Un critique regarde la science

Un critique regarde la science

François Lurçat

À propos de Jacques Barzun, Science : the Glorious Entertainment (1964)

Celui qui veut tenter de comprendre et de juger le rôle de la science dans les sociétés contemporaines dispose de nombreuses études spécialisées, portant le plus souvent sur des sujets ponctuels ; il peut aussi recourir à des textes philosophiques. Mais il lui sera plus difficile de trouver des études sérieuses qui traitent le sujet avec une certaine ampleur, tout en restant attentives aux détails. C’est pourquoi il n’est pas trop tard pour présenter ici quelques notes sur le livre de Jacques Barzun, publié en anglais en 1964 : Un glorieux divertissement qu’on appelle science . S’il fallait classer ce livre original, ce serait dans la rubrique : critique de la culture. L’étude qu’il présente des effets culturels, psychologiques, moraux, juridiques, littéraires et artistiques de la science sur la société américaine de l’époque garde aujourd’hui encore une fraîcheur remarquable, et s’applique très largement à la France actuelle ; la terminologie a parfois vieilli, mais pas les idées. À ce jour, le livre n’a pas été traduit en français.
Né en 1907, Barzun est un Français transplanté aux États-Unis, où s’est déroulée toute sa carrière. Professeur à l’université Columbia, il a exercé les fonctions de Dean of Faculties et de Provost dans cette université. Son premier livre, The French Race , date de 1932 ; Dominique Franche le citait récemment dans une étude sur les massacres au Rwanda . Auteur de plus de trente ouvrages d’histoire intellectuelle et de critique littéraire et musicale, traducteur en anglais du Mariage de Figaro, du Neveu de Rameau, de Berlioz, Musset, Flaubert et Mirbeau, Barzun a publié aussi une belle étude sur William James et un recueil d’articles critiques limpides et incisifs sur l’état actuel de l’enseignement . Il est presque inconnu en France, pour des raisons que j’ignore — si tant est qu’il y ait des raisons.
On ne peut résumer en quelques pages un livre aussi riche, fourmillant de détails. Je tâcherai plutôt de présenter l’essentiel du contenu de quelques chapitres .
Barzun avait entrepris très tôt un examen critique de l’usage intellectuel que les sociétés modernes font de la science . Dès le début du livre dont il s’agit ici, il rappelle la remarque de Whitehead : à la base de la pensée moderne il y a une contradiction radicale, celle entre la conception mécaniste de la science et la croyance persistante dans « le monde des hommes comme organismes doués d’autodétermination ». Il se propose de faire descendre cette remarque des hauteurs de l’abstraction où Whitehead l’avait laissée, jusque sur le terrain d’une critique concrète et visant l’action. Récusant l’autorité des spécialistes, il remarque qu’un physicien, quand il disserte sur la science, n’est pas plus fiable qu’un profane qui a pris la peine de s’informer et de réfléchir.

