Quand la prospective rêve de science

Quand la prospective rêve de science

Paul Tolila

On range classiquement la prospective parmi les disciplines d’aide à la décision pratiquées à l’intérieur de l’État ou dans les grandes organisations publiques et privées. Si cette image est assez généralement acceptée, c’est qu’elle n’engage pas à grand-chose sur la nature de la prospective et qu’elle permet d’en faire comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.
Il existe cependant un débat chez les spécialistes sur le statut de la pratique prospective. Si l’on fait abstraction des infinies variations imputables à tel ou tel individu, on peut dire que, depuis le début des années 1970, deux tendances s’opposent : les partisans d’une « prospective-attitude » et ceux d’une « prospective-science ». Pour les premiers, dans la continuité des fondateurs de l’école française de prospective (Gaston Berger et Hugues de Jouvenel), la prospective est un « regard » particulier porté sur le long terme et qui puise en cas de besoin dans les méthodes et les acquis des sciences sociales. Pour les seconds, la prospective est elle-même une science, une branche des sciences sociales.
La tentative la plus récente est celle d’une fondation dite « systémique » de l’activité prospective. Elle se proclame non seulement l’héritière achevée de toutes celles qui l’ont précédée (marxiste, structuraliste, positiviste), mais déclare en outre constituer une rupture épistémologique définitive. Le travail de P. Gonod et G. Loinger sur la prospective régionale, effectué pour le compte de la DATAR , représente une application concrète de l’approche systémique, il constitue également une invitation explicite au débat théorique sur les fondements et la nature de l’activité prospective que P. Gonod a prolongée dans divers textes.
Les premiers chapitres de ce rapport développent un constat (pessimiste) sur l’état de la recherche prospective en France et un point de vue affirmé comme une évidence : le renouveau théorique en prospective ne pourra venir que de la systémique qui constitue, enfin, la prospective comme science. Or, à la lecture de ces pages, cette évidence fait problème. Nous saisirons donc leur invitation à la discussion pour mesurer leurs positions théoriques à leurs ambitions, évaluer leur projet d’en faire une discipline scientifique et universitaire à part entière et baliser quelques questions posées à la prospective aujourd’hui.

Situation de la prospective

Mais auparavant, il importe de saisir la situation concrète de la prospective. Il existe une liaison intime entre le pouvoir et la volonté d’explorer le futur, et pas seulement sur le mode « gouverner, c’est prévoir ». Historiquement, le pouvoir, la prédiction, parfois la « divination » et la prospective marchent de pair. Cela est dû à la nature du pouvoir à certaines époques et, plus particulièrement aujourd’hui, à la solitude dans la prise de décision. Il est ainsi des zones où il est difficile de prendre des décisions, puisque le pouvoir ne dispose pas d’arguments apparemment « rationnels ». La décision aurait besoin d’images du futur (ou de rêves) pour consolider son action présente. La prospective donnerait ainsi des formes d’évolution possible, selon certaines variables. Elle ne décrirait pas une évolution certaine, mais dégagerait plusieurs futurs possibles, en fonction de probabilités à l’intérieur desquelles il faudrait tracer la voie du souhaitable. Cela explique que la prospective procède souvent par scénarios et il conviendrait d’opter pour des scénarios intermédiaires entre un scénario-catastrophe, répulsif, et un scénario rose, improbable. Or cette méthode des scénarios est devenue une rhétorique combinant de manière aléatoire des éléments arbitraires.
Si ces scénarios ont le mérite de susciter la réflexion, ils peuvent aussi constituer le point aveugle de la prospective. La bonne prospective, c’est-à-dire utile au gouvernant, dégage les évolutions potentielles sur lesquelles la décision actuelle a tendance à s’aveugler. Le plus souvent, le futur négatif n’est pas celui qu’on n’avait pas prévu par bêtise ou ignorance, mais plutôt le développement d’événements qu’on ne voit pas dans le présent. La prospective est d’abord un art du présent ; elle est l’art de jeter la lumière là où le regard du décideur a de l’ombre. Comme l’exprime un proverbe japonais, « c’est au pied du phare qu’il fait le plus sombre ». L’exemple de la récente dissolution de l’Assemblée Nationale révèle d’ailleurs un tel aveuglement. C’est pour ne pas avoir vu le présent et le développement qu’il impliquait, qu’a été récusé un scénario qui a pourtant eu lieu : la victoire de la gauche. Le bon prospectiviste aurait dû, dans cette hypothèse, d’abord analyser le présent. Faute de cela, le prospectiviste s’est aveuglé en raison d’un mimétisme avec le décideur qui l’a conduit à adopter les hypothèses a priori du décideur. La prospective suppose donc d’abord un sens critique sur ce qui est actuel. Or, les méthodes prospectives, telles que l’envisagent certains manuels, obéissent-elles à ces règles simples, essentiellement pragmatiques ? Que vaut, en matière prospective, la tentation scientifique ?

