Le partage de la vérité

Le partage de la vérité

Yves Roussel

Dans l’immense cacophonie des textes et des pensées, de ce que l’on peut lire et entendre, une espèce particulière se distingue par l’importance qu’elle prend dans le déroulement de nos vies. Il s’agit de cette collection de textes et de discours qui construisent des représentations du monde, en expliquent l’origine, en définissent le sens ; il s’agit encore de ces modèles, partiels ou systématiques, qui exposent les fondements de notre société, les raisons de notre manière d’être ensemble, les chemins qu’il nous reste à parcourir. Inventorions davantage cette variété particulière des créations de l’esprit. Certains de ces récits explicatifs présentent la particularité d’avoir pour auteurs des scientifiques ; ou bien encore, ils utilisent des arguments présentés comme scientifiques. De tels récits bénéficient d’une qualité d’écoute privilégiée, la qualité d’écoute que le public réserve aux discours qu’il identifie comme partie prenante de la science. Bref, ils sont entendus comme légitimes, parce que scientifiques.

Divisions autour d’un projet commun

C’est un tel constat qui a fait naître le projet de ce numéro du Banquet. A cette occasion, quelques personnes se sont réunies dans l’intention commune de combattre — certes à une petite échelle, et dans une démarche peu nouvelle — l’effet que ces discours ont sur le réel. La cible était plus précise encore : combattre le pouvoir de conviction et de séduction que leur confère l’emprunt d’une rhétorique scientifique. Pourtant, le présent article vient témoigner de divisions qui sont apparues, ou plutôt d’un éloignement radical qui a séparé certains d’entre ces auteurs. Comme des alliés qui ne parleraient pas la même langue, au point de se demander parfois s’ils poursuivent le même ennemi. Il en va ainsi de ce témoignage : la question d’une langue commune se pose d’emblée, et c’est en quelque sorte en tâtonnant que je rendrai compte de ce différend, et que j’envisagerai la possibilité d’expressions communes.
Donnons d’abord à chacun, ennemis ou partenaires, le droit de se nommer à sa façon. Dans un camp, les représentations du monde qui se donnent à entendre, et se parent partiellement ou totalement du qualificatif de scientifique ; la plupart du temps, le public auquel elles sont destinées les identifie effectivement comme scientifiques. Dans l’autre camp, les alliés partis en campagne : certains sont des scientifiques, c’est-à-dire des praticiens de disciplines scientifiques, et sont identifiés comme tels. D’autres se réclament de disciplines distinctes, telles que l’histoire ; il est à noter que ceux-ci se nomment historiens, et non pas scientifiques. Une fois posées ces définitions très diplomatiques, schématisons rapidement le différend qui règne entre scientifiques et historiens. Le combat des uns est une entreprise de dénonciation : les discours incriminés sont qualifiés d’idéologies, et le crime dénoncé est celui d’une usurpation d’identité. Ces idéologies ne doivent pas être prises par le public pour des discours scientifiques ; il est nécessaire, pour le bon fonctionnement de la science, de veiller à interdire ces confusions et à défendre la pureté des pratiques scientifiques, à la fois à l’intérieur de la science et dans l’image extérieure qui en est donnée. L’incertitude des autres tient à ceci : la notion même d’identité de la science leur paraît problématique ; ils considèrent le terme d’idéologie avec méfiance ; à tout prendre, dans une acception simplifiée de la notion d’idéologie, ils appliqueraient bien ce terme à toute image idéale d’une science qu’il conviendrait de défendre contre ses dévoiements. Dénoncer l’usurpation d’une identité qu’ils considèrent sans propriétaire leur paraît un combat sans fin, et sans objet. La position de ces derniers protagonistes est donc bien inconfortable. La communauté d’ennemis n’implique pas la communauté de stratégies, et l’alliance de fait ne s’accompagne pas d’un langage commun.
Praticien de l’histoire des sciences et familier de son langage — non que je le maîtrise, mais plutôt qu’il me maîtrise, en élaborant les expressions qui me permettent de penser ce problème —, je tâcherai tout d’abord d’affiner la position du parti scientifique. Avertissons honnêtement le lecteur : il s’agit d’une synthèse de ce que j’ai entendu et compris. D’autres diront la fidélité du portrait.

