L’âge de la science

L’âge de la science

François Lurçat

« Nous vivons à l’âge de la science » : formule péremptoire et rebattue qui peut irriter, comme le ferait une apologie de la science sans mesure et sans discernement. Elle n’est pas sans pertinence pour autant. Très grossièrement : la science joue un rôle central dans la métaphysique de l’Occident depuis le XVIIe siècle ; dans son idéologie, depuis le XVIIIe siècle ; dans son économie, depuis la fin du XIXe siècle ; enfin dans les guerres et les rapports de force militaires, depuis le XXe siècle.

Comprendre l’incompréhension

Drôle d’âge de la science, tout de même… Historiquement, la science centrale est la physique : c’est sa création par Galilée qui marque le début de la science moderne ; ce sont ses succès éclatants, à partir de Galilée et plus encore de Newton, qui justifient son influence énorme et même écrasante sur la pensée occidentale. Les sciences physiques sont (avec les mathématiques dont elles ne sont guère séparables) les seules sciences qui aient vraiment réussi, du moins en tant que projet théorique : la biologie est aujourd’hui davantage une technique qu’une science , et si elle peut tenir le devant de la scène c’est surtout grâce à la forte dose de physique que lui injectèrent il y a un demi-siècle le physicien Schrödinger et ses successeurs, et de même grâce à la forte dose de chimie que lui injectèrent le biochimiste Erwin Chargaff et quelques autres ; l’astronomie (devenue astrophysique), la géologie et les sciences connexes sont grandes consommatrices de physique. Pourtant il faut reconnaître que (presque) personne ne comprend (presque) rien à la physique ! Peu importe que la plupart des gens instruits soient incapables de décrire une expérience simple ou de faire un calcul élémentaire ; ce qui est plus inquiétant est qu’ils ne savent pas de quoi il s’agit en physique. Quand il s’agit d’histoire, on peut avoir oublié toute la chronologie, on sait quand même souvent, en gros, ce que veulent dire les mots « esclave », « roi », « guerre », « Antiquité », « Moyen Age », « Renaissance », etc. Mais qui sait ce que veulent dire, en gros, « accélération », « masse », « champ », « turbulence », « atome », « noyau », etc.?
Il y a pourtant des professeurs de physique qui font ce qu’ils peuvent, héroïquement parfois. Il y a des livres et des articles de vulgarisation dont certains sont bons, parfois même excellents. Il y a des articles dans les journaux, des émissions de radio, il y a des musées. Si l’on considère tous ces textes, ces paroles, ces objets vus ou manipulés, et qu’on met en face d’eux les résultats qu’ils produisent en matière de compréhension (même très élémentaire et approximative) de la physique, la comparaison donne à penser. Non seulement ces résultats sont très faibles, mais encore ils présentent une double inhomogénéité.