Une culture scientifique

Partant d’une critique de l’idée de « deux cultures » popularisée par C.P. Snow, Barzun remarque que la notion actuelle d’« une culture » comme un objet qui peut être étudié en lui-même date de la fin du XIXe siècle, époque où l’étude de la société fut remaniée selon le modèle des sciences de la nature. La culture du monde occidental au XXe siècle est une culture scientifique ; mais en quel sens ? En règle générale, ni les littéraires ni les scientifiques ne comprennent assez la science pour répondre à cette question. L’impressionnante puissance de la science est bien connue ; chacun est donc censé savoir aussi comment elle fonctionne et quels sont ses effets. Mais en fait, peu de gens sont attentifs à la nature et aux conséquences de cette activité. Quand une société fait preuve d’une telle ignorance au sujet de son effort intellectuel majeur, le hiatus entre la vénération populaire et l’ignorance générale est comblé par des croyances qui vont du cliché à la superstition.
La science moderne est l’un des triomphes les plus prodigieux et les plus inattendus de l’esprit humain ; mais qu’est-elle ? Il s’agit d’un corps de règles, d’instruments, de théorèmes, d’observations et de conceptions à l’aide desquels l’homme manipule la nature physique pour saisir son fonctionnement. Chacun de ces éléments peut à juste titre être qualifié de scientifique, dans un sens strict. En revanche, ce qualificatif devient vague quand il s’applique à un dentifrice ou à une méthode d’enseignement du piano.
Quand on dit que la culture moderne est scientifique, le mot n’est entendu ni au sens strict, ni au sens vague. Il signifie alors que les éléments des sciences de la nature exercent une influence prépondérante sur la vie commune, imprégnant toute l’activité et toute la pensée d’une couleur caractéristique. Le travail des chercheurs produit des émanations pratiques et spirituelles qui affectent toutes les parties de la culture. On peut objecter que ces émanations ne font pas partie de la science, qu’elles en sont des sous-produits non voulus et dont la science elle-même n’est pas responsable. À quoi l’auteur répond que de tels sous-produits existent inévitablement pour la science comme pour tout autre idéal, dès lors qu’il est reçu par une société réelle avec ses imperfections et ses vices.
Notre culture est scientifique comme la culture de l’Occident médiéval était théologique.
On retrouve partout l’attitude scientifique, elle est dans le monde de la pensée la seule puissance unificatrice. Le monde économique et l’État sont méprisés, la religion n’est qu’une affaire privée ; on ricane de la réalité de l’amour, la vie elle-même est souvent répudiée, tandis que seuls la science et l’art sont considérés comme dignes qu’un homme leur consacre sa vie.
Mais l’art est une puissance mineure. Les hommes se sont tournés vers la science parce qu’elle semble incarner la vérité d’une manière exacte et inaltérable, ce qui en un sens n’est pas une illusion. En un autre sens, pourtant, la science est bien moins inaltérable que l’art et les lettres, qui comme on le dit n’ont pas « progressé » ; ces dernières, d’ailleurs, ont tendance à singer la science.
Comment, alors, expliquer le paradoxe d’une société unie par une foi ardente dans une même entreprise et lui refusant pourtant son esprit, alléguant qu’elle manque du temps et du talent nécessaires pour sortir de l’ignorance ? Cette entreprise, sans être explicitement critiquée ou dénigrée, s’est aliéné les esprits les plus sensibles aux mouvements de l’âme humaine : comment cela est-il advenu ?
Il y a ici deux sortes de questions. L’une est historique : comment les fondements de la science — ce qu’elle fait, la façon dont elle fonctionne, ce qui est vrai et ce qui est hypothétique, jusqu’où vont ses droits — peuvent-ils être si flous dans la pensée commune ? L’autre type de questions est philosophique : il s’agit des effets moraux et matériels de la science. Comment la gratitude émerveillée devant les antibiotiques va-t-elle de pair avec la crainte du plus puissant des antibiotiques, la Bombe ? Oublions la danse macabre : il reste à expliquer l’implacable autodestruction du moi moderne, sa misère et son désespoir. Notre culture, devenue scientifique, a conquis le monde — tout cela pour nous laisser dans le désespoir, ignorants pour une large part de nos accomplissements : quel est le ressort caché de cette évolution ? Comment l’homme occidental, théologique mille ans durant, est-il devenu « scientifique » ?
La meilleure réponse, écrit Barzun, est qu’il est devenu très tôt un faiseur et un amateur de machines, et qu’il en est venu depuis peu à les prendre pour des produits de la science. « La science et la technique », dit le profane, comme si elles étaient des jumeaux identiques. En fait leurs origines et leurs histoires sont distinctes, leurs natures et leurs buts diffèrent encore aujourd’hui ; mais c’est leur union — pour une part toute récente, pour une part illusoire — qui a engendré la foi commune en la science.