Grandes ambitions et petits détails gênants

S’inscrivant dans la lignée d’une prospective « branche nouvelle de la sociologie de la connaissance » ouverte par Y. Barel en 1972, P. Gonod et G. Loinger dressent un constat sévère et souvent juste. Le jugement qu’ils portent sur « l’impressionnant recul du contenu conceptuel de la prospective » depuis vingt ans et « la liquidation de fait d’une base épistémologique dans la majorité des exercices prospectifs » (p. 3) est frappant d’exactitude. Qui n’a pas déjà entendu la phrase selon laquelle les décideurs manquent d’élément prospectifs « valables » ? Répétée année après année, elle vise à relancer sur le terrain de nouveaux travaux aussi vite oubliés qu’inaugurés et signale une béance théorique et méthodologique. Et de rappeler la critique de H. de Jouvenel décrivant avec ironie l’éclatement des prospectivistes, ces « travailleurs du futur » en deux catégories dévorées par le conformisme, les « fonctionnaires-rentiers » et les « consultants courant le cachet » (p. 18).
Ces remarques sont un appel à « reconstruire un système intellectuel de la prospective retrouvant le champ de vision de ses fondateurs » (p. 17), projet ambitieux dont la devise est : « il faut rouvrir le champ conceptuel de la prospective » (p. 19) en s’appuyant sur le principe épistémologique fécond que « le problème conceptuel subordonne le problème méthodologique » (p. 17). Pourtant, au milieu de ce beau programme, un détail gênant : les auteurs « oublient » d’appliquer ce principe-guide à la question des outils et des méthodes. Loin de mettre en œuvre cette « vigilance épistémologique essentielle » (p. 3) qu’ils appellent de leurs vœux, ils voient dans les travaux de Michel Godet une « batterie impressionnante d’outils qui est l’ensemble le plus rationnel considéré en la matière, en France et à l’étranger » (p. 5). Solidarité de confrères, peut-être ; lapsus ? Sûrement pas. Car quelques pages après : « C’est pourquoi, loin de rejeter la rationalité inhérente à la tentative française de fabriquer des outils de la prospective, il faut, au contraire, développer celle-là et ceux-ci » (pp. 18-19). Affirmation péremptoire qui réalise un principe déjà posé (p. 6) : « Loin d’amenuiser la rationalité, c’est celle-ci qu’il faut fortifier ». Si l’on en cherche une application, on évoquera les scénarios contrastés déjà mentionnés. Dans la plus pure tradition sophistique, il s’agit de schémas dont la valeur est plus psychologique qu’heuristique. On fait réagir avec le scénario catastrophe et l’on demande de se garder de la tentation utopique. En donnant le choix entre des scénarios intermédiaires, on déplace l’objet vers le commanditaire pour qui on dégage des marges de manœuvre fictives. On est loin de la rationalité. Les objets ainsi construits n’obéissent qu’à une rationalité limitée.
Nous attendions le régal une reconstruction du système intellectuel de la prospective et on nous offre le plat vague de la rationalité. On nous avait annoncé le primat du conceptuel sur le méthodologique et voilà ce dernier (les outils) qui détermine le rationnel, donc les concepts. A moins de se trouver pris dans un combat contre l’obscurantisme, on comprend mal l’emploi d’une catégorie aussi générale que la rationalité. Est-elle si évidente que cette généralité suffise ? N’y en a-t-il qu’une ? Dire que les outils développent de la rationalité n’a de sens que si l’on précise de quelle rationalité il s’agit. Par exemple, l’outil statistique peut conduire à prouver des choses délirantes sans une rationalité en amont qui en gouverne l’usage. Pourquoi d’ailleurs proposer d’autres méthodes ? A quel ancien système entend-on s’attaquer ?
La pratique scientifique n’élabore de nouvelles théories et de nouveaux outils que poussée par la crise indéniable de tout ou partie des conceptions et des méthodes dont elle dispose, devant des questions récurrentes ou nouvelles. Les outils élaborés à partir des conceptions astronomiques de Ptolémée les reflétaient et les justifiaient, ce qui ne signifie pas qu’ils étaient sans utilité pratique dans certaines conditions limitées. Mais c’est d’une tout autre rationalité que relèvent les outils créés sur la base des révolutions copernicienne et galiléenne. L’histoire des sciences et en particulier celle de leurs différents paradigmes apportent de multiples illustrations : non seulement des rationalités en remplacent d’autres (la médecine clinique remplace la médecine des « espèces »), mais différentes rationalités peuvent, à un instant t, coexister, se combattre, s’unir ou se détruire, chacune traçant par l’architecture de ses concepts, des lignes de partage spécifique entre raison et déraison. L’entreprise visant à « reconstruire le système intellectuel » de la prospective aurait été crédible s’il avait précisé contre quel type exact de rationalité elle s’élevait et au nom de quel paradigme.

