Cloclo(vis) et les clodettes : l’histoire entre science, idéologie et mythe

Cloclo(vis) et les clodettes : l’histoire entre science, idéologie et mythe

Dominique Franche

Les praticiens des sciences molles, humaines et sociales, souffrent souvent d’un complexe par rapport à leurs collègues des sciences dures, dont ils envient le statut respecté. Poussés par leur désir de scientificité, certains, plus frustrés que d’autres, ont tenté de dégager des lois générales d’organisation de la société, de la psyché, de l’espace, ou du devenir historique. En vain : malgré tous les stimulants d’apparats mathématiques, informatiques, ou pseudo-expérimentaux, la « science » de ces impuissants de l’abstraction ne durcit pas et les vérités absolues leur demeurent impénétrables. Condamnés à discourir, ils sont souvent navrés par les utilisations politiques de leur savoir, du moins quand ils n’en tirent pas profit, tandis que le public, désorienté par la pluralité contradictoire de leurs interprétations d’un même phénomène, ne leur accorde guère de crédit. Les voilà qui doutent devant le crâne de Descartes : être ou ne pas être scientifique… rêver peut-être… Ou de se défendre : nos savoirs reposent du moins sur des méthodes scientifiques qui les séparent de l’idéologie — entendue ici comme « concept épistémologique à fonction polémique, appliqué à ces systèmes de représentations qui s’expriment dans la langue de la politique, de la morale, de la religion et de la métaphysique » , et opposé par Marx à la science des hommes qu’il prétendait fonder.
Pourtant, cette séparation apparaît d’usage délicat dès la première analyse : il suffit d’ouvrir n’importe quel ouvrage de sciences humaines un peu ancien pour le trouver obsolète ou simplement « daté », marqué par la façon dont on raisonnait autrefois, c’est-à-dire, peut-être, par une idéologie passée. Quel sont donc les rapports qu’entretiennent les sciences humaines avec l’idéologie ? Pourquoi seraient-elles incapables de s’en séparer ?
On se concentrera sur le cas de l’histoire, choisie en raison de son ancienneté et parce qu’elle a produit en France le travail le plus fécond depuis le siècle dernier. Et, plutôt que d’en parler en général, on s’appuiera sur le cas de Clovis et de son baptême, dont la célébration du mille cinq centième anniversaire donna lieu l’an passé à une clovicite aiguë : profusion de célébrations officielles, déferlement de livres comme on en voit rarement dans le petit monde des historiens, mais aussi polémiques et manifestations d’opposition. Mille cinq cents ans après l’événement, la violence du débat indique que le fier Sicambre n’était pas seul en cause : l’idéologie se trouvait mêlée à l’histoire, dans son usage social comme dans la pratique des historiens. Peut-on en déduire que l’histoire est une idéologie, voire un mythe ?

L’usage social de l’histoire : les représentations de Clovis

Pourquoi tant de haine autour d’un baptême au millésime douteux et de la visite d’un vieil homme malade ? Certes, était condamnable l’attribution de fonds publics à des célébrations religieuses, en contradiction avec la loi de 1905 relative à la séparation de l’Église et de l’État, et l’on aurait souhaité que fussent incités à plus de réserve certains fonctionnaires, tel l’inspecteur d’académie de Reims invitant à organiser un concours de dessins et affiches sur le thème « Le XVe centenaire du baptême de Clovis, acte fondateur d’une nation » . Mais on pouvait s’attendre à tout de la part d’un gouvernement tolérant qu’un préfet Marchiani invoquât publiquement ses convictions chrétiennes pour justifier des décisions contestées.
Cependant, l’irrespect de la légalité républicaine n’a pas constitué le fond du problème. C’est autour de la représentation du baptême de Clovis que la polémique se cristallisa. Lors de son entrevue avec le pape, en janvier 1996, Jacques Chirac avait présenté la plongée du Franc dans l’eau bénite comme « sans doute l’un des actes fondateurs de la France ». Les républicains attachés à la fondation de la nation par la Révolution ne pouvaient manquer de protester, d’autant que s’ajoutèrent à cela diverses provocations. Alors que Clovis fut baptisé à Noël, ou peut-être à Pâques, la célébration de la messe pontificale à Reims, ville des sacres, était annoncée pour le 22 septembre, jour anniversaire de la proclamation de la République et du début du calendrier révolutionnaire . Et que dire de l’itinéraire choisi ! Si Tours était incontestable pour rendre hommage à saint Martin, évangélisateur de la Gaule, et à Clotilde qui y finit ses jours, si Reims, ville supposée du baptême, se justifiait, on ne voit pas ce qui pouvait causer les haltes en Vendée et à Sainte-Anne-d’Auray, patronne de la Bretagne et des chouans, hormis les intrigues politiques de quelque fou du Puy. Une cohérence se dégageait de tels choix, au symbolisme renforcé par la personnalité du pape : la célébration, à l’occasion du baptême de Clovis, de la Contre-Révolution. On passait de la commémoration historique à la manifestation politique, de l’histoire à l’idéologie anti-républicaine, sous couvert d’une « visite de chef d’État ». Les gouderies du bicentenaire de la Révolution n’avaient, elles, pas versé dans le symbolisme anticlérical, et l’on aurait pu espérer la réciproque.