Premier tableau : le parti scientifique

Pour le parti scientifique, le combat à mener procède de la dénonciation des idéologies. Une idéologie est un système de croyances, de pensée articulée qui a réponse à tout. Ce système vise à représenter la réalité, mais volontairement ou non, la travestit. Les réponses qu’il fournit sur un domaine d’investigation sont totalisantes, et ne laissent pas de prise à la critique : quel que soit l’argument opposé au système, il prend un sens de confirmation. Impossibilité de la critique veut dire aussi impossibilité de la mise à l’épreuve. Une idéologie se caractérise par l’absence ou la manipulation des preuves.
Cette critique de l’idéologie trace en négatif les caractéristiques de la science, de la « bonne » science. La science produit des énoncés qui ne prétendent pas expliquer le monde. Les représentations du monde qu’élaborent les scientifiques ne sont pas complètes, ne visent pas à l’exhaustivité, ne prétendent pas épuiser l’énigmatique ordre des choses. Les énoncés scientifiques sont des hypothèses, les scientifiques se soumettent en permanence à l’épreuve du doute.
A tout bien considérer, la science existe parfois en dépit des scientifiques. Si les scientifiques font de la « mauvaise » science, ce n’est pas la science qui change, ce sont eux qui l’abandonnent. Est-ce alors déformer le propos du parti scientifique que d’en conclure que la science est une « idéalité » ? Puisqu’un individu, identifié par le public comme scientifique (un individu dont l’identité sociale, conformément à ses pratiques professionnelles, est d’être scientifique), peut devenir un « mauvais » scientifique, peut même cesser de l’être, la nature de la science est en définitive indépendante des formes contingentes qu’on lui donne. On peut reconnaître un « bon » scientifique : celui-ci soumet sa pratique scientifique à des règles dont l’observation constitue l’essence même de la science. Règles idéales, qui même ignorées sont déjà là, demandant à être développées, comprises, explicitées, qui peuvent être « découvertes », « oubliées », « en sommeil », mais qui n’en demeurent pas moins immuables. Ces règles ne sont pas un objet d’histoire. Seules, leur compréhension et leur application peuvent l’être.
Ces règles sont, de surcroît, impersonnelles : l’usage de la pensée critique, forme généralisée de l’application de ces règles, est le privilège de tout être raisonnable. De là, le caractère pernicieux des idéologies ; les individus qu’elles captivent, une fois correctement informés, pourraient accéder à des représentations justes du réel, et à l’exercice entier de leur raison.
Mais l’emprise visible d’une idéologie résulte souvent de réalités historiques et sociales demeurées cachées. Des intérêts sociaux, des effets de structure économique peuvent être à l’origine du caractère idéologique d’une pensée, et peuvent en quelque sorte aliéner l’individu dans son rapport à l’usage de la raison. D’où une certaine méfiance que le parti scientifique manifeste à l’égard des interactions entre l’activité scientifique et d’autres sphères de l’activité humaine. Cette méfiance se traduit par exemple dans la conviction que la science contemporaine est en crise ; l’un des éléments déclencheurs de cette crise est la transformation de l’activité scientifique en un domaine qu’il devient possible et nécessaire pour les États modernes d’orienter et de diriger. Ce que la science gagne en puissance de transformation du réel, elle le perd en rigueur critique et liberté de pensée.
La meilleure manière de combattre l’emprise d’une idéologie est de la confronter à l’exercice des règles transhistoriques de la pensée critique. Quelles sont-elles ? Eh bien, la détermination de ces règles est une vaste entreprise que l’on désigne habituellement du terme d’épistémologie. Entreprise d’investigation, car il ne s’agit pas de légiférer mais de dévoiler et d’expliciter. Entreprise à laquelle participent, chacun à sa façon, les scientifiques qui réfléchissent à leur propre pratique, les philosophes et les historiens des sciences.
Or ces derniers, parmi lesquels se sont glissés quelques intrus sous l’étiquette de l’anthropologie et de la sociologie, ont renoncé à l’entreprise, pour lui substituer ce qui apparaît bien souvent comme une critique agressive de la science. A entendre ces esprits forts, les sciences ne sont qu’un rituel social parmi d’autres. Double agression. En reconnaissant le caractère social de la science, cette critique ne fait que s’incliner devant une évolution qui menace la liberté de penser, dont ces historiens sont par ailleurs les premiers usagers. En renonçant à l’entreprise épistémologique, ils contribuent à l’effet de confusion qui fait le lit des idéologies. Ne plus énoncer de différence de nature entre les énoncés scientifiques et les représentations idéologiques, c’est l’attitude que le parti scientifique désigne sous le terme accusateur de « relativisme ». Accusation grave car l’attitude relativiste accepte l’aliénation intellectuelle des esprits conquis par les idéologies.