La prospective sera systémique ou ne sera pas : l’essence et le manque

Pour satisfaire au programme annoncé d’actions théoriques destiné à rouvrir le champ conceptuel de la prospective, il faudrait « puiser davantage dans le fond des sciences humaines, articuler les apports des différentes disciplines, tirer à cette fin parti du paradigme systémique pour comprendre les relations du tout et des parties. La prospective par son ambition globale […] suppose l’inter ou mieux la transdisciplinarité » (p. 19). On voit le rôle joué ici par la systémique : elle conditionne jusqu’aux capacités interdisciplinaires de la prospective : « La systémique ainsi envisagée est un mode d’articulation de l’interdisciplinarité » (p. 21). Nous reviendrons sur l’usage de cette dernière notion. Plus intéressant est le statut conféré à la systémique par-delà des discussions de définitions que nos auteurs entreprennent. Ce statut éclate dans une synthèse percutante : « La prospective, globale et systémique par essence, implique des champs de vision large » (p. 22) .
Systémique par essence, l’affirmation désigne la nature de la prospective. L’ennui est qu’elle couronne une série de pages consacrées aux faiblesses méthodologiques de la prospective actuelle au premier rang desquelles vient le déficit systémique (p. 6). Ce déficit relèverait de deux raisons principales : d’une part, le projet de recherche visant à ériger la prospective en « nouvelle branche de la connaissance sociale » a été inhibé par la crise économique des années 1970, la crise de la prévision et la politique de navigation à vue, d’autre part, la systémique a progressé dans les sciences de la nature, mais deux lenteurs ont joué : celle du transfert systémique vers les sciences sociales et celle du transfert systémique des sciences sociales vers la prospective.
Comme il ne trouve jamais dans aucun texte une explication positive de l’affirmation selon laquelle la prospective serait systémique par essence, le lecteur est soumis à une curieuse logique qui définit la nature de la prospective par ce dont elle manque précisément. Le manque de la prospective est aussi son essence ! Allez comprendre. En fait, cette étrangeté est un principe d’explication. La notion de déficit, de manque, ne peut s’entendre que par rapport à un concept normatif qui ne dit pas son nom : c’est quand on décide que la prospective est d’essence systémique qu’on peut repérer le manque et non l’inverse. C’est une position, mais sur le plan épistémologique, elle est faible. Ce n’est pas parce que je veux du sucre dans mon café que je peux déclarer que l’essence du café est d’être sucré.

L’interdisciplinarité : le vide se creuse

Ce projet va-t-il être sauvé par l’interdisciplinarité ? Car, nous dit-on, « la prospective (est) interdisciplinaire par essence » (p. 39). N’oublions pas, par ailleurs, que la systémique avait été définie comme « mode d’articulation de l’interdisciplinarité » (p. 21). Il existe donc un lien intime entre les deux notions. Ce lien logique nous est donné p. 27 : « Toute prospective véritable est cognitive et le prospectiviste est un cogniticien qui s’ignore. Les exigences de la connaissance sont d’identifier les éléments du système, leurs relations et l’intensité de celles-ci, d’en détecter les nœuds, ce qui fait entrer […] dans la pratique de l’interdisciplinarité » . Il y a ainsi deux phases : une démarche de systémique classique (le système, ses éléments, leurs relations, etc.) et l’entrée dans l’interdisciplinarité.
L’interdisciplinarité comme pratique et comme principe est donc la conséquence directe de la pratique systémique, c’est-à-dire de la position a priori des auteurs. On comprend pourquoi, elle définit aussi l’essence de la prospective qui, décidément, en a beaucoup. La première articulant la seconde, le cercle est parfait. Cette opération détermine pour eux un vaste chantier où il faudrait « mettre à plat les connaissances acquises dans les différentes disciplines [et] […] dresser l’inventaire de ce qu’on ne connaît pas […] un programme de recherches systématique et interdisciplinaire » (pp. 27-28). Avec de la bonne volonté, on pourrait comme eux y voir l’amorce de la constitution de la prospective « en une des branches nouvelles de la sociologie », d’une discipline autonome (et universitaire). Mais cette bonne volonté est un mauvais service rendu et à ce projet et à l’interdisciplinarité elle-même.
Voulant être une métadiscipline, la prospective se condamne à n’être rien. Elle n’est pleine que des autres, c’est-à-dire qu’en soi, elle est vide. Reconnaître un statut de discipline scientifique à une discipline qui articule toutes les autres (sociales et humaines en tous cas) reviendrait à admettre qu’elle est la science des sciences, qu’elle les surplombe toutes (et il le faut pour pouvoir les articuler). Théoriquement, une telle proposition démontre que la prospective non seulement est incapable de définir la rationalité qu’elle développe, mais de plus subit celles de toutes les autres disciplines. P. Gonod et G. Loinger l’écrivent eux-mêmes : « La façon dont cette articulation est faite dépend de la représentation, ou des représentations, théories explicites ou implicites, des différentes disciplines mobilisées. La systémique mobilise les apports des théories, elle n’est pas un substitut à celles-ci » (p. 48).
Qu’est-ce que mobiliser des disciplines ? Comment apprécier leurs apports quand on n’a pas soi-même de rationalité propre et que l’objet n’a pas été préalablement construit, indépendamment de la discipline utilisée ? Voilà un mystère que ne peut résoudre une prospective définie par la seule indisciplinarité. Certes, il est inconcevable pour un travail prospectif d’ignorer les différents savoirs constitués dans le champ des sciences sociales, mais comment arbitrer, comment faire le tri ? L’art du prospectiviste réside dans une opération préalable qui est la définition de son objet à partir d’hypothèses clairement posées. La voie est étroite pour éviter le « prêt à penser », inhiber les prétentions totalisantes et produire des connaissances utiles au décideur. Seul le risque critique peut sortir la prospective de la légitimation ou de la domination des disciplines établies. C’est en fonction de ce risque que le prospectiviste doit choisir les disciplines dont il a besoin : on n’a pas nécessairement besoin d’histoire pour toutes les études prospectives, ou de l’économie, ou de la sociologie. En revanche, le rapport Le Travail et l’emploi à l’horizon 2010 a peut-être insuffisamment utilisé l’histoire du travail et excessivement, de manière purement rhétorique, l’anthropologie historique, curieusement tordue aux fins de valider une thèse préalablement énoncée.
C’est la modélisation de l’objet réel examiné qui détermine les champs disciplinaires auxquels on peut avoir recours. Or là où le bât blesse dans les chapitres théoriques de P. Gonod et G. Loinger, c’est que les notions d’objet et d’objet modélisé par la prospective y sont absentes , ainsi que toute réflexion sur ce que pourrait être la nature spécifique de l’objet prospectif. On saute de plain-pied dans les discussions de méthodes et d’outils tandis que les questions évacuées (rationalité spécifique, définition de l’objet) « travaillent » la démarche et l’invalident jusque dans ses affirmations les plus fortes. Un exemple entre autres : au cours d’une étude sur l’île de Rhodes, l’analyse systémique démontra que « le nombre de touristes constituait l’élément central du système » et que « la situation internationale subordonnait la variable principale du système. Les événements de la guerre du Golfe justifiaient a posteriori cette constatation, le nombre des touristes dans l’île chuta brutalement ». Avait-on besoin de la systémique pour ce constat et cette analyse qui concernent aussi bien les îles égéennes que les pays continentaux ? Quel objet a-t-on analysé, l’île de Rhodes ou le fonctionnement du tourisme en Méditerranée ?