L’incendie, dès lors inévitable, et soigneusement attisé par les épiciers de la presse et de l’édition, a donc ravagé colonnes des journaux et éventaires des librairies pendant un an. On a vu ce débat d’un autre âge, certainement plus important que le chômage et la montée du Front national, prendre la tournure d’une affaire d’État. L’Institut François-Mitterrand se fendit d’un communiqué niant toute implication de son saint patron, contre Michel Rouche affirmant que l’ancien président avait décidé cette commémoration . Prudemment, Jacques Chirac n’assista pas à la messe de Reims. Surtout, devant une levée de boucliers qui n’avait visiblement pas pour but de le hisser sur le pavois, la papamobile négocia habilement un virage pour contourner la chicane : à Tours, Jean-Paul II ne décrivait plus le baptême de Clovis que comme « un des moments marquants » des origines de la France . A Reims, il prit soin de ne pas l’assimiler à l’acte fondateur de la France, insistant sur la conversion de Clovis et de ses « compatriotes baptisés avec lui » en tant que résultat d’une méditation et d’un choix individuels. A l’apostrophe « France, qu’as-tu fait de la promesse de ton baptême ? », répondait cette fois la plus prudente invitation « à dresser un vaste bilan spirituel de “l’âme française” ». Mais la « techniscénie » (en français, son et lumière) de Reims, intitulée Clovis et la naissance de la France, se caractérisait par un prosélytisme digne des célébrations tenues un siècle auparavant, avec un commentaire présentant le baptême comme « l’acte fondateur qui donna naissance à la France ».
La dérive de la commémoration historique vers la célébration idéologique a dépassé les limites à l’extrême droite. Le Pen, dans l’espoir de récupérer la grand-messe, a prétendu avoir été invité à Reims, ce qui était faux. Lui et Bruno Gollnisch ont célébré « l’acte fondateur » de la France, le premier disant de la France qu’elle restait profondément attachée à « sa » religion, le second se félicitant de l’« acte d’alliance des Gallo-Romains avec les Francs », qui « furent admis chez nous car ils avaient fait leurs les valeurs de notre peuple » — les militants auraient sans doute été désorientés par le Front fêtant la victoire d’un immigré. A la célébration organisée à la Mutualité par le Comité Clovis du catholique traditionaliste et frontiste Bernard Antony, où Le Pen, après avoir flatulé sa goualante anti-immigrés, appela les « politiciens » à « partir pacifiquement tant qu’il en [était] encore temps », le film De Clovis jusqu’à nous, la France écrivait l’histoire à sa façon : avant la Révolution, « avant tout antichrétienne » et organisée par les « sociétés maçonniques », « les choses n’allaient pas si mal dans notre pays » ; les Chouans ont défendu la « vraie liberté » cependant que « la droite catholique » était « à la pointe du progrès social » ; et, plus tard, Pétain « s’est efforcé de rassembler et protéger les Français » . Pendant la marche de Chartres à Reims organisée par les traditionalistes à la Pentecôte, marche dédiée au Franc salien, parmi drapeaux et bannières à fleur de lys, des pèlerins coiffés de casques francs ont su trouver les mots justes pour défendre la France chrétienne, menacée « par la juiverie et la franc-maçonnerie » selon l’abbé Aulagnier (supérieur de la lefebvriste Fraternité Saint-Pie-X), attaquée par « les rats voraces » suivant un prédicateur, l’abbé de Jorna, pour qui « la France de Clovis », vaincue par « la France de Valmy », ne serait plus « la lumière qui, grâce aux Croisades, éclairait tout l’Orient ». Et le prédicateur de poursuivre : « nous n’avons rien de commun avec ceux qui adorent le Coran », surtout au moment où, à en croire l’abbé Laguérie (curé de Saint-Nicolas du Chardonnet), « la guerre d’Algérie n’est pas finie », car « ce qui se passe là-bas arrivera bientôt ici » . Comme l’a dit l’abbé traditionaliste Guillaume de Tanoüarn, de la revue Certitudes : « Non, ce n’est pas un anniversaire que nous fêtons ; c’est le grand combat pour l’Occident chrétien qui continue » . Les convulsionnaires du Sacré Cœur se saisissaient de la francisque pour bouter les immigrés hors du territoire.
La réaction était prévisible. Les francs-maçons affûtèrent leurs truelles pour saper les fondations des commémorations cléricalo-chouanno-racistes, les adhérents du Réseau Voltaire chaussèrent leurs godillots pour écraser l’infâme, et tous de réclamer la dévaluation du Franc. Aux écrits ampoulés des champions de la Sainte Ampoule répondirent les pamphlets pesants des scaphandriers explorant les coins obscurs de la cuve baptismale. Il faut bien dire que ceux-ci, gênés par leurs semelles de plomb ou par l’absence de leurs « nègres » sur les plateaux de télévision, ont souvent déconsidéré leur cause quand on les a confrontés à des ecclésiastiques assez habiles pour les laisser gesticuler. Bon nombre de spécialistes reconnus ou improvisés des Visigoths, Ostrogoths et autres gogoths, ont profité de l’aubaine médiatique pour gonfler leur compte en banque ou leur notoriété grâce à livres ou articles vite écrits. Au fier Sicambre bon monarque catholique et fondateur de la France éternelle, a été opposé le tyran bigame, cruel massacreur de sa parentèle, ayant cyniquement exploité son baptême à des fins purement politiques. Mgr Lustiger de protester dans Le Figaro : « Pour attaquer le pape, on sacrifie l’histoire française : on n’hésite pas à la vendre par appartement ! » Il ne manquait d’ailleurs pas de cautions scientifiques : un colloque international d’historiens se tenait à Reims en même temps que la visite pontificale, à la plus grande joie des amateurs de tourisme universitaire et de Champagne.