Second tableau : le parti des historiens des sciences

Avant de crier à la trahison des clercs, donnons maintenant la parole aux historiens. Ces derniers se sont donc mobilisés dans le combat contre les idéologies. Mais ceux qui s’occupent d’histoire des sciences ont fini par rencontrer quelques contradictions, qui les ont amenés à se placer en dehors de la science. Non pas qu’il faille exclure leur discipline de la liste des disciplines scientifiques — ou pour parler plus prudemment, de la liste des disciplines savantes. Simplement, qu’il s’agisse ou non de science, l’histoire ne saurait avoir le même enjeu que l’objet de son étude.
Ce fut pourtant le cas par le passé. Ainsi l’histoire des sciences qu’a conçue Gaston Bachelard visait explicitement à une action positive sur la pensée scientifique qui lui était contemporaine. L’historien des sciences se voyait sommé d’émettre des jugements de valeur sur les événements qu’il décrivait. Cela supposait de sa part une adhésion sans faille à la définition « idéale » de la science : prise dans son essence, la science ne saurait être la cause d’une régression du savoir. Faire l’histoire de la science, c’était alors inévitablement faire l’histoire de son progrès, en jugeant chaque événement par rapport à sa valeur de progrès .
Abandonner ce projet d’une « histoire jugée » à l’aune des valeurs scientifiques contemporaines de l’historien, est sans doute moins simple qu’il n’y paraît. L’article de Dominique Franche dans ce même numéro est là pour nous rappeler que l’historien ne fait pas fi de son actualité. Mais il est un moteur puissant à cet abandon : la frustration. Quoi de plus frustrant qu’une histoire limitée à ces « valeurs de progrès » ! Tout un champ d’investigations lui est interdit : les mécanismes d’oubli de la vérité, les périodes que les scientifiques intitulent décadence… Émettre des jugements de valeur sur des connaissances est de surcroît une activité bien abstraite. Or les scientifiques eux-mêmes, par leur pratique incessante de la commémoration, par le culte du grand scientifique, soulignent que la science est une production des hommes. Et si l’histoire spontanée qu’écrivent les savants est ponctuée de découvertes, de retards regrettables, d’erreurs interminables, de précurseurs et de compétitions héroïques, les historiens conséquents ne pouvaient manquer de vouloir placer au centre de leurs études l’enchaînement — pour ne pas dire la causalité — des découvertes et des erreurs. Faire l’histoire du cheminement de la science, c’est donc raconter, « d’une voix grave d’érudit, les noces merveilleuses et ininterrompues du vrai et du faux » . C’est aussi rendre à la découverte comme à l’erreur sa dignité d’événement historique.
Cette démarche, privilégiant les enjeux de la méthode historique au détriment des enjeux de la science, a été mise en œuvre dans l’un des temps forts qu’a connus l’histoire des sciences ces dernières décennies. Il s’agit du séminaire animé par David Bloor à Édimbourg dans la première moitié des années 1070. L’importance des travaux menés dans le cadre de ce séminaire tient à l’énoncé programmatique des principes méthodologiques de cette nouvelle démarche. Je ne retiendrai ici que l’expression la plus connue des exigences méthodologiques formulées à cette occasion. L’historien, lorsqu’il étudie l’activité de recherche d’un ou de plusieurs savants, doit être « symétrique » et « impartial ». C’est-à-dire qu’il doit décrire le comportement de ses personnages sans tenir compte de la « fin » de l’histoire, en réservant un même traitement à celui qui est rétrospectivement jugé dans l’erreur et celui qui est rétrospectivement jugé dans le vrai. L’application de cette règle a trouvé son terrain favori dans ce qu’on a pris coutume de nommer l’étude de controverse. L’exercice consiste à rendre compte d’une polémique entre plusieurs scientifiques, et à donner le récit, « symétrique » et « impartial », de la victoire de l’une des conceptions défendues. C’est cet exercice qui a donné, ces dernières années, une célébrité nouvelle à Louis Pasteur : ce grand savant est en effet devenu l’un des personnages favoris de ce genre historiographique ; sa relation passionnée avec les microbes a inspiré de nombreux récits, en diverses langues . Pourquoi ? Parce que l’un des épisodes de la découverte, par Pasteur, de l’existence des microbes, est la longue dispute entre Louis Pasteur et Félix Pouchet, concernant la possibilité de mettre en évidence, au laboratoire, la génération spontanée d’êtres vivants microscopiques. Cette dispute, qui dura de 1859 à 1864, tourna, évidemment, à l’avantage de Pasteur. Évidemment ? C’est tout l’enjeu de l’exercice, en respectant les règles de « symétrie » et « d’impartialité ». Comment ne pas traiter Félix Pouchet, professeur à Rouen et dont l’expérimentation démontrait la réalité de la génération spontanée, de « cet imbécile de Pouchet » ? Comment résister à l’envie de désigner Louis Pasteur, parisien proche de la cour de Napoléon III, et dont les conditions d’expérimentation interdisaient l’apparition d’animalcules dans les milieux de culture, comme « ce génie de Pasteur ». Au-delà de la caricature, il n’y a rien d’évident à écrire un tel récit en traitant également les deux protagonistes. L’un d’entre eux apparaît au lecteur contemporain comme favorisé par la connaissance exacte qu’il a de la réalité. Une causalité à laquelle il est bien tentant de faire appel, et qui dispense de réfléchir, en historien, sur le moyen qu’a le savant de mobiliser le résultat expérimental pour justifier ses positions — résultat aussi « solide » chez Pouchet que chez Pasteur.