La systémique à la recherche de l’objet perdu

Erreur, diront les auteurs, notre vision de la prospective possède une rationalité scientifique précise que lui confère la méthode systémique. Admettons un instant cette proposition. Quelle rationalité spécifique nous livre donc la méthode systémique ? Que fait-elle ? Réponse simple : elle construit des systèmes. Qu’est-ce qu’un système ? « un construit intellectuel, […] une abstraction de la représentation du concret » (p. 9). La représentation du concret étant elle-même une abstraction, on peut dire qu’un système est une abstraction au second degré. Comment s’opère cette abstraction au second degré ? « Dans l’exercice prospectif, la représentation des participants […] est un point de départ obligé […], le traitement de cette information doit rationaliser cette représentation » (p. 7). La rationalité de la systémique consiste donc à rationaliser des représentations, c’est-à-dire déjà des rationalisations. On ne peut nier qu’il y ait du rationnel là-dedans. Mais quel est-il précisément ? Eh bien, c’est celui produit par les systèmes que l’on construit. En effet, les « exigences de la connaissance sont d’identifier les éléments du système, leurs relations, etc. » (p. 27). Bref, la base de la rationalité de la systémique se contient dans la proposition que tout est système et peut être décrit comme tel.
On trouvera un avatar de cette idée dans le rapport déjà cité du Commissariat général du Plan Le Travail et l’emploi à l’horizon 2010 où est analysé un système « travail-emploi » dont le rapport au réel fait problème dans la mesure où non seulement ses relations au facteur capital sont peu analysées mais où, également, ses liens avec les choix, les décisions, les responsabilités politiques et économiques sont à peine évoqués.
La systémique est issue du croisement de la théorie de l’information et de la science des ordinateurs (cybernétique). Exportée hors de cette région, elle risque de se transformer en une espèce de méthode générale, de « méta-méthode » plaquée abstraitement sur tous les objets. Nos auteurs récusent cette idée de « méta-paradigme » tel que le promeut J. L. Lemoigne dans sa théorie du « système général », mais nous ne sommes pas sûrs qu’ils résistent à cette tentation. La « méta-méthode » de la systémique est l’exact correspondant de la méta-discipline dessinée par l’approche interdisciplinaire. Cette dernière provoquait la dissolution de la prospective en tant que projet d’une discipline autonome, la systémique provoque, elle, la dissolution de l’objet prospectif en tant qu’objet réel.
C’est si vrai que, Y. Barel, initiateur du projet de « nouvelle branche » dans les années 1970, est revenu sur la question dans un livre dévastateur pour l’approche systémique. « Finalement, [nous voici] au seuil d’une affirmation qui constitue peut-être le pivot de cet essai et qui est la suivante : dans toute une série de cas, la distinction entre le système et ses éléments sur laquelle repose les représentations dominantes du système y compris dans la théorie qui porte ce nom, est une distinction à la fois intenable et stérile » . En effet, les systèmes et les éléments jouent rarement le rôle qu’on leur assigne en systémique : le Japon a été un « élément » rétif au rôle dessiné pour lui dans l’économie mondiale, l’U.R.S.S. s’est effondrée en son centre et non sur son flanc sud des républiques musulmanes et les « acteurs sociaux » sont eux-mêmes capables d’évoluer de façon imprévisible pour la systémique (cf. l’inversion des rôles de F.O. et de la C.F.D.T. dans l’action revendicative). La distinction entre le « tout » système et la « partie » élément relève souvent d’une photographie du moment et l’élémentarisme qu’elle développe empêche de voir à quel point les processus sociaux réels peuvent y être caricaturés. On peut faire la même réflexion sur les tentatives de prospectives technologiques. Focalisées sur l’offre, elles marginalisent la dynamique des usages sociaux : le système technique détermine souverainement la façon dont les usagers devront l’utiliser. Autre exemple pris dans le domaine politique : le F.N. est un « élément » du jeu (système) politique qui n’a pas joué le rôle attendu de lui dans une construction manipulatoire mise en place par les partis « honorables ». Ni ce parti, ni les électeurs n’ont coïncidé avec le rôle qu’on attendait d’eux sur la durée.
On comprend mieux pourquoi le « grand projet » de « nouvelle branche de la sociologie des connaissances » n’a pas vu le jour : ce n’est pas en raison d’une quelconque attention détournée par la crise, mais la valeur problématique de la méthode systémique elle-même. Dans un article de la New York Review, John Maynard Smith, professeur de biologie à l’Université de Sussex, rendant compte d’un livre consacré à l’application de la dynamique des systèmes complexes aux « problèmes » de l’évolution darwinienne, écrivait : « J’ai un sentiment de malaise en face de la théorie des systèmes complexes. Ses adeptes pratiquent une science détachée des faits. Un fait, pour eux, est au mieux un extrant d’une simulation informatique : il est rarement un fait lié au monde. […] Mon problème, en fait, est que je ne sais pas qu’elles observations la dynamique des systèmes complexes essaie d’expliquer. Elle est une théorie qui cherche encore la question à laquelle elle doit répondre » . On comprend également la fameuse lenteur des deux transferts systémiques sciences dures/sciences sociales, sciences sociales/prospective : c’est que dans les sciences dures, la systémique fait question, son transfert n’en parlons pas.
Dès lors, l’adhésion à la systémique ne peut se faire que sur la base d’un fantastique où l’illusion d’une scientificité venue des sciences dures joue à plein. La dissolution consécutive de la prospective et de ses objets particuliers étant accomplie, la fuite en avant dans l’interdisciplinarité est nécessaire. Mais comme elle ne résout rien, le retour à la bonne vieille mécanique de la systémique avec ses décompositions en éléments et variables — bref à toute la boîte à outils dont s’harnachent les prospectives qu’ils récusent — est fatal. Voilà comment on en arrive à prouver exactement le contraire que ce qu’on annonçait.
Voilà aussi comment on trace des frontières abstraites entre science et non-science au nom d’une rationalité qu’on n’a jamais maîtrisée. Un exemple ? Nos auteurs écrivent (p. 65) « L’expression de P. Massé sur les “faits porteurs d’avenir” a fait fortune. Mais personne n’a jusqu’alors indiqué comment on pouvait les repérer. Parce que scientifiquement c’est impossible » . Bien qu’ils fassent eux-mêmes assez souvent usage de l’expression pour tous les éléments qui leur semblent justifier leur parti-pris méthodologique (mais c’est ici leur désir qui repère), on ne peut que sursauter devant une telle affirmation. Le statut de l’anomalie dans l’histoire des sciences la contredit totalement : c’est Laplace et la détection d’une planète qu’on ne voit pas, mais qui perturbe les calculs normaux, c’est Lavoisier et l’oxygène isolé à partir d’anomalies rétives à la théorie du phlogiston, c’est la pratique des astrophysiciens ou de la tectonique des plaques qui décodent dans le cosmos ou la croûte terrestre les signes de phénomènes à venir. Mais il n’y a pas que les sciences dures qui, dans leur évolution ou leur pratique, travaillent sur les phénomènes ou les « obstacles » en les traitant comme des signes de ce qui peut advenir. Toute la médecine clinique et la psychanalyse sont fondées sur l’approche des symptômes et qu’est-ce qu’un symptôme sinon un fait — scientifiquement construit — porteur d’avenir (nature de la maladie, logiques d’évolution possibles, stratégie thérapeutique) ? La phrase de P. Massé n’est peut-être qu’une « intuition », mais elle mérite un autre traitement. Ce dernier exemple nous permet de préciser l’irrationnel qui caractérise cette démarche : c’est celui d’un positivisme qui s’aveugle sur les réalités des constructions scientifiques elles-mêmes.