D’une part, seuls quelques mots (big bang, chaos, radioactivité, atomique…) passent dans le domaine public, d’ailleurs sans que leur sens soit bien compris ; de même certains savants éminents sont connus, tel Einstein, tandis que d’autres, comme Niels Bohr ou Wigner, sont ignorés.
D’autre part, ce qui est reçu n’est pas homogène à ce qui est proposé au public. Pour continuer à simplifier brutalement : nous (les professeurs, les vulgarisateurs) diffusons ou croyons diffuser des notions scientifiques, et le public reçoit de la métaphysique (jadis et naguère) ou de l’idéologie (aujourd’hui). J’y reviendrai.
— C’est dommage pour vous, les physiciens, dira sans doute un lecteur sincère. Vous êtes comme les tyrans : personne ne vous aime. À franchement parler, votre discipline nous ennuie. Obligés d’en apprendre au lycée quelques rudiments, nous nous sommes empressés de les oublier. Votre science fastidieuse n’est pas comprise, votre amour-propre en est blessé : est-ce si grave ?
— Tu es plus dur qu’injuste, lecteur. Reconnais pourtant qu’au XVIIe siècle la physique a joué un rôle fondateur dans la culture européenne moderne : elle a défini la nouvelle intelligibilité du monde. À défaut de comprendre la physique, tentons de comprendre son incompréhension ! Qu’on parle peu de cette dernière ne l’empêche pas d’être un fait surprenant, non ? Comment tenter d’en dégager le sens ?
En plus de la science, nous avons aujourd’hui tout un éventail de sciences de la science : histoire des sciences, épistémologie, sociologie des sciences, Science Studies… Mais tout cela ne nous aide guère à répondre à la question posée. Le défaut est sans doute que les spécialistes de ces disciplines, fascinés par la physique, ont cru devoir copier ses méthodes : ils découpent son histoire et sa pratique sociale en morceaux aussi petits que possible. N’est-ce pas le contraire qu’il faudrait faire ? Situer — pour ce qui nous concerne ici — l’incompréhension de la physique dans un ensemble suffisamment étendu pour qu’elle puisse prendre sens. L’histoire des sciences est un cadre trop étroit. Adjoignons-lui l’histoire de la philosophie, c’est mieux, mais encore insuffisant. Il faudrait aller jusqu’à l’histoire de la pensée occidentale (et donc de l’Occident) pour avoir quelque chance d’atteindre la cible.