L’orientation politique des propos, surtout à l’extrême droite, effaçait l’histoire au profit de représentations idéologiques. Mais point besoin non plus d’être historien pour voir dans la polémique opposant l’Église officielle, appuyée par le gouvernement, à ses adversaires, une polémique idéologique et non pas historique : le dernier avatar du débat sur la laïcité.

L’histoire, une idéologie ? L’historien comme Pénélope

Devant tous ces discours, où trouver un bon Clovis pour passer de l’idéologie au savoir ? Dans le tombereau de livres déchargés à l’occasion de la commémoration, deux critères permettent d’opérer une sélection. D’abord le fait qu’ils résultent d’une trop élémentaire compilation de quelques ouvrages plus anciens écarte la plupart d’entre eux . Mise à l’écart souvent confirmée par la présence de propos politiques ou religieux qui n’ont rien à voir avec l’histoire du Franc. Ainsi, Pierre Chaunu, chroniqueur au Figaro, journaliste à Radio Courtoisie — la « radio libre du pays réel » —, et parfois, dans le passé, historien en Sorbonne auteur de pesants ouvrages, divague-t-il de Clovis, prétexte fort brièvement évoqué, jusqu’au massacre des harkis (p. 308) avant de terminer sur son habituel appel à la natalité. On peut ranger dans la même catégorie les pamphlets de D. Jamet et de P. Bergé, l’essai, du moins revendiqué comme tel, de Paul-Marie Couteaux, ou les écrits des chouans de service : Euloge Boissonnade, dont la dédicace aux moines de Tibéhirine « lâchement assassinés par les islamistes » donne le ton, ou Anne Bernet, également auteur de Les grandes heures de la chouannerie, pour qui « priver un peuple de ses racines et de sa langue est le plus subtil des génocides » et qui publie chez… Clovis — ci-devant Fideliter, éditions intégristes. Restent deux synthèses très académiques , et les meilleurs ouvrages : le Clovis de Michel Rouche — que l’on peut compléter par le Dictionnaire des Francs de Pierre Riché et Patrick Périn, trop particulier pour être comparé aux autres —, et celui de Laurent Theis .
Un tel classement est vite établi par un praticien de l’histoire. En résulte-t-il une possibilité de définir les historiens « sérieux » ? Par leur position politique ? Évidemment non : sont recalés livres « de gauche », « de droite » et « d’extrême droite », alors que la compilation de Francis Dallais, directeur d’une revue « d’histoire et de philosophie légitimiste », n’est pas déshonorante, malgré sa partialité et une préface parlant de la Révolution comme du « grand naufrage de la fin du XVIIIe siècle ». Par leur position dans la société, et plus précisément par rapport à l’Université ? pas davantage. Chaunu, et le fier si courbe qui lui sert la soupe d’indécente manière — allant jusqu’à le comparer à Michelet ! —, ont commis un livre bourré d’approximations, voire de contradictions et d’erreurs, qui érige la conversation de salon au rang de méthode historique et n’analyse ni Clovis, ni son mythe qu’il se contente de survoler dans un style à la Jean-François Chiappe. L’ennuyeux « livre d’atmosphère » (p. 20) de ces enseignants de Paris IV (la Sorbonne) montre que vivent toujours les Sorbonnagres moqués par Rabelais, et que les « historiens » de l’Université n’écrivent pas forcément des livres d’histoire, au contraire de Laurent Theis, qui est… secrétaire des débats à l’Assemblée nationale. Mais l’étiquette importe pour donner l’onction scientifique, à tel point que chacun l’utilise : outre Chaunu et son satellite, outre le sérieux M. Rouche, R. Mussot-Goulard est présentée comme maître de conférences à Paris IV, alors que son insipide résumé n’offre guère d’intérêt ; M. Laforest dit aussi être « enseignante à la Sorbonne », ce qui ne signifie rien depuis la multiplication des chargés de cours recrutés sans concours, surtout quand on ne précise pas ce qu’elle enseigne — après lecture, on espère que ce n’est pas l’histoire —, et l’éditeur de L. Theis passe sa fonction sous silence, préférant rappeler qu’il « a enseigné l’histoire en Sorbonne ». C’est qu’il faut être « accrédité » par le milieu des historiens professionnels, il faut y être « agrégé », pour qu’un livre soit considéré comme discours historiographique, et non pas comme vulgarisation, constatait Michel de Certeau . Pourtant, les ânes prennent leurs aises dans les écuries du savoir au préjudice des purs-sangs, alors qu’un Philippe Ariès, non universitaire, a écrit de meilleurs livres d’histoire que la plupart des « historiens », qualifiés à tort par leur position sociale. Pourquoi ? L’Université est un « univers impitoyable », où chacun défend son pouvoir, entre autres en recrutant de serviables incompétents, qui commettent ensuite des livres peu empreints de savoir historique, mais souvent très marqués d’idéologie. Les jeunes ne prennent pas le risque de dénoncer les supercheries de leurs aînés, et les plus âgés savent que leurs collègues se vengeraient sur leurs étudiants en cas de rupture de la courtoise omerta. Sic transit gloria Universitatis !