L’irrationnel à l’œuvre : la question du temps

Ce positivisme apparaît à la fois comme un fantasme scientiste glorifiant abstraitement « la science » et comme une violence réelle faite aux sciences réelles. La question du temps en est un des révélateurs. Car il est — lui aussi ! — « le fondement principal de la prospective » mais il « en est aussi le grand absent » (p. 15). Décidément, l’essence ou les fondements de la prospective n’ont pas de chance. On ne peut qu’être d’accord avec l’idée cependant : il est, en effet, impensable qu’une discipline toute tournée vers le futur puisse faire abstraction du problème du temps.
Après avoir noté l’aspect rhétorique des temporalités fixées en général à la réflexion prospective : 2010, 2015, 2020… ils poursuivent en affirmant que « la prospective sert à comprendre le présent et le passé » (p. 23) et, toujours d’accord avec eux (car sans intelligence du passé et du présent comment prétendre au futur ?), on croit voir poindre le bout du nez de l’histoire et la mise en œuvre de l’interdisciplinarité : « Le temps est aussi le fondement de la prospective. Son point de départ dans l’acception moderne que lui a donnée Gaston Berger, est une réflexion sur le temps inspirée par la philosophie de Bergson et Valéry » (p. 51).
Révérence gardée envers Valéry, Bergson et Berger, nous aurions attendu les noms de Braudel, Febvre, Labrousse, Chaunu, Ariès, Vernant, Finley, Veyne, Toynbee et même, pourquoi pas, Michelet. Toute une discipline est là, avec ses débats et ses contradictions certes, mais qui fournit une panoplie de praticiens et de penseurs du temps et de la réflexion dans le temps. Nous avons dû rater quelque chose dans le raisonnement : l’analyse de la notion de processus.
Mais qu’est-ce qu’un processus ? « Le processus est séquence de phénomènes dynamiques, en mouvement (p. 50). Le voilà donc, enfin, le réel (les phénomènes) que nous recherchions tant ! Le voilà avec sa modélisation (le processus) ! Erreur profonde car sa définition se poursuit ainsi : « C’est tout changement dans le temps de matière, d’énergie ou d’information qui se produit dans le système traitant ces variables d’entrée et menant aux variables de sortie » (p. 51). Qu’il y ait de l’information dans un « système » (c’est-à-dire dans, nous l’avons vu, le produit d’une modélisation) nous en sommes d’accord, mais qu’il y ait de la matière et de l’énergie, cela nous dépasse. On comprend dès lors que ce qu’ils appellent « phénomène » ne se passe pas dans le réel que le système est supposé modéliser, mais seulement à l’intérieur du modèle.
Ce mouvement décrit la réalité de la modélisation systémique effectuée : une sorte de conceptualisation archétypale qui n’a plus rien à voir avec la réalité. C’est pourquoi on aboutit à cette définition : « Le processus a ses racines dans l’état du système, dans les relations intrants-extrants, dans les unités de transformation de ceux-ci » (p. 51). Cette méthode très particulière de modélisation interdit en fait toute itération possible avec l’objet réel qu’elle veut modéliser, elle est totalement circulaire. On comprend pourquoi J. M. Smith, déjà cité, pouvait décrire sa gêne devant les opérations des systémiciens en ces termes : « (Ils) pratiquent une science détachée des faits. Un fait, pour eux, est au mieux un extrant d’une simulation informatique : il est rarement un fait lié au monde ».
Comme il n’y a jamais dans cette problématique de modélisation digne de ce nom et capable d’affronter à une itération critique, comme il n’y a pas d’objet « lié au monde », le temps de la prospective ne peut être que celui de la commande, c’est-à-dire celui voulu par le commanditaire. Et comme cette systémique n’a pas d’objet spécifique ni de capacité à penser son affrontement au réel, nos auteurs sont contraints à une proposition curieuse, celle d’un « axe de recherche » sur ce qu’ils appellent la table des temps. Ils ne vont rien chercher dans la pratique réelle des historiens, ils espèrent pouvoir élaborer un code des temps — adaptés aux fameux processus ! — et qui va leur permettre de les temporaliser : « la prise en considération des temps des processus naturels et sociaux introduit une donnée quantitative au module d’analyse des processus, la configuration « actionnée » et alors « temporalisée » (p. 64). Pauvre temps, réduit à une donnée quantitative ; pauvres processus dont on avoue qu’on les pensait, jusque-là, en dehors du temps ! Dans ce projet, le temps n’est plus qu’un intrant destiné à compléter quantitativement l’extrant processus. Et voilà pourquoi votre fille est muette !