La philosophie du père fondateur

En lisant Galilée, on discerne nettement les présupposés métaphysiques de la physique classique : son ontologie et sa théorie de la connaissance, qui sont intimement liées. Dans L’Essayeur (1623), Galilée polémique contre un nommé Sarsi, qui invoque l’autorité de différents auteurs. Galilée récuse cet argument d’autorité : « Peut-être croit-il que la philosophie est l’œuvre de la fantaisie d’un homme, comme L’Iliade et le Roland furieux, où la vérité de ce qui y est écrit est la chose la moins importante. Il n’en est pas ainsi, Signor Sarsi. La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’univers, mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur » .
L’idée du livre du monde était courante au Moyen Age. Pour saint Bonaventure, selon Étienne Gilson , « les choses sont à Dieu ce que les signes sont à la signification qu’ils expriment ; elles constituent donc une sorte de langage, et l’univers tout entier n’est qu’un livre dans lequel se lit partout la Trinité ». La notion de livre du monde veut dire ici que l’univers visible exprime Dieu ; on n’est pas loin du Psalmiste : « Les cieux célèbrent la gloire d’El, le firmament annonce l’œuvre de ses mains » . Ce courant se prolonge, dans la pensée chrétienne, jusque chez Raymond Sebond, auquel Montaigne a consacré un long chapitre . D’un autre côté le Sefer Yetsira (livre de la création), composé par un auteur juif inconnu entre le IIIe et le VIe siècle , met en avant une idée apparentée à celle du livre du monde : on y lit que Dieu « a tracé et créé son monde » par trente-deux voies : les dix nombres primordiaux, et les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque.
Galilée, tout en reprenant l’idée de livre de l’univers, lui donne un sens radicalement différent de celui qu’il avait chez les auteurs antérieurs au XVIIe siècle. Il ne s’agit plus ici de la splendeur du monde, mais de sa forme et de ses mouvements. Le monde n’est plus écrit avec des lettres ou des chiffres, mais avec des concepts géométriques. La connaissance scientifique est considérée comme la lecture d’un livre « toujours ouvert ». Comme, pour Galilée et ses contemporains, ce livre est écrit par Dieu, le lire revient à connaître la pensée de Dieu. C’est ce qu’explique, dans le Dialogue des Grands systèmes (1632), le porte-parole de Galilée ; traitant des propositions mathématiques, il déclare : « L’intellect divin en connaît un nombre infiniment plus grand puisqu’il les connaît toutes, mais si l’intellect humain en connaît peu, je crois que la connaissance qu’il en a s’égale en certitude objective à la connaissance divine parce qu’il arrive à en comprendre la nécessité et que c’est là le plus haut degré de la certitude » Enfin, la dernière phrase citée disqualifie vigoureusement toute la spéculation médiévale sur le livre du monde : labyrinthe obscur, errance vaine…
La rupture avec le passé est aussi radicale dans l’ontologie de Galilée que dans sa théorie de la connaissance. Le physicien philosophe part de l’exemple du chatouillement par une plume, qui produit selon la partie du corps intéressée un effet insignifiant ou presque intolérable ; il en déduit que « ce chatouillement est tout entier de notre côté, non du côté de la plume, et dès que l’on supprime le corps animé et sensitif, il n’est plus qu’un pur nom. » Généralisant immédiatement, il ajoute : « Tel est, à mon avis, le seul mode d’existence propre à beaucoup des qualités que l’on attribue aux corps naturels, comme les saveurs, les odeurs, les couleurs, et d’autres encore ». Ces qualités ne sont suscitées en nous que par « des grandeurs, des figures, des nombres et des mouvements lents ou rapides » ; en dehors de l’animal vivant, elles « ne sont pas autre chose que des noms, tout comme le chatouillement et la titillation, une fois supprimées les aisselles et la peau qui entoure le nez ». Elles n’ont donc « en réalité d’existence qu’en nous-même et ne sont en dehors de nous que des noms » . On peut résumer le point de vue de Galilée sur ces questions en disant, après Husserl et dans la formulation de Levinas : « Ce qui a permis […] le grand progrès de la physique moderne, c’est que Galilée a aperçu dans la géométrie et la mathématique élaborées par l’Antiquité, l’ontologie de la nature » .
La notion de perfection subit pour sa part une critique dévastatrice, tant dans L’Essayeur que dans le Dialogue des Grands systèmes. Pour Aristote, explique Galilée, la sphère est une forme parfaite ; en fait, « s’il s’agit de bâtir, les (formes) carrées sont plus parfaites que les sphériques, mais s’il s’agit de rouler, c’est l’inverse et […] pour les roues de charrette, j’estime que la forme ronde est plus parfaite que la triangulaire » . De même les considérations d’Aristote sur la perfection du nombre trois, nombre de dimensions du monde, sont arbitraires ; « Aristote eût donc mieux fait de laisser toutes ces fadaises aux rhéteurs et de prouver son assertion par des raisons concluantes, car c’est ainsi qu’il convient de procéder dans les sciences démonstratives » .