Reste le contenu des livres. Revenons donc à nos deux critères. Le premier, le rapport aux sources, est essentiel. A. Leroi-Gourhan disait que l’on ne pouvait pas faire d’archéologie « par pioche interposée », en se contentant des rapports de fouilles sans aller sur le terrain. De même, une compilation sur Clovis reste une compilation, pas un livre d’histoire, si l’auteur ne se rapporte pas aux sources. Pourquoi ? L’histoire appartient à ce que C. Ginzburg nomme les « disciplines indiciaires », au même titre que la chasse — qui aurait selon lui donné naissance à ce paradigme —, la médecine, l’archéologie et autres savoirs . Les indices sont, en un sens, donnés. Dire qu’il n’y a aucun « donné » en histoire serait tomber dans un idéalisme à la Popper, ou à la Althusser . Mais ce « donné » est sélectionné et interprété différemment selon les chercheurs. Ses silences mêmes, les absences que Leroi-Gourhan nommait « témoins négatifs » , peuvent apporter des informations à qui sait les questionner. En sciences humaines, un travail de seconde main, possible à condition de confronter différents regards, a donc peu de chances d’être satisfaisant. Il faut voir et critiquer soi-même les sources. Les citer avec le moyen de les retrouver est une règle élémentaire, bien que trop peu respectée en France — sont responsables nos éditeurs, ennemis des notes jugées nuisibles à la vente —, précisément parce qu’elles peuvent être vues différemment. Par ces « petites références tatillonnes », disait Marc Bloch, on peut « tendre le cou, d’avance, à la réfutation » , ce que rend impossible le filtre d’auteurs consultés pour une paraphrase. Tel est le grand mérite du livre de M. Rouche, qui publie de nombreux documents en annexe, avec le texte original et son commentaire critique : on ne le suit pas forcément dans ses interprétations, mais il a l’honnêteté de donner les moyens de les mettre en cause à partir des sources, véritable laboratoire de l’historien, où celui-ci répète ses expériences en testant ses hypothèses.
Quelles sont les sources sur Clovis ? Plus nombreuses que pour des personnages antérieurs et postérieurs, elles restent rares : les copies d’une lettre de Clovis à un groupe d’évêques, de quelques autres à lui adressées, et c’est tout pour les sources directes, rédigées dans un style souvent obscur. On peut y ajouter les trouvailles faites dans la tombe de son père Childéric, et le Testament de saint Remi. Quant à l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, elle a été écrite une soixantaine d’années après la mort du roi, à une époque où la faible espérance de vie rendait exceptionnels les témoignages directs après un tel laps de temps, et, surtout, dans un but politique qui laisse présager plus d’une déformation. Le recoupement avec des données archéologiques lui donne d’ailleurs souvent tort . De même, la Vie de saint Eptade et la Vie de saint Vaast, écrites plus tard dans un but édifiant, doivent être abordées avec prudence. Avantage d’un corpus aussi limité : on peut le dominer assez rapidement quand on a l’habitude des méthodes de l’histoire, ce qui explique que L. Theis, pourtant non « spécialiste » des Francs, soit parvenu à écrire un bon livre, alors qu’une telle performance serait difficile sur un sujet plus récent. Inconvénient : ne possédant que quelques fils d’une trame passée pour reconstituer la tapisserie, les historiens aboutissent à des dessins différents, selon leur façon de combler les béances. Mais quelle est donc cette « science » des historiens ? Ni leurs fonctions universitaires, ni leurs interprétations contradictoires ne permettent de savoir qui a raison parmi eux. Il existe bien des méthodes, qui faisaient qualifier l’histoire par Lucien Febvre « d’étude scientifiquement menée, non de science » . Lui et Marc Bloch, voire Thucydide avant eux, ont cherché à dégager l’histoire de l’idéologie par ces méthodes, en posant des hypothèses et en menant des démonstrations dégagées de toute visée métaphysique ou politique . Les interprétations seraient ouvertes, non les méthodes de critique, externe et interne, des sources. Ce sont ces procédures de contrôle qui font la différence entre histoire et idéologie .
Toutefois, elles aussi sont sujettes à caution. En laissant de côté le problème des « documents » écrits pour la postérité dans un but précis, et celui des falsifications, les erreurs n’ont pas manqué, les chercheurs ne sont pas d’accord sur l’authenticité de certaines pièces — le Testament de saint Remi a ainsi été contesté —, et la nature du type de sources considérées comme historiques a évolué, admettant depuis peu les traditions orales, par exemple. En supposant que cette évolution aille toujours dans le sens d’un progrès, il serait présomptueux de dire que l’on ne fera pas mieux dans quelques décennies. Si l’étude « scientifiquement menée » de l’histoire exclut par conséquent de déclarer recevable n’importe quel document, s’il existe un « donné » historique non contestable, le caractère « scientifique » de l’étude qui le construit demeure relatif : « l’histoire, c’est une certaine manière pour une société de donner statut et élaboration à une masse documentaire dont elle ne se sépare pas » . Tout dépend de la « manière ». Point de science ici. L’histoire est un art, disait Georges Duby, un art littéraire parce qu’elle est un discours, un « récit véridique » pour Paul Veyne , une « fiction » pour Foucault. Pourtant, elle n’est pas un roman. Le praticien de cette discipline distingue vite livres de « bonne » ou de « mauvaise » histoire, et pas seulement à cause d’erreurs manifestes allant à l’encontre des sources reconnues. Ici entre en jeu notre deuxième critère, le mélange déplacé de propos politiques ou religieux à l’interprétation historique. Pour reconstituer la tapisserie, aux fils de la trame passée certains cousent maladroitement les éléments d’autres étoffes. Là intervient directement l’idéologie, qui, pour Canguilhem, « consiste dans le déplacement du point d’application d’une étude » . Quand A. Bernet écrit, par exemple : « En se faisant la championne des droits de Dieu, la monarchie franque, puis française, a permis à la civilisation de renaître et de croître à l’ombre de la Croix » (p. 12), on dérape hors du champ de l’histoire vers celui du prosélytisme, et la tapisserie devient patchwork, facilement perceptible parce que le « déplacement », ou le changement de texture et de couleur, est trop brutal.
