Le regard de l’enfant vers l’indicible

Le regard de l’enfant vers l’indicible

Marthe Tenzer

A propos de Binjamin Wilkomirski, Fragments. Une enfance 1939-1948, Calmann-Lévy, 1997, 152 pages

Parmi les témoignages de la Shoah, ce récit des souvenirs d’une enfance bouleversée restera, au même titre que celui de Primo Levi, comme un des plus marquants et unique en son genre. L’auteur évoque, avec le regard et le jugement du tout jeune enfant (quatre à cinq ans) qu’il était alors, ce qu’il lui reste en mémoire de ces années tragiques où il a perdu toute sa famille, fait l’expérience de la baraque des enfants du camp d’extermination de Maïdanek (près de Lublin en Pologne) et autres lieux sinistres, ainsi que les premières années dans le pays où il a été recueilli, et où il vit toujours, la Suisse .
C’est donc d’une enfance vécue dans l’horreur et l’angoisse qu’il s’agit, à part une seule image rayonnante : une journée d’hiver à Riga, « chaudement vêtu, je suis assis avec quelqu’un sur un traîneau. […] Des gens chaussés de patins nous dépassent, les branches enneigées des arbres scintillent au soleil. […] C’est comme si nous passions sous un tunnel d’argent. […] Je suis heureux ». Succèdent des images de terreur, désordonnées, à la chronologie floue : lourd martèlement de bottes, un poing qui l’arrache de sa cachette sous la couverture et le jette sur le sol, ses frères alignés le long du mur ; un homme « au visage très gentil » qui lui sourit — « peut-être mon père ». Sous ses yeux, le père est traîné jusque dans la rue, le petit garçon le suit en dévalant l’escalier à quatre pattes, des cris : « milice lettone », une rafale, son père s’écroule. Autre souvenir : avec ses frères — quatre ou cinq, il ne sait plus au juste — chez une paysanne. Cette femme cachant des enfants juifs au péril de sa vie, un adulte aurait pu en parler comme d’une héroïne. Mais pour le petit garçon qu’était alors Binjamin, cette femme est méchante, brutale, elle qui interdit aux enfants de sortir, sauf brièvement de nuit, et qui les punit très sévèrement lorsqu’ils enfreignent ses ordres. Un matin, sortant du cagibi où il avait été enfermé à la suite d’une incartade, il découvre qu’il est seul dans la maison, plus de fermière, plus de frères.
Un camion chargé de gens, gardé par des hommes en uniforme gris, arrive, une femme en gris aussi, dont il remarque les belles bottes, s’empare de l’enfant, lui promet qu’il retrouvera ses frères au lieu où on l’emmène. Il retient : « Maïdanek ». Première tromperie d’une longue liste qui le convaincra qu’il faut toujours se méfier des paroles d’adultes. Derrière les barbelés, dans la baraque des enfants, comme dans d’autres camps où il échouera — mais où et quand ? —, il est affronté à des scènes de sadisme et des monstruosités qui dépassent en horreur tout ce qu’on a pu lire et entendre sur les camps de la mort. Et pourtant, au-delà de cette barbarie, émergent, dans le souvenir du petit garçon, des figures d’une déchirante tendresse : le frère aîné Motti — jamais retrouvé —, son protecteur, consolateur, conteur de la merveilleuse histoire de Jonas et la baleine ; Yankel, un des grands de la baraque des enfants, le débrouillard, qui « volait de la nourriture lorsque nous étions sur le point de mourir de faim » et qui partageait toujours son butin, l’ami, le conseiller, et qui, un jour, pris sur le fait, mourut devant lui dans la boue du camp. Il y a aussi cet épisode pathétique lorsqu’une surveillante du camp vient chercher Binjamin dans sa baraque en lui annonçant qu’il pourra voir sa mère, mais qu’il doit garder un silence absolu. Au terme d’une longue marche éprouvante, elle l’introduit dans une baraque aux murs nus, où gisent des femmes sur de la paille à même le sol. Tout au fond — au lieu indiqué par la surveillante —, il distingue sous une couverture grise les contours d’un corps et le visage. « Je dévore du regard ce visage, avec ces grands yeux posés sur moi ». Aucune parole n’est échangée entre eux. Sur un signe de sa mère, il approche tout près, il discerne que « ce visage a un éclat mouillé : je vois qu’il pleure ». Lorsque le temps est écoulé, la moribonde extrait de sa misérable paillasse un objet « rude et dur » qu’elle tend à l’enfant, le plus symbolique des cadeaux : du pain. Plus tard, dans le home suisse, quand la monitrice l’invite à prendre une tranche de pain d’une montagne de tartines, Binjamin refuse en pleurant : « Du pain, je n’en prends que si c’est ma mère qui me le donne ».