Or, cette précaution, qui semble relever d’un bon sens élémentaire dans l’écriture d’un récit historique, porte en germe une rupture radicale avec le vocabulaire du parti scientifique. Certes, ce principe de symétrie et d’impartialité s’applique à la description d’une recherche ou de la résolution d’un problème reconnu par les différents protagonistes comme scientifique. Il ne s’agit pas d’une étude de la diffusion conflictuelle d’un système de représentation du monde. Mais même dans ce cadre bien limité de problèmes identifiés rétrospectivement comme appartenant à l’histoire de la science, ils entendent les protagonistes de ces affaires se juger « bon » ou « mauvais » scientifiques ; par la force des choses — et par l’observation rigoureuse de leur méthode —, ils s’habituent à n’en tenir aucun compte dans leurs analyses. En toute franchise, ils ont aussi à connaître des cas où une hypothèse est reconnue et qualifiée de scientifique par l’une des parties, et ne l’est pas par l’autre. L’histoire des sciences abonde en exemples d’hypothèses ou de systèmes d’énoncés auxquels leurs contradicteurs déniaient tout caractère scientifique, et qu’ils qualifieraient aujourd’hui d’idéologiques ; hypothèses qui ont aujourd’hui force de lois. A tout seigneur, tout honneur, car ce terme de loi est pour nous définitivement associé au nom de Newton, et c’est son exemple que nous évoquerons ici. Ainsi, la physique newtonienne se fit bien difficilement reconnaître en Europe, après une longue lutte — grâce soit rendue à Voltaire — menée contre les défenseurs de la science cartésienne. Les partisans de Descartes refusèrent radicalement la notion d’attraction à distance, qui constituait l’un des apports décisifs de la physique de Newton. Ce refus en référait à l’idéal d’intelligibilité revendiqué par la philosophie cartésienne, et au principe qu’une science ne pouvait accepter pour fondement des faits non compréhensibles. La physique de Newton s’écartait donc du droit chemin de la science, en réintroduisant des qualités occultes, ou pire, peut-être, de la magie et du miracle .
Voilà donc les historiens des sciences saisis par le vertige de la neutralité — tout du moins une neutralité rétrospective —, lorsqu’ils considèrent les distinctions opérées entre le vrai et le faux par un scientifique — tout du moins un scientifique d’autrefois. A cela s’est ajoutée, au fil des années, l’élaboration d’une nouvelle image, d’une nouvelle représentation des pratiques scientifiques, bien différente du portrait de la science que j’ai esquissé, ci-dessus, par déduction et confrontation avec la notion d’idéologie. Pour aller rapidement, j’utiliserai ici la synthèse remarquable que l’on doit à l’historien Dominique Pestre. Présentant les apports des principaux travaux d’histoire des sciences, essentiellement de langue anglaise, de ces deux dernières décennies, celui-ci a en particulier formulé un ensemble de propositions qui résument l’effet de ces travaux sur la représentation que l’on peut se faire de l’activité scientifique . En voici les principales :
— Il est préférable d’abandonner la catégorie de « science » et de parler plutôt de pratiques matérielles et cognitives multiples. La notion de science est alors radicalement historicisée. Remarquons au passage qu’il n’y a pas de place dans ce programme pour la notion « d’essence » de la science.
— La science ne peut être réduite à un système d’énoncés ; ces énoncés sont même seconds. Car la science est un ensemble de manières de faire autant que de savoirs théoriques. « Le praticien des sciences est quelqu’un qui a acquis une culture, qui a été formé, modelé par un certain milieu, qui a été fabriqué au contact d’un groupe et en a partagé les activités — et non une conscience critique à l’œuvre, un pur sujet connaissant » .
— L’élaboration des connaissances communes aux scientifiques ne résulte en rien de l’application d’une méthode scientifique transhistorique et universelle. Les débats concrets qui se développent entre experts suivent des logiques très diverses, et toute méthode est au mieux une rationalisation a posteriori. « Si les savoirs scientifiques (comme les autres formes de savoirs) circulent, ce n’est pas parce qu’ils sont universels. C’est parce qu’ils circulent — c’est-à-dire parce qu’ils sont réutilisés dans d’autres contextes et qu’un sens leur est attribué par d’autres — qu’ils sont décrits comme universels » .