Mais si le virage est négocié plus doucement, si les fils sont subtilement choisis et entremêlés, comment s’en apercevoir ? Michel Rouche certifie ainsi que la conversion de Clovis résulta d’un « long débat personnel où s’affrontaient l’interrogation religieuse et la conservation d’un pouvoir païen » (p. 253), en une démonstration sur laquelle les ecclésiastiques ne se sont pas privés de s’appuyer. Mais il s’est laissé aller sous l’emprise de ses affects, perdant toute prudence. Il s’appuie trop sur la Vie de saint Vaast, écrite en 642, donc fort longtemps après l’événement, en cachant le caractère hypothétique des conclusions qu’il en tire. Lui semble par exemple évidente la présence de Clovis à la bataille de Tolbiac, carte à l’appui, alors qu’elle demeure douteuse : Grégoire de Tours dit seulement que le Franc prononça le vœu de se faire baptiser lors d’« une guerre » contre les Alamans (Histoire des Francs, II, 30), et il mentionne plus loin la blessure que Sigebert le Boiteux, père d’un de ses alliés, reçut au genou pendant la bataille de Tolbiac livrée contre les Alamans (II, 37), ce qui n’autorise pas à penser qu’il s’agissait d’un même combat. Quel que soit d’ailleurs le lieu de la « guerre », le lien établi entre la conversion et l’obtention de la victoire peut très bien, comme l’a souligné K. F. Werner, s’expliquer par le désir qu’avait Grégoire de Tours d’établir un parallèle entre Clovis et Constantin . Il y a pis. Au long du chapitre intitulé « Le baptême et le diadème » (pp. 253-285), trop dépendant des seules sources catholiques, M. Rouche laisse parler son imagination, dans des phrases comme : « Remi dut probablement répondre à ses objections sur deux phrases du credo », la cérémonie du baptême fut « programmée comme une véritable rénovation, un renouvellement du monde, une seconde naissance de l’humanité », Clovis « était convaincu que le prince chrétien tirait son autorité d’ailleurs et non de lui-même », etc. Savoir ce que pense un contemporain est déjà difficile, mais à quinze siècles de distance, on nage en pleine empathie, voire en plein roman, et de telles affirmations ne sont pas plus historiques que celles de Jean-Paul II disant que Clovis, par le baptême, « fit le choix de renoncer à l’esprit du mal, à tout ce qui conduit au mal et à tout orgueil » . Aucun indice fiable ne permet de savoir si Clovis demanda le baptême après un cheminement spirituel, ni s’il devint un bon catholique. A l’inverse, rien ne permet d’affirmer qu’il agit par opportunisme, pas même le massacre de sa parentèle, fort peu catholique en apparence, mais compréhensible une fois replacé dans son époque. On ne peut que rappeler la règle de Marc Bloch : « Il y a des moments où le plus impérieux devoir du savant est, ayant tout tenté, de se résigner à l’ignorance et de l’avouer honnêtement » .
Le livre de M. Rouche, de loin le meilleur pour qui s’intéresse au monde des Francs, présente donc de graves défauts de méthode quand il traite de la conversion de Clovis, parce que l’auteur est probablement catholique. Lui reprochera-t-on de n’être pas objectif ? Vieux débat, dont la persistance, selon Arlette Farge, « montre clairement que la tension qui s’instaure entre le besoin de vérité, de résultats sûrs et l’élaboration de points de vue intéressant la communauté sociale fait partie de l’essence même de l’histoire » . Mais débat stérile, car l’objectivité ne peut pas exister : l’historien ne peut faire fi de ses conceptions, qui orientent les questions posées au « donné », il ne peut pas s’isoler du monde, non plus que les autres chercheurs en sciences humaines, dont N. Elias disait que « leur engagement conditionne par ailleurs les problèmes qu’ils ont à résoudre en leur qualité de scientifiques » . Au contraire, l’historien doit s’intéresser aux débats de son temps, sauf à tomber dans la pure érudition, ainsi que le rappelait Marc Bloch : « L’érudit qui n’a le goût de regarder autour de lui ni les hommes, ni les choses, ni les événements, méritera peut-être, comme disait Pirenne, le nom d’un utile antiquaire. Il fera sagement de renoncer à celui d’historien » . En revanche, sa démonstration doit être impartiale, ce qui est différent. On reprochera donc plutôt à M. Rouche sa partialité, probalement involontaire et due à un manque de rigueur. Néanmoins, son livre n’est pas de même nature que les délires des politiciens ou historiens improvisés, il cite ses sources et n’en déduit pas n’importe quoi. Dans son cas, il faut connaître les méthodes historiques et le sujet abordé pour déceler les biais dans ses interprétations et dans l’établissement des sources. Aucun historien ne peut prétendre à l’objectivité, mais on ne peut pas dire non plus que leur auteur est partial quand c’est probablement son inconscient qui s’y exprime. M. de Certeau d’en conclure : « Il est impossible d’éliminer du travail historiographique les idéologies qui l’habitent » . Dans ce travail, on ne doit pas mettre sur le même plan l’idéologie au sens de l’apparition, inévitable, de questions liées à l’époque et au lieu d’où parle l’auteur, avec la partialité, c’est-à-dire les manipulations résultant d’un acte intentionnel ou d’un défaut de méthode. Le problème est que l’on ne peut pas aisément savoir si l’acte est intentionnel : la bonne foi ne se mesure pas.