Après Maïdanek, des pans entiers d’événements se noient, comme il dit, dans une « nébuleuse pénombre ». Émergent des lambeaux de souvenirs, à la signification obscure, telles ces scènes hallucinantes d’un « transport » avec la fuite hors d’un wagon rempli de fumée et de corps, l’escalade épuisante des talus où il faut enjamber des monceaux de cadavres. Plus angoissants encore, les faits étranges qui précèdent la « sortie de la clôture ». Il constate, après le silence inhabituel de la baraque, que tout autour de lui « paraissait se désagréger dans un inexplicable désordre ». Le petit garçon est saisi d’effroi quand, brusquement, une femme, qui l’appelle par son nom en sanglotant, l’entraîne dans une course éperdue hors des barbelés du camp, là où « il n’y a plus rien », là où se trouvait autrefois, comme le disaient les plus âgés des enfants de la baraque, l’ancien monde, depuis longtemps englouti. « Là-bas, ce n’est plus que néant ». Aussi, bien plus tard, lorsqu’on projette devant le lycéen des images de libération des camps, il ne reconnaît rien : « Libération ! Non, ce n’était pas comme ça ! […] Où étais-je donc quand les autres ont été libérés ? […] Impossible de me souvenir d’une joyeuse libération ». Ce mot, il ne le connaissait pas à l’époque. Pour lui, il n’y a pas eu de libération du camp.
Ses tentative de fuites, quand il est déjà placé dans des orphelinats à Cracovie, en disent long sur son désarroi. Une unique pensée l’obsède : retrouver sa baraque, « le lieu auquel j’appartenais ». C’était, en effet, pratiquement le seul monde qu’il ait connu, qui lui était familier. Certes, il était abominable, mais au moins il en connaissait les règles. C’était là aussi qu’il se trouvait entouré d’enfants au regard reflétant les mêmes expériences inexprimables.
La trace indélébile de la Shoah se marque, en effet, dans le regard. Ainsi, plus tard en Suisse, il « reconnaît », parmi les autres enfants insouciants du home de vacances, une petite fille qui, immédiatement, le fascine : « Je vis ses immenses prunelles et aussitôt ce fut pour moi une évidence : ses yeux savaient tout. […] Ils en savaient infiniment plus que quiconque dans ce pays. […] C’est avec ces yeux-là que, nous, les enfants des baraques nous nous racontions tout ». Même évidence s’agissant de Carola, dans la maison d’enfants de Cracovie. Auprès de cette fillette un peu plus âgée que lui, il trouvait protection et paix : « Après nous être simplement regardés, nous en savions assez ». Carola, il la retrouva bien plus tard, par hasard ; ensemble, ils parlaient du présent, « mais à vrai dire, il s’agissait de notre passé. […] En réalité, nous étions des morts en permission illégale, nous n’étions en vie que par erreur ». Ils s’aimèrent, mais « notre amour s’alimentait à notre tristesse ».