Comment comprendre Galilée ?

La philosophie semble avoir pris très vite en considération l’ontologie galiléenne ; il y a en tout cas une ressemblance frappante entre les passages pertinents chez Galilée, Descartes et Locke.
Descartes, Principes de la philosophie (1644), seconde partie, §3 : « Que nos sens ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles .
§4 : Que ce n’est pas la pesanteur, ni la dureté, ni la couleur, etc., qui constitue la nature du corps, mais l’extension seule.
[…] si nous examinons quelque corps que ce soit, nous pouvons penser qu’il n’a en soi aucune de ces qualités, et cependant nous connaissons clairement et distinctement qu’il a tout ce qui le fait corps, pourvu qu’il ait de l’extension en longueur, largeur et profondeur : d’où il suit aussi que, pour être, il n’a besoin d’elles en aucune façon et que sa nature consiste en cela seul qu’il est une substance qui a de l’extension » .
Locke, Essai concernant l’entendement humain (1690), Livre II, chapitre VIII, §17 : « Otez le sentiment que nous avons de ces qualités, faites que les yeux ne voient point la lumière ou les couleurs, que les oreilles n’entendent aucun son, que le palais ne soit frappé d’aucun goût ni le nez d’aucune odeur et dès lors toutes les couleurs, tous les goûts, toutes les odeurs et tous les sons, en tant que ce sont telles et telles idées particulières, s’évanouiront et cesseront d’exister sans qu’il reste après cela autre chose que les causes mêmes de ces idées, c’est-à-dire une certaine grosseur, figure et mouvement des parties des corps qui produisent ces idées en nous » .
En niant la réalité des qualités sensibles, Galilée n’avait pas innové absolument. On trouvait déjà cette négation chez Démocrite, qui enseignait que le doux et l’amer, le chaud et le froid, la couleur ne sont que des conventions et n’ont pas d’existence réelle : seuls existent les atomes et le vide . Mais c’est avec les temps modernes que cette thèse commence à jouer un rôle central dans la pensée philosophique et scientifique et dans les représentations collectives. Que signifient son apparition au début du XVIIe siècle et sa persistance jusqu’à nos jours ? Pour tenter de le comprendre il nous faudrait sortir du cadre à l’intérieur duquel les historiens des sciences acceptent le plus souvent de se confiner. De quoi avait besoin, en effet, le physicien Galilée ? De poser un principe de méthode : parmi toutes les qualités propres aux objets matériels je ne retiendrai que leurs formes et leurs mouvements ; cette limitation m’est nécessaire pour théoriser la chute des corps et quelques autres phénomènes physiques. Galilée n’était pas un positiviste : pour lui, le principe méthodologique était nécessairement enraciné dans la nature des choses. Néanmoins, aucune nécessité purement logique ne l’obligeait à franchir l’abîme qui sépare ces deux propositions : a) la physique n’a que faire des qualités secondes ; b) les qualités secondes n’ont d’existence qu’en nous, elles ne sont en dehors de nous que des noms. En franchissant allègrement cet abîme, Galilée posait déjà implicitement l’universalité de la physique (qu’il appelle d’ailleurs philosophie).