Ces « sciences » humaines n’ont donc guère de valeur ! Même leurs discours impartiaux se valent puisqu’ils ne dégagent aucune vérité et demeurent nimbés d’idéologie. Une telle conclusion, jointe à la croyance naïve dans la « construction sociale de la réalité » — qui oublie la résistance du réel —, peut déboucher sur le relativisme et parfois, sous couvert de tolérance, sur la négation de tout débat : si tout est idéologique, chacun apprend alors l’histoire de sa seule « communauté », ce qui ne risque guère de gêner les dominants, et certains, qui se réclament parfois de Foucault, pratiquent l’histoire identitaire que celui-ci rejetait avec force. La démocratie est alors en voie de dissolution. « Une fois que l’on a déclaré que savoir et idéologie étaient équivalents, il n’est plus nécessaire de débattre avec vos adversaires sur un terrain intellectuel ou d’entrer dans leur manière de voir. Il suffit de les diaboliser comme étant eurocentriques, racistes, sexistes, homophobes — autrement dit, politiquement suspects. »
L’histoire, par son « donné » et ses méthodes, n’est pourtant pas pure idéologie. Le savoir n’est pas seulement un ensemble de représentations, et les représentations ne sont pas seulement de l’idéologie. Certes, est morte l’histoire « objective », positiviste, qui prétendait reconstituer la vérité avant les critiques de Raymond Aron : « Depuis, c’est le temps de la méfiance » , car l’idéologie n’est pas entièrement extérieure au texte historique, parce qu’il « n’existe pas d’événement en soi, mais par rapport à une conception de l’homme éternel » , conception qui change avec le temps. C’est pourquoi M. de Certeau écrivait de l’histoire : « L’actualité est son commencement réel » . Les questions posées au passé changent, ainsi que, plus choquant encore, les procédures de véridiction — méthodes et donc sources. Parlant des poètes et historiens qui fabulaient autrefois de toutes pièces des dynasties royales, Paul Veyne constate qu’ils n’étaient pas des faussaires : « Ils suivaient la méthode alors normale pour parvenir à des vérités », avant d’ajouter de la méthode qui rend possible le savoir historique : « Chose à faire s’évanouir de mépris tout kantien responsable, ce transcendantal est historique » . L’histoire est historique, comme toutes les sciences humaines, comme les sciences en général. Un bon historien est ainsi celui qui respecte les méthodes admises en son temps par sa société. Il doit être impartial par rapport à ces méthodes, mais il ne peut pas échapper complètement à l’idéologie, à cause de son inconscient et du lieu d’où il parle. A. Koyré disait de lui : « C’est d’après les idées de son temps — et les siennes propres — qu’il entreprend sa reconstruction. C’est pour cela justement que l’histoire se renouvelle, et que rien ne change plus vite que l’immuable passé » .
Partant des mêmes éléments de la trame passée, les historiens d’aujourd’hui, nouvelles Pénélope, défont la tapisserie de ceux d’hier pour en tisser une nouvelle dans la vaine attente, non pas d’Ulysse, mais d’une Clio dont l’apparence serait enfin fixée.

L’histoire, un mythe ? Mythologie et identité

Puisque Clio change d’apparence selon les lieux et les époques, à quoi bon faire de l’histoire ? A quoi bon étudier les sciences humaines, toujours écartelées par la tension entre désir de scientificité, d’objectivité, et historicité de leur discours ? Bien qu’elles ne soient pas pure idéologie, elles en sont toujours empreintes sans que l’on puisse savoir à quel point. Seul le recul que donne le temps passé permet de détecter les « préjugés », et le terme « idéologie » est d’ailleurs devenu si insatisfaisant — où commence-t-elle ? idéologie pour qui ? — que Foucault le rejeta pour l’englober dans les « pratiques discursives », de façon plus impartiale.
Les livres sur Clovis ne se seraient cependant pas si bien vendus si l’histoire ne répondait pas à un besoin social, irréductible à la seule croyance. On peut être tenté de la voir comme un mythe. Le cas Clovis est alors exemplaire, car il se rattache clairement au mythe des origines nationales. Bernard Stasi a par exemple affirmé, se référant à Ernest Lavisse, « républicain pur et dur et, de surcroît franc-maçon » pour ne pas être accusé de cléricalisme : « Clovis, c’est la France […] comme l’avait été, avant lui, Vercingétorix, comme le furent tous ceux qui, après lui, ont dessiné les contours du territoire de notre pays, ont forgé la nation française, ont défini et exalté les valeurs sur lesquelles est fondée la communauté nationale » . De Gaulle faisait aussi commencer l’histoire de France avec Clovis. Pour certains, Clovis est le saint patron de la nation française, le cœur battant de l’Occident chrétien. Insister sur le baptême de Clovis comme acte fondateur de la nation, c’est réhabiliter les notions d’« âme collective », voire de religion d’État, au risque de dériver, comme l’a relevé le président du Réseau Voltaire, vers ce message : « Pour être Français, il faudrait être blanc et chrétien » . A ceux qui lui demandaient pourquoi les musulmans français n’étaient pas associés à la préparation des cérémonies, Marceau Long, président du « Comité pour la commémoration des origines : de la Gaule à la France », répliqua : « Le baptême de Clovis ayant eu lieu avant l’Hégire, il n’existait pas de musulmans à cette époque » . Ils n’existaient pas « à l’origine ».
