appartenance nationale, la société iranienne semble, depuis 1990, être entrée dans une phase post-islamiste de son histoire.
Depuis longtemps, l’Iran a été sur de nombreux plans un précurseur : il ne serait pas surprenant qu’il nous étonne encore dans les années à venir. Bien écrit et passionnant de bout en bout, L’Iran au XXe siècle nous rappelle qu’une grande puissance, héritière d’une si longue histoire, est porteuse de valeurs fortes et qu’elle ne saurait rester longtemps silencieuse. Si l’Iran est une partie de notre histoire, il jouera, à n’en pas douter, un rôle important dans notre futur.


Laënnec HURBON (sous la direction de), Les transitions démocratiques, Syros, 1996, 384 pages

Ces actes d’un colloque tenu en Haïti rassemblent plus d’une trentaine de communications consacrées à la notion de « transition démocratique », fort critiquable, et que les intervenants ne se privent d’ailleurs pas de mettre en doute. Les organisateurs de la manifestation assument ces critiques car leur but était de « contribuer à maintenir tous ceux qui luttent pour la démocratie sur le fruit du questionnement radical » (p. 9), la démocratie n’étant jamais acquise.
Le premier intérêt de ce livre est de donner à réfléchir de manière globale à la fin des dictatures, grâce au rapprochement en un seul volume de la description d’expériences très diverses : Chili, Mexique, Pologne, Brésil, Haïti, Caraïbes, Cap-Vert, Guinée-Bissau et autres pays africains. Le second est de montrer comment la démocratisation s’articule à la question nationale ou « ethnique », au rôle de l’Église — parfois devenue porte-parole des sans-voix dans les dictatures après avoir été un de leurs piliers, ce qui donne lieu à un intéressant débat —, à celui de l’armée, à la pauvreté, et au mythique « nouvel ordre mondial ». Parmi les textes les plus intéressants, notons ceux de Fred Constant sur les contradictions entre universalisme de la citoyenneté et particularismes des ethnicités manipulées, de Franklin Midy consacré à la « transition vers la démocratie », et d’André Corten sur Haïti. Ce livre vaut enfin la peine d’être lu pour le bouquet de réflexions moins factuelles et plus synthétiques qui le concluent, même — surtout — quand elles sont contestables, et que l’on ne peut résumer ici en dépit de leur intérêt (Jean Ziegler, « Démocratie-Nation-République » ; Samir Amin, « Pour une stratégie de la libération » ; Yves Bénot, « Démocratie et révolution » ; Alain Ménil, « Transition démocratique : un concept problématique » ; Jacques Rancière, « La déviation démocratique »).
Comme dans toute entreprise de ce genre, Les transitions démocratiques est d’un niveau inégal. On peut ainsi se demander si le discours de Raoul Alfonsin offre une autre utilité que de faire figurer une signature prestigieuse. Mais les concessions à la diplomatie sont d’usage dans ce type d’ouvrage, de même que les communications très académiques d’universitaires en mal d’invitations à l’étranger. Peu importe au lecteur pourvu qu’il trouve globalement assez de grain à moudre pour ses propres meules, ce qui est le cas ici, à condition de prendre ce livre pour ce qu’il est : un outil de réflexion et non pas une synthèse menée à son terme.


Harry WU, Laogaï. Le Goulag chinois, Éditions Dagorno , 1996, 322 pages

Les camps nazis et les goulags soviétiques sont bien connus. Avec l’édition de ce livre, on ne peut plus ignorer la réalité des camps chinois, dans lesquels Harry Wu a passé dix-neuf ans de sa vie. Ce livre fort est à lire, non pas seulement en tant que témoignage, mais parce que l’auteur y réalise la première étude globale et détaillée du système concentrationnaire communiste en Chine.
Après une longue introduction qui nous permet de comprendre le contexte et le fonctionnement général des camps, Harry Wu analyse en détail le travail pénitentiaire (laogai), travail forcé qui existait avant le communisme, puis la rééducation par le travail (laojiao), qui, elle, est une « innovation » communiste, avant d’aborder l’« affectation professionnelle obligatoire » (jiuye), et l’évolution récente du travail « correctif » dans son ensemble sous Deng Xiaoping. Dans une deuxième partie, d’abondantes annexes (pp. 187-300) donnent au lecteur des informations sur presque mille camps chinois.
Ce livre, d’autant plus efficace qu’il ne tombe jamais dans la recherche du spectaculaire et de l’effet facile, permet de comprendre les particularités du système chinois, avec son incroyable recherche de « réforme mentale », et l’importance économique que revêt le travail forcé. Les défenseurs des droits de l’homme doivent le lire pour pouvoir condamner en toute connaissance de cause notre diplomatie et la myopie dont elle souffre lorsque le commerce est en cause.