Totalement muette même sur l’histoire en tant que discipline, dont l’usage n’est jamais qu’incantatoire et payé par une incroyable violence faite à ses concepts. Curieuse pratique de l’interdisciplinarité. F. Braudel avait repéré ce genre de biais dans son approche des rapports entre histoire et sociologie : « Comment l’historien se laisserait-il convaincre ? […] Il s’aperçoit vite que ce temps caméléon marque sans plus, d’un signe supplémentaire, d’une touche de couleur, les catégories antérieurement distinguées » . Le temps, « dernier venu », caractérise la prospective qu’on nous propose ici, une prospective sans histoire(s).

Un spectre hante la prospective systémique : la divination

La prospective que nous offre l’approche systémique ressemble à une « science » de fantômes. L’histoire désincarnée qu’elle nous raconte est une histoire de la violence exercée à l’égard de la rationalité des disciplines dont on prétend se servir. Comment s’exerce cette violence sur le plan pratique, en dehors de concepts que nous avons analysés ? Grâce à deux fantômes structurants pour la méthode : le commanditaire et le prospectiviste lui-même.
Le commanditaire est le grand absent/présent de tout le dispositif. Non seulement l’exercice prospectif n’existe que par la commande, mais la commande est, en elle-même, un moment systémique de la modélisation. On peut s’en étonner, car le projet de faire de la prospective une discipline universitaire autonome passe par sa capacité à se proposer ses propres objets de recherche (ses propres commandes, si l’on veut). Or, entre la structure de la commande externe et celle de la commande interne dans une discipline, il existe une différence déterminée par la commande interne dans une discipline en cause, la spécificité de ses objets et la précision de la rationalité qu’elle met en œuvre et dont elle dépend. Dans la prospective systémique, rien de tout cela n’est examiné. C’est pourquoi le commanditaire finit par régir le temps de l’exercice prospectif et disparaît, en tant que relation fondamentale de pouvoir de cet exercice ; c’est pourquoi on ne le retrouve plus dans le champ des « acteurs ».
Le commanditaire ne pratique pas de violence au sens propres du mot : dans sa réalité, il fait une commande liée à ses intérêts et à sa démarche d’action, stratégique ou non. Le commanditaire est ce qu’il est. La violence commence à l’intérieur de la démarche prospective, quand aucun examen digne de ce nom n’est fait des relations, voire des contradictions existant entre la structure de la commande et les possibilités de connaissances réelles de la prospective. Le commanditaire et ses commandes deviennent alors dans la démarche une statue du commandeur, absente mais dictant sa loi à un exercice qui toute chance de se transformer en structure-alibi. Éluder le problème des différences entre production de connaissances et intérêts de l’action n’est pas un bon service à rendre ni à la prospective ni à l’élaboration des stratégies concrètes du commanditaire.
Le prospectiviste, lui aussi, devient fantomatique dans cette démarche. Non seulement parce qu’il évite de questionner sa rationalité, ni parce qu’il ne pense pas celles des autres disciplines, non seulement parce qu’il manipule une métaphysique systémique désincarnée, mais parce que, comme possédés par leur propre logique, nos auteurs le placent dans le rôle de l’invisible main : « Le prospectiviste doit avancer masqué » (p. 35). Il ne doit pas afficher la méthode qu’il adore, il doit « la faire découvrir » (id.) aux autres au cours de l’exercice. Quand on considère l’ensemble des a priori sur lesquels elle repose, les différents coups de force qu’elle requiert, l’irrationnel qu’elle développe on ne peut qu’être inquiet sur cette « découverte » qui ressemble à une manipulation des « faits », des « représentations » et peut-être des « acteurs ».
L’ensemble de ces absences, ce ballet d’abstraction, cette ronde de fantômes bouclée sur elle-même, nous révèlent la forme de l’irrationnel qui traverse cette prospective-là, la nature du grand spectre qui la hante. La proposition d’une « table des temps » le fait apparaître : cette volonté classificatoire générale, ce fonctionnement en « tables » et en « codex » est la répétition exacte — jusque dans sa morphologie — de la méthode divinatoire la plus structurée, celle des devins mésopotamiens que décrit J. Bottero . Ce geste précis, nous l’avons déjà repéré dans le projet de « mettre à plat les connaissances acquises dans les différentes disciplines » et dans l’idée — proprement invraisemblable si les mots ont un sens — de « dresser l’inventaire de ce qu’on ne connaît pas » (p. 27). en refusant de poser la question du rationnel spécifique de la démarche prospective, nos auteurs tombent dans le piège dénoncé par M. I. Finley : « Sans hypothèse, il n’y a pas d’explication ; il n’y a que du reportage, de la taxinomie brute, de l’érudition au sens le plus étroit » . Détaché de toute connaissance positive par la méthode elle-même, ce geste reformule l’attitude des devins. A force de poursuivre le dragon, on devient dragon soi-même disait Nietzsche.