Mythe ? Peut-être, mais surtout dangereuse mystification, ou idéologie, car « rien ne ressemble plus à l’idéologie que le mythe, lorsqu’il devient politique » , rappelle N. Loraux. Le Belge Clovis — il est probablement né à Tournai —, allemand par ses origines, n’a pas plus inventé la France catholique que Le Pen la démocratie. D’une part, Clovis a embrassé la religion de la majorité de ses nouveaux sujets, il ne les a pas entraînés par son baptême : saint Martin, mort un siècle avant sa conversion, avait déjà accompli son apostolat. D’autre part, l’idée de nation française, telle que nous la concevons aujourd’hui, est née avec la Révolution, et a été diffusée par les instituteurs de la IIIe République, avec moins de succès que celle de citoyenneté. Elle n’est évidemment pas sortie tout armée de la tête de Robespierre : elle résulte d’un long processus d’édification de notre territoire commencé avec l’avènement de Hugues Capet en 987, d’une part, et, d’autre part, avec la construction de l’idée de nation chez les habitants du royaume à partir du XIIe siècle . Pour sa part, Clovis se tailla un royaume dont les limites ne correspondaient pas à nos frontières, et qu’il dépeça lui-même entre ses héritiers. Il est vrai que, par son étendue, il représentait, avant l’Empire de Charlemagne, le premier grand État en Occident, mais Georges Duby était fondé à faire débuter l’histoire de France en 987, ce qui suscita d’ailleurs un beau tollé, et Carlrichard Brühl a montré depuis lors que l’on ne pouvait pas parler d’histoire de France, au sens propre, avant le début du XIIe siècle . On nous a dit encore que Clovis fut le premier à avoir adopté Paris comme capitale : à dire vrai, il demeura bien peu de temps en sa cathedra regni. Jacques Le Goff, dans son Saint Louis, assigne ce rôle à Philippe Auguste, donc bien plus tard. Encore précise-t-il qu’il en fit sa « principale résidence » plutôt que sa capitale, terme inadapté, voire anachronique — mais moins que lorsque P.-M. Couteaux fait de Clovis un bon républicain. La mystification, chrétienne ou républicaine, est risible aux yeux de l’historien : « L’histoire apprend aussi à rire des solennités de l’origine » , elle est « ingratitude du commencement revendiqué contre des origines refusées » .
Non, l’histoire n’est pas un mythe. Au contraire, elle se situe du côté du logos. Dans notre culture, le mûthos est depuis longtemps devenu l’opposé, l’« autre du discours vrai, du logos »,— narration et puissances divines d’un côté, démonstration argumentée et entités abstraites de l’autre — après avoir été du même ordre chez les Grecs les plus anciens . La tension qui existe dans ce logos n’est pas liée à son ancien lien avec le mûthos, qui n’existe plus, et qu’elle a remplacé : « L’histoire est sans doute notre mythe. Elle combine le “pensable” et l’origine, conformément au mode sur lequel une société se comprend » . Parlons donc plutôt de dimension mythique que de mythe. Cette dimension assure la cohérence d’un ensemble culturel, et pas seulement dans les « civilisations traditionnelles » où J.-P. Vernant la voit « à l’œuvre pour structurer, classer, systématiser, rendre assimilable, édifier une pensée commune, un savoir partagé » . Elle provoque des comportements individuels et collectifs. Telle est sa fonction, celle d’une mythologie, qui permet la vie en société en fournissant une identité sociale. Mais elle peut mener aux dérives identitaires. L’identité française forgée dans les écoles sous la IIIe République est, aussi, celle du colonialisme fondé sur le racisme. C’est pourquoi Suzanne Citron a appelé à mettre en question « les historiographies nationalistes léguées par le XIXe siècle et leur reconstruction téléologique de l’Histoire autour d’un État-nation posé comme pré-inscrit dans un lointain passé », attaquant Marceau Long et son idée de commémorer les événements qui auraient, siècle après siècle, façonné notre communauté nationale . La vision de l’histoire comme Histoire évoluant vers une fin, voilà le mythe inacceptable aujourd’hui, surtout quand il s’appuie sur la quête de l’origine : « L’origine est toujours avant la chute, avant le corps, avant le monde et le temps ; elle est du côté des dieux, et à la raconter on chante toujours une théogonie. » Laissons-la aux métaphysiciens. Sa réponse est mystification, que l’historien doit démystifier.