Le narrateur procède à un va-et-vient constant entre ce que la mémoire de l’enfant a retenu de l’épouvante du passé dans les camps d’extermination et son appréhension douloureuse d’un présent aux règles inconnues, saisi à la lueur du passé et donc angoissant. Ce présent est d’autant plus inquiétant que personne ne lui permet de s’exprimer sur sa vie dans les camps. On ressent ainsi comme insupportable l’attitude de ceux qui ont entouré le petit garçon après qu’une femme inconnue l’a déposé en Suisse pour qu’il y soit recueilli. Là, on a tenté, avec sans doute les meilleures intentions, de lui ôter sa première enfance, en essayant de le convaincre que ce passé n’avait jamais existé que dans ses rêves et qu’il devait tout oublier. Et pourtant, de nombreux épisodes de sa nouvelle vie renvoient au passé vécu, le traumatisant par les craintes non encore surmontées que les coups, les brutalités menant à la mort, recommenceront comme « là-bas ». En le condamnant au silence, on le privait en même temps de toute explication qui aurait pu le délivrer de ces angoisses. Ainsi, par exemple, cette peur panique qui le saisit lorsque le moniteur de ski fait emprunter aux écoliers le remonte-pente et qu’au sommet ceux-ci disparaissent dans un lieu que Binjamin assimile à un lieu d’extermination où ne peut que les conduire cette machine de mort ; le moniteur, lui, ne peut être qu’un nazi déguisé.
On reste confondu devant les cruelles erreurs psychologiques de ces adultes, ainsi celle qui devint sa mère nourricière en Suisse, exigeant dès le premier coucher que Binjamin l’appelle « maman », ce qui le révolte et qu’il ressent comme une coupable trahison envers sa mère perdue.
Bien d’autres comportements, comme celui de l’institutrice vérifiant ce que les écoliers retiennent de l’histoire de Guillaume Tell et qui pique une colère parce que Binjamin ne voit en ce « héros » qu’un S.S. sur le point de tuer l’enfant dont il va évidemment manger la pomme, dénotent une incompréhension totale. Plus grave, il s’y mêle le souci d’éliminer tout ce qui a trait à cette guerre, lointaine, qui ne les concernait pas, dont on allait même jusqu’à nier l’existence. Ainsi, lorsque collégien, Binjamin voulut en savoir plus sur la guerre et le système nazi, il dut le faire en cachette de ses parents nourriciers pour qui ce « sujet était tabou ». Le réquisitoire le plus sévère qu’on puisse porter sur ces adultes, il l’exprime ainsi : « Personne ne m’a dit ouvertement : c’est vrai, le camp a existé, mais maintenant c’est fini. Il y a encore un autre monde, et dans ce monde-là, tu as le droit de vivre ! ». Mené avec un talent exceptionnel, ce récit du calvaire de l’enfant restera comme la plus douloureuse expression de l’incompréhension et de la surdité auxquelles peuvent se heurter les rescapés (les « revenants » comme dirait Semprun ) des monstruosités de notre temps.
Wilkomirski, bien qu’il s’en défende, se révèle un grand écrivain. Lui qui parvient, avec une surprenante sobriété, sans pathos, sans emphase, à communiquer l’indicible, à susciter la sympathie au sens propre du terme. Il sait dire les mots qui vont droit à l’essentiel. Ainsi, lorsqu’il évoque ce rabbin à Cracovie chez qui le conduit la femme inconnue qui l’a entraîné hors de la clôture et de laquelle il entend pour la première fois son nom de famille, ce rabbin dont « la main était ferme et bonne. […] C’était une main qui savait parler, elle consolait, elle apaisait ».
L’auteur trouve les formules qui donnent à voir et à ressentir. Certaines des visions d’épouvante qui hantent sa mémoire deviennent ainsi, par la magie de l’écriture, partie de notre mémoire. Ce livre, vous en resterez durablement imprégnés, vous le lirez sans sauter une ligne, non avec des larmes, mais la rage au cœur.