La prospective, une mission impossible ?

Est-il donc illusoire de faire de la prospective et de lui assigner une rationalité précise ? Les deux questions sont liées, car comment aider la décision sans une réflexion sur la valeur de cette aide ? La prospective, bien que tournée vers l’évolution future est un art du présent dont les buts sont à la fois d’opérer un recul critique et de formuler les potentiels sur lesquels la décision s’aveugle. L’absence de success story en prospective permet de mettre en doute son existence sous la forme dont on l’attend… en vain, c’est-à-dire comme science de l’avenir. Il convient, pour conduire des travaux lourds critiques sur des problèmes concrets, les seuls utiles, de cesser d’imaginer l’avenir, de faire de l’anticipation et de vouloir se représenter le futur. Mais cela n’est pas simple, dans le cadre de l’État, ou ailleurs. Les meilleurs éléments d’une prospective ne sont pas entendus : ainsi, lorsque quelques rares esprits imaginaient, dans le contexte de la bipolarisation Est-Ouest, l’éclatement de l’U.R.S.S. en son centre et non sur ses côtés ou que quelques personnalités isolées mettaient en garde sur les conséquences des tensions en ex-Yougoslavie avant l’éclatement de la guerre.
Aider les décideurs n’est pas légitimer leurs a priori, mais réduire leur cécité en soumettant à leur regard, les hypothèses et les évolutions possibles qu’ils ont implicitement écartées. Pour échapper aux travers de la légitimation, la prospective ne devrait donc pas se focaliser sur les objets déjà brûlants à l’évidence mais se concentrer sur les potentiels du présent qui maintenant et de façon massive sont négligés, exclues du champ de vision. En ce sens, ni la structure de la commande ni les présupposés qu’elle contient ne devraient échapper à une élucidation. Art du présent, la prospective doit aussi être un art critique. Une telle démarche n’est pas aisée, mais elle n’est pas impossible. Comment poser la question de sa rationalité ?
A partir de cette dimension spéciale de notre conception du temps qu’est le futur. Les sciences sociales et humaines ne peuvent se dire scientifiques que par l’étude d’objets présents ou passés. L’existant ou les traces de ce qui a existé détermine le champ de leur pratique ; quelles que soient leurs théories et leurs outils, la dimension temporelle « présent » ou « passée » est intérieure à leur objet, c’est la dimension de ce qui est ou a été réellement. Tout économiste sérieux, tout sociologue, tout historien, sait que lorsqu’il sort de ces bornes, il quitte du même coup le champ particulier qui le définit, lui et sa rationalité, comme « scientifique ». Même les sciences de la nature, pourtant prédictives, se méfient de cette sortie. Le prospectiviste, lui, l’effectue tous les jours.
La difficulté est là : reconnaître que dans l’attitude prospective on est sorti de toutes les postures dites rationnellement scientifiques, qu’on est dans un autre cadre. Ce n’est pas en s’entourant d’un aréopage de sociologues, de démographes, d’économistes, etc., qu’on parera à ce problème, car dans l’exercice on n’est pas là pour faire de la démographie, de l’économie… mais de la prospective ! C’est-à-dire qu’en entrant dans le groupe de prospectivistes, ces scientifiques laissent leur scientificité au vestiaire. Ne pas le voir, c’est fantasmer sur leur rôle et leur science ; ce qui explique la fréquente formation de « groupes dominants » à l’intérieur des équipes de prospective qui, dès lors, fonctionnent sur une rationalité imposée. Qui ignore que la posture spécifique de la prospective, qui consiste à réfléchir à partir de ce qui est ou a été sur ce qui n’est pas encore, transforme toute vérité scientifique du moment en dogme ?
Un exemple nous en est fourni par l’intervention de Raymond Aron devant la commission France 1985 du Plan en 1965. Pour les économistes de ce groupe, le plein emploi était une hypothèse constitutive de leurs projections et par définition les crises ou les ruptures étaient reléguées au magasin des vieux accessoires : « La commission “1985” supposait que jusqu’à cette date les taux d’après-guerre ne diminueraient pas […] et que les nouveaux taux (5 à 6%) pouvaient représenter la nouvelle norme. Quand je fus invité à “plancher” […], j’exprimai immédiatement mon doute sur la perpétuation de ce taux […] admis par l’hypothèse. […] Je ne disposai, à l’époque, d’aucun argument décisif pour fonder mon scepticisme ; celui-ci fut accueilli avec politesse et indifférence » . Cette anecdote est révélatrice, elle montre qu’aucun participant à un travail de prospective n’a plus d’autorité scientifique ou rationnelle qu’un autre.