En insistant sur les hasards de l’événement et du changement, l’historien dissipe l’illusion identitaire. Il « explicite une identité sociale, non pas en tant qu’elle est “donnée” ou stable, mais en tant qu’elle se différencie d’une époque antérieure ou d’une autre société » . Voilà ce qui fait du livre de L. Theis le meilleur sur Clovis : il ne se contente pas de rappeler le peu que l’on sait du Sicambre, il expose les représentations successives auxquelles il a donné lieu, et il désamorce ainsi le danger du mythe de l’origine, car la « mémoire des représentations permet de voir plus clair que la simple réappropriation de l’histoire », elle peut « éviter un fâcheux retour du refoulé » , que M. de Certeau définissait comme « ce qui, à un moment donné, est devenu impensable pour qu’une identité nouvelle devienne pensable » . Ce refoulé a d’ailleurs resurgi pendant l’année Clovis. Accueillant le pape à Tours, J. Chirac a souligné que « la conversion du roi païen » avait scellé « l’union des peuples francs et gaulois » . A-t-il eu conscience de reprendre un discours de réconciliation nationale fort ancien ? Probablement pas. Et pourtant, on lit par exemple, dans un vieux manuel d’histoire destiné aux écoles catholiques, à propos du concile d’Orléans organisé par Clovis l’année de sa mort : « C’est là que fut commencé par les évêques, entre les idées, les mœurs et les lois des Gallo-Romains et des Francs, ce travail d’unité, qui, poursuivi avec persévérance à travers les siècles, contribua si puissamment à la formation de la nationalité française » . L’importance du symbolisme franc dans notre histoire politique contemporaine, caché sous les abeilles napoléoniennes ou la francisque de Vichy , vient de là : oint du Seigneur pour les catholiques, conquérant fédérateur pour les républicains du siècle dernier, Clovis était d’abord le roi des Francs, vainqueur des Gallo-Romains et à ce titre fondateur de l’unité nationale dans l’historiographie officielle à partir de Napoléon Ier, alors qu’auparavant les Francs étaient pensés comme les ancêtres des nobles, et les Gaulois ou Gallo-Romains comme ceux des roturiers . Rien d’étonnant à ce que Clovis et ses Francs ressortent de l’oubli à chaque crise de la France, surtout à droite et à l’extrême droite, promptes à se replier sur la communauté nationale et l’idée de race, éventuellement masquée par le vocable « ethnie ». Là est le risque de « retour du refoulé » le plus dangereux, et l’on regrette que L. Theis n’ait pas mieux replacé les représentations de Clovis dans le cadre de ce débat historiographique, central autrefois, oublié aujourd’hui que l’histoire a démystifié ce roi « envahisseur » en prouvant qu’il n’était pas un barbare, mais un protecteur romanisé des Gallo-Romains.

Expliquer, comprendre, raconter des histoires

L’année Clovis, une de ces commémorations devenues plus nombreuses à mesure que la crispation identitaire se renforce dans notre pays, avait pour but de montrer que la France a surmonté mille cinq cents ans d’épreuves, et qu’elle saura faire face une nouvelle fois. Qu’une polémique se soit cristallisée autour de Clovis n’est pas surprenant, car, comme l’écrit Robert Morrisey à propos de Charlemagne, lui aussi belge et allemand autant que français : « Sa puissance symbolique vient de ce qu’il constitue un site privilégié où se rejoignent et se confondent mythe, histoire et poétique. » C’est sur ce type de figures éloignées dans le temps que se font voir toutes les contradictions de l’histoire, savoir aux méthodes à la fois « scientifiques » et sujettes au changement historique, logos identifié à un mûthos qu’il a remplacé, de concert avec les autres sciences humaines. Jamais réductibles à des idéologies, mais jamais imperméables à celles-ci, même quand elles sont impartiales, les sciences humaines n’expliquent rien. Elles ne dégagent ni causalité, ni lois générales. Mais elles permettent de comprendre, de rendre pensables, nos sociétés, d’hier et d’aujourd’hui, de se comprendre soi-même dans ses rapports avec les autres. Et l’on souhaiterait de plus fréquentes polémiques autour d’un personnage historique : signes d’angoisses liées à de profondes mutations, elles manifestent aussi la santé d’une démocratie et son refus du repli communautaire.
Si l’historien doit démystifier, il ne peut démythifier, et la question de l’origine se posera toujours. En réplique à S. Citron, Jean-Clément Martin a mis en doute la possibilité de démythifier l’histoire, non seulement parce que « le passé est à réexaminer continuellement », ce qui entraîne l’impossibilité d’une vérité historique absolue, mais parce que l’enseignement de l’histoire ne peut pas échapper à la tension entre la « monstruosité » qu’est l’histoire officielle, l’« horreur » qu’est l’histoire irrationnelle, et la « duperie dangereuse […] permettant les pires manipulations » d’une histoire qui serait laissée à l’appréciation des jugements individuels : seule reste la « voie étroite » qu’est « la discussion collective autour des personnes et des notions données pour orienter la vie que nous nous souhaitons et que nous souhaitons aux enfants » . Le problème de l’histoire et de sa mythologie indispensable au fonctionnement de la société est, en effet, crucial dans l’enseignement. On ne peut pas apprendre aux enfants toutes les subtilités des méthodes historiques. Il faut simplifier et, si l’on veut donner le goût pour cette discipline, il faut « raconter des histoires ».
C’est ici que réside la tension de l’histoire. Elle est liée à la nécessité de « raconter une histoire », une « fiction », un « récit véridique », pour faire de l’histoire : « suivre le logos selon lequel se constituent un objet d’histoire et son interprétation scientifique interdit d’écrire un livre d’histoire intelligible » . Là est la revanche du mûthos, dans cette nécessité sociale de transmettre la pratique de l’histoire par un récit. Et l’on continuera longtemps encore à conter l’histoire du vase de Soissons, historiette peut-être inventée et généralement mal interprétée , de même que Marc Ferro raconte à sa petite-fille « inlassablement Vercingétorix ou les oies du Capitole sans en changer un mot, autrement elle proteste. Inlassablement elle écoute cette histoire… Ultérieurement, quand elle sera plus âgée, il sera temps de dire les variantes, de comparer les récits, d’analyser les témoignages, de faire de l’histoire ».