Le tournant scientifique de la culture occidentale

La transformation qu’ont subie la mentalité et les habitudes en moins de trois siècles — absurdement représentée comme le triomphe de la vérité sur l’erreur — reste néanmoins une énigme pour l’historien ; on peut seulement tenter de recréer les idées et les sentiments en s’aidant de contrastes et de parallèles.
Un contemporain de Galilée, même instruit, ne voyait aucun rapport entre la brouette du paysan et les spéculations du physicien au sujet de ses Deux sciences nouvelles. Aujourd’hui, chacun croit voir la vérité de la science démontrée dans chaque appareil qu’il utilise. Grâce aux inventeurs, nous sommes tous des scientifiques par procuration ; mais la science n’a pas eu l’initiative des inventions, elle en a été le bénéficiaire.
Sans doute, dès le treizième siècle, certaines idées scientifiques mettaient-elles en cause le monopole de l’explication des théologiens. Mais elles ne pouvaient à elles seules changer toute une culture. L’homme médiéval était lié à la théologie par le désir d’un bonheur durable, d’une récompense qui le dédommagerait des souffrances et des privations endurées dans ce monde. Pour répondre à ce besoin il y avait le clergé, classe d’hommes dont le langage et la pensée s’écartaient du sens commun. Leurs vrais rivaux n’étaient pas les hommes de science qui tenaient un autre discours, mais les inventeurs qui, sans rien dire, accroissaient le pouvoir de l’homme d’arracher sa subsistance à la nature.
Si l’on voulait définir et dater l’hypothétique tournant de la culture occidentale on pourrait choisir la première apparition du Docteur Faust, en 1587. Le pacte en ce temps-là n’assure à Faust ni la connaissance, ni l’amour, mais bien la nourriture et les vêtements en abondance ; Faust demande aussi de l’argent de poche, et souhaite voler parmi les étoiles !
Les siècles qui ont suivi ont vu l’abondance devenir réalité, grâce à des artisans dont les inventions ne devaient rien à la science. La machine à vapeur, la machine à filer et le métier à tisser mécanique, la locomotive, les industries métallurgiques, la photographie, l’anesthésie, le télégraphe et le téléphone, le phonographe et l’éclairage électrique : toutes ces inventions sont dues à des hommes dont les connaissances scientifiques étaient très légères. Mais par une coïncidence qui n’est pas entièrement éclaircie, en même temps que ces dispositifs étaient créés ou perfectionnés, une série de grands savants créaient un nouveau système d’idées et de symboles mathématiques. Contrairement aux inventions qui occupèrent le devant de la scène, les découvertes scientifiques demeurèrent cachées de par leur difficulté. La différence originelle entre science et technique persista ainsi pendant des générations ; elle ne commença à s’estomper que lorsqu’on vit des hommes de science s’intéresser au fonctionnement des machines et suggérer des applications de leurs propres découvertes. On admit dès lors, non sans inconséquence, que les deux mouvements étaient identiques. Les services de recherche dans l’industrie, le soutien des États à la recherche sont très récents.
Mais comment la société de masse a-t-elle pu se rapprocher assez de la science pour développer un respect aveugle de ce mode de pensée, difficile et en constante évolution ? Comment le gaillard sceptique, ratiocineur et irrespectueux, libéré par la révolution de 1789 et les suivantes, a-t-il transformé sa passion pour les machines en une foi aveugle dans des signes et des concepts qu’il ne peut comprendre ? Comment l’homme ordinaire a-t-il découvert l’existence de la science ?
C’est au milieu du XIXe siècle que les réussites de l’âge de la raison en astronomie, en physique, en chimie et en biologie furent violemment projetées sous le regard du public par la controverse sur l’Origine des espèces de Darwin (1859). Le débat fit ressortir en particulier deux points. D’abord, que les hommes de science formaient un puissant parti, avec lequel la civilisation occidentale devrait désormais compter. Ensuite, que la science pure avait entrepris de tracer peu à peu le plan d’une gigantesque machine : la machine de l’univers. Il apparaissait, selon cette vision, que toute chose était matérielle, et que toute portion de la matière était une des pièces de la machine cosmique. On découvrait rapidement les règles du fonctionnement de cette machine, qui seraient bientôt à la portée de quiconque leur accorderait l’attention voulue.
Pendant quelque quarante ans la querelle fit rage, et la science fut l’objet d’une intense popularisation. Selon les grands propagandistes de l’époque elle n’était en somme que le sens commun étendu et organisé. Les savants les plus éminents affirmaient qu’à tout énoncé scientifique on pouvait faire correspondre un modèle mécanique. Jamais la puissance de l’esprit n’avait été aussi tangible.