Laisseriez-vous sortir votre petite sœur avec un historien ?

Une telle représentation des pratiques scientifiques est-elle admissible par le parti des scientifiques ? Ce n’est pas l’objet de ce texte d’imaginer leurs réponses, et je ne veux pas abuser davantage du privilège d’écrire les deux parties du dialogue. J’ajouterai cependant une remarque à ce portrait que des historiens ont tracé et continuent de tracer de la science. Un scientifique, à sa lecture, pourrait éprouver le soupçon suivant : cette vision de la science n’est pas vraiment « matérialiste », elle ne peut rendre compte de l’efficacité avec laquelle la science a prise sur le réel. Soupçon probablement fondé sur l’habitude que l’on a d’opposer les catégories du Social et de la Nature, et de généraliser cette opposition en oubliant que le social n’est pas forcément autonome par rapport à la matière. Certes, les historiens des sciences — et à vrai dire surtout les sociologues — utilisent beaucoup la notion d’intérêt humain, de stratégies de groupes, d’affrontements entre personnes. Et le sens commun ne reconnaît aucune utilité à ces notions lorsqu’il s’agit de décrire des phénomènes naturels. Mais les stratégies et les affrontements dont il est ici question peuvent très bien concerner la diffusion d’un dispositif expérimental, la reproduction d’un phénomène physique, l’élaboration d’un nouveau matériau.
Ce qui, au cours d’une expérience, sera interprété par l’expérimentateur comme une réponse directe et immédiate de la nature, offrira au regard de l’historien ou du sociologue la lecture de la complexité du montage technique et technologique, des stratégies personnelles qui l’ont rendu possible, ou tout simplement le caractère social du langage et des structures de pensée de l’expérimentateur confrontée à « sa » nature. Le rapport qu’établissent les processus de validation d’un discours scientifique par la nature, entre le scientifique et la matière, peut être extrêmement complexe, extrêmement médiatisé, extrêmement socialisé. Certains historiens considèrent de plus que le rapport entre les pratiques scientifiques et la matière ne se limite pas à un processus de validation, par la nature, de propositions théoriques. Le développement et la maîtrise des savoir-faire et des technologies nécessaires à la production des phénomènes identifiés comme naturels, constituent, au même titre que les processus de validation, des modalités de rapport entre l’activité scientifique et la matière.
Il est finalement assez frappant de constater que les plus véhéments porte-parole du parti scientifique sont tout à la fois désireux de s’assurer du matérialisme professé par les représentations que l’on peut donner de la science, et méfiants à l’égard d’une description trop sociologisante. Or, qu’est-ce qui permet au physicien des particules d’avoir prise sur la réalité, si ce n’est un gigantesque accélérateur, des budgets de plusieurs milliards, des responsables politiques séduits, des ingénieurs et des techniciens honnêtement payés, et une entreprise extérieure pour faire le ménage ? C’est certes toucher du doigt le réel, mais l’ongle est de taille peu commune. L’historien accepte pour sa part de tempérer son mauvais esprit : lorsque « faire triompher la vérité » signifie, dans le langage de sa discipline, assurer à un groupe de savants des positions fortes au sein d’une institution, il n’oublie pas ce que cette réussite doit à la conception d’armes qui font réellement mal — dans le cas où ce sont les conséquences militaires d’une activité de recherche qui déterminent l’évolution de cette institution, ou le soutien qu’elle rencontre auprès d’une collectivité. De même, la scientificité de la biologie moléculaire est autant redevable de la guérison effective d’êtres humains, par un long cheminement technique, industriel, politique et économique, que de l’observation de protocoles particuliers de validation.