Tous sont égaux dans l’écart prospectif, dans le passage au futur. Aucun n’imagine de la même manière, mais tous imaginent et hors d’un vrai débat il n’est pas d’argument d’autorité sur la « bonne idée », même quand elle semble « choquante ». Dire que l’écart prospectif nous fait sortir des champs de la rationalité habituels, c’est dire qu’il nous fait entrer quelque part. Notre hypothèse est que nous entrons dans un univers sémiotique qu’il faut penser comme tel pour expliciter la rationalité spécifique de l’acte prospectif.
Supposons un cas d’école et une temporalité acceptée du type « le travail à l’horizon 2015 » ou « la concurrence japonaise dans les vingt ans à venir ». Dans tous les cas, il s’agira à partir de l’analyse de la situation présente de produire une image possible de la situation ou de l’objet à l’horizon fixé. On décide en général d’exprimer ces logiques d’évolution en scénarios (avec une gradation entre eux). Mais une logique d’évolution est un parti-pris sur la structure hiérarchisée de l’objet qu’on examine dans le présent. L’histoire pourra, quand c’est possible, nous aider à mieux comprendre l’état actuel de ce présent mais, pour l’avenir, le prospectiviste est nécessairement amené à privilégier les traits dominants actuellement dans son objet, au détriment de ce qu’on appelle les « faits » marginaux, secondaires.
Ce sont ces aspects dominants qui, en général, sont les objets de l’analyse et de la logique d’évolution : ce qu’on appelle les faits significatifs. L’ambiguïté de l’exercice prospectif tient à cette sélection de ce qui fait sens dans le présent. Ce sens est fourni et par le débat et par les apports des différentes disciplines sollicitées, mais rien ne peut nous assurer que cette hiérarchie de traits dominants ou significatifs ne sera pas invalide d’ici vingt ou trente ans. L’exercice prospectif, en tant que spécifique, relève donc d’un choix d’interprétation sur le réel qui va évoluer. Choix parce que rien, rationnellement, n’interdirait de faire un choix différent et de s’intéresser, par exemple, aux faits marginaux, périphériques, secondaires, aux détails. Et c’est une des pistes les plus fécondes pour résister aux idées reçues et aux hypothèses implicites de la décision : des problèmes comme ceux de l’environnement ou des banlieues ont ainsi fait retour de façon « forcée » et mal maîtrisée dans le champ de la décision qui, longtemps, les avait tenus pour périphériques.
S’il y a choix d’interprétation, c’est que la modélisation du réel opérée est tout entière une activité symbolique qui hiérarchise des signes perçus comme importants, comme représentant bien les aspects fondamentaux du réel. On croit que ces signes sont « naturels », c’est-à-dire que c’est le réel qui se donne à voir, mais cette croyance est un leurre produit par l’adhésion naïve à une « rationalité » : le réel ne fait pas signe, il ne fait rien, il est et devient. C’est l’acte prospectif qui l’articule et le profère en signes logiquement liés. En ce sens, il y a une grande parenté entre la prospective et l’histoire : « les faits ne sont pas des objets bruts qui son là, attendant d’être découverts par l’historien. […] Les historiens, dirait Droysen, doivent savoir ce qu’ils cherchent ; c’est dire qu’il existe aussi de mauvaises questions : alors c’est tout l’ensemble qui est faux, même si dans cet ensemble chaque fait est exact » .
La rationalité de la prospective ne peut être cherchée dans les sciences de la nature. Elle relève d’un tout autre modèle épistémologique, de type interprétatif, élaboré et à l’œuvre à l’intérieur d’une série de disciplines : médecine clinique, police scientifique, psychanalyse, histoire… Ce modèle que nous appellerons sémiotique requiert une attitude particulière (celle du chasseur, du détective ou de l’analyste) : suivre des pistes, traquer des objets absents (le gibier, le coupable, l’évolution future) de les construire comme objets de la pratique à partir de traces, d’indices interprétés au moyen d’hypothèses comme des signes et des symptômes. C’est à l’intérieur de ce modèle que l’expression de P. Massé sur les « faits porteurs d’avenir » prend tout son sens. C’est en partie grâce à lui que l’on pourra rapprocher la prospective, comme art critique du présent, de sa vocation d’aide à la décision.