Cependant, cette vision grandiose devait se briser assez rapidement. D’abord, il apparut que les phénomènes électromagnétiques ne pouvaient décidément pas entrer dans le cadre d’un modèle mécanique. Ensuite le XXe siècle partit à la découverte de mondes étranges : l’intérieur des étoiles et celui des atomes. Le savoir scientifique se fragmenta en spécialités de plus en plus nombreuses. Le sens commun dut reculer, et la science cessa d’être communicable par des mots ; tout en continuant à la respecter, les gens instruits cessèrent de s’intéresser à elle. Certains savants affirmèrent bien, pendant un temps, que la science laissait désormais une place à l’acte créateur, à la liberté religieuse et morale. Mais les idées du XIXe siècle avaient produit dans le grand public une conversion définitive, qui n’était plus susceptible d’être ébranlée par des arguments. Aujourd’hui encore, la conception commune de la science reproduit le mécanisme du XIXe siècle, seulement habillé de mots nouveaux. C’est la vision d’un jeune garçon, amateur de Mécano ou de Lego. Il est banal de lire dans les journaux que l’homme est une machine chimique, et beaucoup de scientifiques comparent les opérations de leur propre esprit au fonctionnement d’un ordinateur.
La science n’a donc pas produit une révolution intellectuelle : elle a conquis sa place par une révolution sociale. Dans une société occidentale dont la continuité culturelle a été brisée par la première guerre mondiale, et où les médias de masse émoussent l’attention publique par l’excès d’information, la science nouvelle — celle qui est apparue avec le XXe siècle — reste un mystère. Elle a troublé l’intelligence mais ne l’a pas éclairée. On touche ici au cruel défaut de notre culture scientifique : la science et ses résultats ne sont pas pour nous un objet de méditation (are not with us as an object of contemplation). Les professeurs et les chercheurs la considèrent comme une matière analogue à l’éducation physique : on ne peut l’apprendre qu’en la pratiquant. S’il en est vraiment ainsi, si dans la science moderne il n’y a rien à méditer ni à discuter, alors la science ne peut pas être la base d’une culture, elle se réduit à une affaire de professionnels. Jaloux de leur autorité sur un domaine délimité, les spécialistes refusent toute validité au rôle de l’observateur : seul celui qui travaille dans son petit coin a le droit de parler – et d’ailleurs quand on lui demande de le faire, il refuse au motif que personne ne le comprendra.
Ce système de minuscules monopoles a fait disparaître la culture commune, et avec elle les sentiments d’appartenance et de communauté. L’idée même de l’existence d’un public devient de plus en plus floue, ainsi que celle d’une connaissance générale que l’on peut supposer acquise et qui peut être transmise aux enfants.
L’idée des « deux cultures » (scientifique et littéraire) apparaît comme une utopie : si seulement les scientifiques formaient un seul clan, et les humanistes un autre !
Si l’on souhaitait rapprocher ces deux groupes, il faudrait que les scientifiques abandonnent leur préoccupation exclusive pour la recherche et la découverte, et qu’ils entreprennent de faire de la science un objet de méditation. Il faudrait qu’ils commencent à organiser leurs idées et à trouver un vocabulaire critique capable de les exprimer — travail qui a déjà été fait pour la littérature, la peinture, la musique et l’architecture ; pour l’éthique, la religion, la politique et la guerre ; pour l’histoire, pour les sentiments collectifs et individuels, pour les jeux, les sports et les autres passe-temps… Il n’y a aujourd’hui aucun signe d’une telle transfiguration de la science, et même pas d’une conscience de sa nécessité.
L’obstacle ici n’est pas seulement intellectuel, mais aussi social. Plus d’un jeune scientifique avoue qu’il voudrait bien écrire sur son travail, mais il est retenu par la crainte du milieu professionnel. Il est certes vrai que personne n’est aussi familier avec un domaine de la science ou de l’art que celui qui se consacre à le pratiquer. Mais c’est précisément cette familiarité avec sa boutique qui empêche le professionnel de jeter sur elle un regard critique ou méditatif.
Notre culture scientifique repose ainsi sur le « spécialisme », avatar de l’ancienne division du travail sous le règne de la science. L’homme ordinaire n’est informé des activités de ses semblables que par accès ; il « suit » les nouvelles des découvertes et des inventions, achète les produits de la technique vantés par la publicité, et est ballotté entre leurs résultats mirifiques et leurs effets secondaires sensationnels. Il ne possède qu’une petite part de la sagesse globale de ses concitoyens ; mais il peut acquérir une multitude d’objets, fruits de la connaissance collective.
En dehors des États-Unis, on parle à ce propos d’américanisation ; mais tout cela résulte simplement de la commercialisation d’objets bon marché et de l’installation de machines. On voit l’insatisfaction croître en même temps que le niveau de vie. L’obsession du factuel, de l’analyse et de l’abstraction se développe ; le regard statistique prévaut, établissant une égalité qui fait de l’individu un nain. Bref, la puissance et le procédé semblent échouer au moment même où la vie qu’ils voulaient aider pourrait commencer à valoir d’être vécue…