Passée l’accusation de « non-matérialisme », reste celle de « relativisme ». La défense est plus délicate. Certains historiens revendiquent l’étiquette de relativisme pour qualifier l’orientation de leur recherche ; ils en donnent alors une définition précise, assez distincte du contenu polémique que je suggérais précédemment. Tenons-nous en ici à la menace dénoncée par le parti scientifique. J’aborderai le problème de biais, en posant la question suivante : la rupture est-elle inéluctable, entre les scientifiques engagés dans le combat contre les idéologies, et les historiens, sociologues ou anthropologues, qui auraient une vision totalement « éclatée », « désossée », pluraliste à l’infini de la science ? Ce n’est pas certain. D’abord parce que les travaux de ces derniers sont inspirés souterrainement par le dessein d’interpeller les premiers. Les propositions que j’ai rappelées sont de manière évidente orientées contre une certaine représentation de la science, qui porte au cœur d’elle-même cette question de la dénonciation des idéologies. Regardons-y de plus près. Et reprenons à titre de symptôme éclairant la formule prononcée par Louis Althusser en 1967. Formule qui constituait initialement une thèse relative à la philosophie, défendue, ce n’est pas un hasard, dans le cadre d’un enseignement consacré à la philosophie spontanée des savants. Tracer la ligne de démarcation entre la science et l’idéologie . Cette vieille formule n’a rien perdu de sa vigueur. N’est-ce pas le geste que l’on voit de nouveau à l’œuvre dans le projet même de ce numéro de revue ? N’est-ce pas le geste que l’on pourrait maintes fois reconnaître lorsque philosophes ou scientifiques interviennent dans le débat public ? Or, le geste de tracer la ligne de démarcation place son auteur dans la nécessité permanente de définir ce qu’est la science, et ce qu’elle n’est pas.
Nécessité dont ne sont pas tout à fait dépris les historiens qui travaillent à contester une représentation par trop datée de l’activité scientifique. Considérons le cas de Harry Collins, l’un des critiques les plus acerbes du parti scientifique, et les recherches qu’il a consacrées aux pratiques contemporaines des laboratoires . L’une de ses démarches a consisté à montrer que les procédures de validation expérimentales étaient les mêmes, qu’elles soient mises en œuvre dans des laboratoires de physique ou dans des recherches de parapsychologie. De manière évidente, le choix des disciplines ainsi comparées est volontairement provocateur : c’est le meilleur choix possible pour mettre radicalement en cause l’une des convictions profondes des scientifiques. Mais laquelle ? L’objectif de Collins n’est certainement pas de montrer que la parapsychologie est la même chose que la physique. Un tout petit peu de bon sens suffit à se rendre compte de la différence : la moindre découverte en parapsychologie aura beaucoup plus d’impact sur le public qu’une découverte dans un laboratoire de physique. (Il y a vraisemblablement d’autres différences). Mais la comparaison de Collins se limite à un examen « local » des pratiques. Et que montre-t-il ? que ce n’est pas dans les procédures de validation que va se jouer la scientificité des disciplines. Cela dit, le choix des situations qu’il compare est significatif : affirmer la différence essentielle entre parapsychologie et physique de laboratoire est un enjeu auquel Collins n’est manifestement pas indifférent. Il a une conscience aiguë du lieu où passe la ligne de démarcation. Peut-être veut-il dire que la scientificité se joue ailleurs ? Peut-être est-ce le geste même de séparation qu’il vient contester ?
Cela m’amène à une définition originale de la notion de relativisme. Dans cette nouvelle acception, est relativiste un travail qui non seulement renonce à la catégorie de science, mais pour qui la définition même de cette catégorie n’est pas un enjeu, positif ou négatif ; est relativiste un travail qui n’essaie, ni de démontrer que cette catégorie est pertinente, ni qu’elle est sans objet, et pour qui le geste de définir ce qui relève de la science, et ce qui n’en relève pas, n’est pas un élément repérable de la pratique scientifique.