De Galilée à nos jours

Le fragment démocritéen est cité par Einstein et Infeld, dans leur ouvrage de vulgarisation L’Évolution des idées en physique. Ils le considèrent comme un exemple du principe de base de toute philosophie naturelle : tenter de « réduire l’apparente complexité des phénomènes naturels à quelques idées et relations fondamentales » .
Einstein et Infeld témoignent de l’influence durable qu’a exercée l’ontologie galiléenne sur la pensée des physiciens et sur la vulgarisation. Cela se voit aussi dans les textes des XVIIIe et XIXe siècles, âge d’or de la vulgarisation scientifique. Les progrès des sciences physiques pendant cette période ont largement inspiré la pensée des Lumières, accréditant en particulier l’idée d’un progrès indéfini de la connaissance et de l’humanité. La philosophie galiléenne rencontrait des objections de la part de philosophes, d’écrivains, de poètes ; mais dans les sciences physiques et biologiques, elle allait de triomphe en triomphe.
La situation devait se modifier radicalement au XXe siècle. Au siècle précédent, déjà, la découverte des géométries non euclidiennes mettait en cause l’épistémologie galiléenne : s’il y a plusieurs géométries possibles, le livre de l’univers pourrait bien ne pas être écrit dans une langue unique. La théorie de la relativité lui porte des coups bien plus sérieux. Elle fait apparaître que les théories physiques ne sont pas aussi irréfutables que le pensait Galilée : elle montre, en effet, que la mécanique de Newton et la physique qui s’est construite à son exemple ne sont vraies qu’approximativement, dans une région déterminée de phénomènes physiques. Que cela soit reconnu ou non, le « livre toujours ouvert » de Galilée et la certitude absolue qui lui était chère (comme à tant de savants et de philosophes) ont perdu leur légitimité. Ce cataclysme suscite des réactions passionnées. Des physiciens mènent un combat en retraite contre la relativité. Des philosophes (Bergson, Maritain, Alain) s’insurgent contre l’abstraction de la nouvelle théorie . Devenus incompréhensibles, les savants se coupent de l’humanité, écrit Daniel Halévy en 1919 à propos d’Einstein .
Quant à l’ontologie galiléenne, ce fut la physique quantique qui lui porta le coup décisif. (Il faut préciser à nouveau : que cela soit reconnu ou non). En effet, le principe fondamental de l’ontologie galiléenne (le mode d’être des objets naturels consiste en ce qu’ils sont des choses étendues) implique un corollaire important : les objets naturels sont détachables des conditions de leur manifestation, et peuvent donc (au moins en principe) être étudiés comme tels, indépendamment de ces conditions. Or la mécanique quantique, qui synthétisa en 1925 vingt-cinq ans de développement de la théorie quantique, fut interprétée par Niels Bohr d’une manière qui peut se résumer ainsi : les objets microscopiques (atomes, électrons…) ne sont pas détachables des conditions de leur manifestation, ils adhèrent (plus ou moins complètement selon les situations concrètes) à ces conditions. (En pratique, ces conditions sont le plus souvent matérialisées par l’appareillage expérimental). Le corollaire du principe fondamental de l’ontologie galiléenne ne vaut pas dans la région quantique, et par suite ce principe lui-même ne tient plus : il y a une ontologie quantique, distincte de l’ontologie galiléenne .
Dès lors on peut imaginer le remue-ménage philosophique et scientifique que produisit l’avènement de la mécanique quantique. Dans un premier temps, les physiciens répétèrent pour la plupart un très petit nombre de formulations de Bohr, que la plupart d’entre eux ne cherchaient même pas à comprendre (Bohr jouissait à l’époque d’une autorité considérable). Aujourd’hui la plupart d’entre eux ont renoncé à comprendre (un physicien comme Roland Omnès théorise même ce renoncement en proposant une conception formaliste de la théorie physique) . Mais chez les spécialistes (physiciens et philosophes) de l’interprétation de la mécanique quantique, l’attitude prédominante consiste à soutenir les efforts de certains physiciens pour revenir explicitement à l’ontologie galiléenne. Considéré comme dépassé ou taxé d’obscurité, Bohr n’est plus lu.
Le bilan de trois siècles et demi de philosophie galiléenne est donc le suivant, en ce qui concerne les sciences physiques : avant le XXe siècle, elle trouve une justification dans les progrès scientifiques auxquelles elle préside. Au XXe siècle, elle continue à inspirer les recherches dans le domaine qu’on peut, par opposition au domaine quantique, appeler « classique », (ce domaine, qui comprend en gros les phénomènes dont l’échelle spatiale est comparable ou supérieure à l’échelle humaine, est resté très actif). Mais dans le domaine quantique, la grande nouveauté théorique du siècle, elle ne subsiste que protégée par la faiblesse philosophique.