Jean-Marc BALANCIE et Arnaud DE LA GRANGE, Mondes rebelles, t. I, Amérique, Afrique, t. II, Asie, Maghreb, Proche et Moyen-Orient, Europe, Préface de Jean-Christophe Rufin, Michalon, 1996, 564 et 825 pages

Avec ces deux volumes, Jean-Marc Balancie et Arnaud de La Grange nous livrent la première encyclopédie de la conflictualité contemporaine. Le propos de cet ouvrage est centré sur l’analyse des groupes terroristes, mouvements de guérilla et autres groupements paramilitaires dont les actions nourrissent la violence politique interne. La situation des principaux États y est exposée. Chacun des principaux États du globe y fait l’objet d’un chapitre, dans laquelle la situation politique est exposée selon la même structure : analyse des conflits, puis des principaux mouvements (histoire, structure, idéologie, fondateurs et dirigeants, etc.). Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balancie ne donnent pas de l’essor des mouvements de rébellion une explication globalisante. Au contraire, la structure de l’ouvrage, comme son titre, prennent leur parti de l’irréductible diversité des conflits locaux.
La consultation régulière de cet ouvrage est indispensable. Car, ainsi que le souligne dans sa préface Jean-Christophe Rufin, le monde n’est pas entré, avec la disparition du bloc communiste, dans des temps iréniques où la paix serait devenue, non seulement la valeur cardinale du nouvel ordre mondial, mais la réalité de la vie internationale. Au contraire, c’est à un réveil des mouvement rebelles que l’on assiste depuis le début des années 1990, réveil que la disparition d’un cadre d’analyse global a rendu moins aisément compréhensible. La bipolarisation a provoqué un mouvement « d’écrasement intellectuel » au terme duquel tout conflit local était perçu comme une conséquence, voire une simple traduction localisée d’un conflit global opposant, à l’échelle planétaire, les deux superpuissances, incarnées dès l’immédiat après-guerre par Truman (« la défense du monde libre ») et Jdanov (« ligne anti-impérialiste »). La guerre froide favorisait le recours à des analyses réductrices où tout conflit était ramené à une cause, sinon unique, du moins prédominante susceptible d’absorber, par sa globalité, tous les autres facteurs explicatifs.
L’éclatement des explications globalisantes nécessite un renouvellement de l’approche de la conflictualité, centrée sur les réalités géographiques, sociales, historiques et idéologiques des mouvements rebelles. Car, s’il peut exister des liens, voire des facteurs communs, entre les différents mouvements rebelles, il n’existe pas à ce jour « d’internationale de la rébellion ». Les mouvements rebelles, en se multipliant, se sont diversifiés et transformés. Sur le plan idéologique, tout d’abord, si certains mouvements se réclament du marxisme, du maoïsme ou encore du guevarrisme, cette référence ne signifie plus le rattachement à un mouvement international structuré : au contraire, on assiste à l’éclosion de nombreux syncrétismes, ainsi que l’illustre l’essor du mouvement zapatiste, ou encore du Sentier lumineux, opérant une synthèse entre des principes politiques qui découlent de la libération national et des principes d’organisation léninistes, sans parler de ce que Jean-Christophe Rufin qualifie, dans sa préface, de « formes quasi délirantes » où la thématique mystique le dispute à la « surcompensation narcissique d’une ethnie persécutée », tel le mouvement du Saint Esprit de la grande prêtresse Alice Lakwena et sa branche militaire, la Force mobile du Saint Esprit, en Ouganda. Sur le plan social, ensuite, où l’évolution sociologique de la base sociale des mouvements de rebelles nourrissent des conflits entre mouvements : alors que, traditionnellement, les mouvements s’appuyaient soit sur des populations rurales, dominées par des structures agraires de type féodal, soit sur des populations urbanisée et éduquées, de types classe moyenne, l’époque contemporaine voit le développement de nouveaux mouvements, s’appuyant sur un nouveau type de « déracinés » qui subissent, sans la dominer, la modernité : populations urbaines et plus populaires. Cette transformation de la base sociale des mouvements rebelles s’accompagne d’une évolution des discours, construits, autour de mots d’ordre plus simples, sur une réappropriation de mythes et de références nationales, complétés éventuellement par des principes léninistes d’organisation. Cette apparition d’un nouveau type de mouvement nourrit les conflits avec les mouvements de modèle plus classique : O.L.P. contre Hamas, F.L.N. contre F.I.S., par exemple. Enfin, sur le plan de financement, la diminution de l’aide extérieure, qu’elle provînt de puissances tutélaires ou, indirectement, de l’aide humanitaire, contraint les mouvements rebelles à trouver de nouvelles sources de financements, dans la délinquance internationale dont l’accroissement des divers trafics souligne les effets, et dans l’importance croissante accordée à la dimension territoriale des conflits armés et à la maîtrise des sources de richesses.
Décrire l’ensemble de ces mouvements rebelles, dont les actions déterminent de manière croissante l’actualité internationale, relève de la gageure. Jean-Marc Balancie et Arnaud de la Grange ont cependant fait le pari. Instrument de travail pour les uns, ces deux volume permettront au plus grand nombre de suivre au plus près les évolutions internationales.