La science du comportement

La partie de l’entreprise scientifique qui traite de l’homme diffère des autres en ceci que ses chercheurs ont tendance à s’adresser directement au public. C’est naturel, puisque ce qu’ils disent est ou semble facile à comprendre, et vise à influencer autant qu’à instruire. La littérature générale et la presse sont pleines de leurs trouvailles, et l’homme instruit est au courant des tendances qui se font jour chez eux sans étudier spécialement leurs travaux. C’est ainsi que les hypothèses des sciences physiques, transférées à l’étude de l’homme, sont entrées sans effort dans la mentalité (into the common mind), où elles n’apparaissent plus comme des idées mises à l’épreuve mais comme « la manière d’être des choses ».
L’économie et la sociologie furent les premières à se considérer comme des sciences indépendantes ; ce fut ensuite le cas, tout au long du siècle dernier, de l’ethnologie, la phrénologie, l’anthropologie, la philologie, du folklore, de la psychologie, la statique sociale, la psychiatrie. Elles se sont rapprochées dernièrement sous le nom de « sciences du comportement ». Le terme est emprunté à John B. Watson, qui désignait du nom de béhaviorisme sa psychologie purement matérielle (physiologique). Même si Watson compte peu de disciples parmi les spécialistes des sciences du comportement, l’association d’idées ne manque pas de pertinence : ils veulent fonder une science naturelle sur la mesure de faits humains ; il pensait avoir trouvé de tels faits dans la nature physique de l’homme.
Comme tant de choses que nous croyons nouvelles, les hypothèses de la science du comportement et beaucoup de ses procédés remontent aux années 1880 et 1890. C’est en 1893 qu’Émile Durkheim se proposa de faire de la sociologie une science véritable en posant la question : « Qu’est-ce qu’un fait social ? » et en y répondant. Le fait social se caractérise par son objectivité. La société, l’esprit humain, la mentalité primitive, le langage : tous ces faits sont le monstre du Loch Ness dans son lac ; restés sur la rive, les spectateurs braquent leurs objectifs sur les rides à la surface de l’eau.
Le second trait de scientificité dans les sciences du comportement est leur volonté de mesurer. Le pionnier de la quantification sociale fut un contemporain de Newton, William Petty, dont la Political Arithmetick est restée fameuse quoique peu lue. En 1830 apparaît la physique sociale de Quételet, qui étudie la distribution statistique des tailles et des poids dans la population ; elle donne bientôt le jour à la statistique morale, qui se propose de découvrir par exemple les tendances criminelles. Frédéric Le Play, Siméon Poisson, Patrick Geddes se livrent à des études comparables. Dès 1840 on sait qu’il y a des régularités statistiques dans des phénomènes sociaux comme le suicide. Les idées d’Auguste Comte (inventeur du mot « sociologie »), comme celles des créateurs de la science économique, sont confirmées. L’idée se répand que c’est dans le développement de ce type de sciences qu’on trouvera la solution des maux dont souffre l’humanité. La grande industrie, les grands services urbains planifient leurs actions sur des bases statistiques. Cette action conjointe de la technique et de la science sur la société est aujourd’hui une des principales forces qui modèlent notre vie. De l’utilisation pratique des statistiques, il n’y a qu’un pas à franchir jusqu’au rêve de guider chaque individu pour son propre bien, en s’appuyant sur l’autorité de la science. On retrouve la vieille idée des Lumières : depuis Holbach et les Idéologues , bien des mots nouveaux et des idées nouvelles sont apparus, mais les principes sous-jacents n’ont pas changé. Les actions de l’homme en société sont des objets naturels ; on peut compter ces objets ou mesurer leurs trajectoires ; le comportement humain peut être amélioré grâce à la découverte des lois qui le régissent.
L’étude de l’opinion publique a prouvé son efficacité pratique, dans les domaines politique et économique. Mais dès qu’on va au delà des aspects matériels et superficiels de l’action humaine, des questions surgissent. Quelle est la place de l’homme dans la science : est-il la source première, une totalité que nous livre la nature, ou se compose-t-il de facteurs plus simples ? La science du comportement fait l’hypothèse implicite que les indices qu’elle définit peuvent être lus sur les individus, de la même manière qu’on lit l’indication d’un thermomètre. Mais l’amour ou la haine qu’une personne éprouve pour une autre ont-ils le même mode d’existence qu’une livre de plomb ? Le chercheur en comportement écarte ce genre de questions et s’en tient aux canons de la physique. Ce qui l’emprisonne dans la contradiction d’une science de l’homme qui nie la principale caractéristique de l’homme : la conscience explicite (articulate consciousness). Il est beaucoup plus difficile d’éliminer l’homme de la science de l’homme que de l’éliminer de la science de la nature. Et quand on a réussi ce tour de passe-passe on se trouve devant une énigme, car le praticien et le patient ont tous deux quitté la scène.