La physique aujourd’hui : représentations

Quant aux représentations collectives issues de la physique, elles demeurent résolument galiléennes. Je ne peux donner que quelques exemples. Steven Weinberg, physicien très connu aux États-Unis en raison de son prix Nobel, discutait récemment le vieux problème de la nature des lois physiques ; s’opposant à un interlocuteur qui les considérait comme de pures conventions, à l’instar des règles du jeu de baseball, le physicien déclarait que pour lui, les lois de la physique sont réelles à peu près au même sens que les pierres dans les champs. Opinion qui n’a rien de scandaleux chez les physiciens, et qui suggère que l’épistémologie galiléenne a encore de beaux jours devant elle.
Prenons maintenant la Brève histoire du temps du mathématicien anglais Stephen Hawking, livre qui a été acheté par des millions de personnes et compris par… des lecteurs moins nombreux. Il traite de la cosmologie, discipline qui vise à la connaissance de l’univers dans son ensemble. (Ou, quand on est plus rigoureux : des structures à grande échelle de l’univers dans son ensemble. Même cette version-là peut être contestée dans son principe ). Le préfacier Carl Sagan a parfaitement résumé l’esprit du livre : « C’est aussi un livre sur Dieu… ou peut-être sur l’absence de Dieu. Le mot Dieu emplit ces pages. Hawking s’embarque dans une recherche pour répondre à la fameuse question d’Einstein se demandant si Dieu avait le choix en créant l’univers. Hawking essaie, et il le dit explicitement, de comprendre la pensée de Dieu. Et cela rend encore plus inattendue la conclusion de cet effort, au moins jusqu’à présent : un univers sans limites dans l’espace, sans commencement ou fin dans le temps, et rien à faire pour le Créateur ».
Comme toute théorie cosmologique, les idées de Hawking sont doublement contestables : parce qu’elles sont scientifiques, et parce qu’elles relèvent d’une discipline dont la scientificité est douteuse. Mais ce qui m’intéresse ici est plutôt que le mathématicien (dont les articles scientifiques suivent les normes usuelles et ne traitent pas explicitement de Dieu), quand il se fait vulgarisateur, plonge son lecteur dans une ambiance intellectuelle très proche de la philosophie galiléenne. N’y a-t-il pas eu Kant et Husserl, n’y a-t-il pas eu la relativité et la physique quantique ? Ces deux dernières sont bien le pain quotidien de Hawking en tant que cosmologiste, mais elles comportent aussi des leçons épistémologiques, dont la principale est le caractère approché et régional des théories physiques : elles ne sont vraies (à peu près) que dans un domaine déterminé de phénomènes physiques.
Indifférent à ces leçons, Hawking est à la recherche d’une « théorie complètement unifiée qui décrira tout dans l’univers ». Et il rencontre des difficultés : si une telle théorie existe, « elle devrait aussi vraisemblablement déterminer nos actions. Et ainsi, la théorie elle-même devrait déterminer l’aboutissement de notre recherche la concernant ! Et pourquoi déterminerait-elle que nous arrivons aux bonnes conclusions […] ? Ne pourrait-elle pas aussi bien déterminer que nous tirons la mauvaise conclusion ? Ou pas de conclusion du tout ? » La réponse de Hawking est ici révélatrice du rôle actuel de l’idéologie issue de Darwin. Dans toute population, l’aptitude à tirer les bonnes conclusions quant au monde environnant est un avantage sélectif : les individus possédant cette aptitude « auront plus de chance de survivre et de se reproduire, et ainsi leurs types de comportement et de pensée deviendront dominants ». On s’en voudrait de qualifier ce genre de spéculation ; que le darwinisme social ait déjà eu de bien sinistres applications , leur auteur semble n’en avoir cure…
Le choix des sujets dans la vulgarisation, et plus encore l’obscure sélection qui fait que certains sujets (et non d’autres qui ont au moins le même intérêt scientifique) marquent profondément l’imagination de nos contemporains — tous ces choix sont orientés par des préférences métaphysiques passablement archaïques. L’exemple du big bang est ici particulièrement instructif .

L’humain

La philosophie galiléenne (épistémologie et ontologie) a donc aujourd’hui le statut dangereux d’une doctrine qui d’une part est caduque de par le développement scientifique, et qui d’autre part conserve une autorité d’autant plus pesante qu’elle échappe désormais aux risques d’une réfutation — cette réfutation, en effet, a déjà eu lieu et n’a pas été reconnue. Une telle doctrine s’appelle une idéologie (ou encore un système de dogmes).
Le mal serait moins grand si cette idéologie ne régnait que sur les sciences physiques. Mais le prestige de la physique est devenu tel, après Galilée et plus encore après Newton, que la physique a joué et joue le rôle d’un modèle pour toutes les sciences qui sont apparues après elle. Y compris — là est l’essentiel — pour les différentes branches du savoir qui concernent directement l’homme. Le modèle de la physique — épistémologie, ontologie, développement historique anonyme et cumulatif — exerce sur ces savoirs une pression considérable. Pression d’abord métaphysique, puis idéologique, et qui depuis les dernières décennies — qui ont vu un développement quantitatif énorme de la recherche, accompagné par sa bureaucratisation sous la direction des physiciens, puis des biologistes — est devenue institutionnelle. Or ce modèle est simpliste, il a pu réussir en physique mais est grossièrement inadapté au domaine humain.
Il n’est donc pas surprenant que l’histoire des tentatives pour faire une psychologie, une sociologie, une économie… sur le modèle de la physique se résume à une suite d’échecs . Échecs parfois bruyamment annoncés par des successeurs aux dents longues, souvent proclamés triomphes, mais en réalité jamais reconnus — s’il est vrai que reconnaître un échec c’est en analyser les causes et porter des jugements sur les responsabilités de ses auteurs. On en est venu à considérer le développement des sciences lui-même comme un phénomène naturel, qu’il convient de décrire et d’apprécier selon des critères objectifs. Dès lors, si une théorie, une doctrine ou une pratique font vivre des milliers de chercheurs et satisfont à des critères simples, bureaucratiquement vérifiables (revues avec referees, congrès internationaux, invitations dans les institutions étrangères), elles sont scientifiques sans contestation possible ; elles pourront aisément éliminer, si nécessaire, des vestiges de savoirs plus anciens, parfois plus authentiques, en les taxant de non-scientificité.
Le développement de sciences humaines qui singent la physique, et par conséquent nient implicitement l’humanité de l’homme, a des conséquences considérables. La négation de l’humanité de l’homme est devenue un fait culturel important ; trait tellement prégnant qu’on ne le voit même plus : qui, en dehors de quelques poètes (tels Yves Bonnefoy ou Octavio Paz ), le perçoit aujourd’hui nettement et le dénonce comme il devrait l’être ?
En dévalorisant ce qui est subjectif, en le taxant d’irréalité (« ne sont en dehors de nous que des noms »), Galilée et les philosophes qui ont repris son point de vue rendaient possible l’incompréhension de l’humain, auquel succéda sa négation explicite. Cette négation, qui pourrait sembler à première vue rompre avec la tradition occidentale, se place donc plutôt dans le droit fil de cette tradition, puisqu’elle prolonge la philosophie galiléenne. Que l’ontologie et l’épistémologie galiléennes aient présidé efficacement à la naissance de la physique et à son développement jusqu’au XXe siècle, c’est un fait qui n’est guère contestable. Mais était-il vraiment nécessaire de « prendre pour l’Etre vrai ce qui est méthode », selon l’expression de Husserl ? Que cela ait favorisé ou rendu possible l’inspiration de Galilée, on peut le comprendre ; mais pourquoi Descartes et Locke reprennent-ils à la lettre l’ontologie du physicien ? Pourquoi cette ontologie, et l’épistémologie qui l’accompagne, survivent-elles à la chute de leurs justifications scientifiques ? Pourquoi enfin s’imposent-elles d’une manière toujours plus tyrannique ?
Que la négation de l’humain dans l’homme prolonge, sans discontinuité essentielle, le projet galiléen, cela se voit dans les paroles et les écrits des physiciens, et surtout dans l’air du temps, qu’il prenne ou non une forme médiatique. C’est précisément parce que personne ne comprend rien à la physique que tant de gens, sans le savoir, raisonnent sur l’humain comme un physicien imbu de sa science. Pour un physicien illustre comme Gell-Mann, les humains (comme les robots et les chinchillas) sont des S.C.U.I., c’est-à-dire des systèmes qui collectent et utilisent l’information . Ce qui importe ici est que pour Gell-Mann, comme pour celui que ses idées (qui n’ont rien d’original) imprègnent sans qu’il en connaisse la source, l’individu qu’il rencontre tend à ne plus être un prochain mais un objet physique, agréable ou gênant.
Il y a plus de vingt ans, Levinas interrogeait : derrière les « propos en perdition », ne peut-on pas apercevoir « la fin d’une certaine intelligibilité, mais l’aube d’une autre ? » La question reste posée.