Le partage collectif de la véracité

Ce relativisme-là peut sembler participer d’un formidable renoncement, d’un travail de deuil indispensable pour poursuivre l’effort de penser, sans être le gardien d’une orthodoxie orgueilleuse mais archaïque, idolâtre d’une métaphysique de la Vérité et de l’Erreur. Or, un tel renoncement n’est pas aussi humble qu’il veut bien paraître. Certes, l’humilité première est de reconnaître ensemble que, du fait de notre énigmatique enracinement dans la vie, nous sommes engagés dans la nécessité de penser. En quoi consiste cette nécessité ? N’en retenons ici que l’un de ses aspects, le seul évoqué au cours de cet article : produire des représentations de ce que nous vivons, de ce que nous produisons et transformons.
Lorsque ces représentations relèvent de la catégorie que nous distinguions au début de cet article, et qui sont stigmatisées en tant qu’idéologies produites par des scientifiques, la communauté scientifique réagit en la personne d’autres scientifiques, qui considèrent qu’il est de leur rôle de lutter contre ces phénomènes regrettables. Mais il y a place dans le même temps pour une réaction de biais, qui envisage la production et la diffusion de représentations parascientifiques du monde comme un phénomène de marge révélateur, et le mécanisme de dénonciation et de stigmatisation de ces discours, comme la manifestation d’un fonctionnement normal et régulé de la science, dans son inscription culturelle et sociale.
Il est alors évident que les scientifiques jouent un rôle privilégié dans la manière dont nos contemporains attribuent des valeurs de vérité aux différentes représentations qui circulent. Peut-on ignorer, volontairement, que la nécessité de penser suppose aussi de pouvoir nous entendre, au moins à quelques-uns, sur ce qui est vrai, dans un partage des valeurs de vérité que nous attribuons aux représentations dont nous usons ? Les relativistes — du moins ceux qui accepteraient les termes de notre ultime définition — sont pourtant insensibles à l’enjeu de la démarcation, entre ce qui relève de la science, et ce qui n’en relève pas. Ils sont, en cela, indifférents aux modalités contemporaines de partition du vrai et du faux. Car la ligne de démarcation, que quelques scientifiques tracent entre la science et l’idéologie, est l’écho, certes affaibli, des innombrables procédures par lesquelles les humains attribuent et partagent des valeurs de vérité.
L’image d’ensemble que l’on peut donner des pratiques scientifiques trouve alors une dimension nouvelle. Ce qui est perçu et identifié comme science, à une époque donnée, est constitué de savoir-faire, de capacités à construire des instruments, à développer des ressources techniques originales. Ce qui est perçu comme science, correspond aussi aux procédures particulières permettant de dire le vrai et le faux, pour une communauté de savants ou pour un État, pour une polémique locale ou pour un différend culturel à l’échelle d’une nation. Je ne donnerai qu’un exemple, minuscule, qui illustrera ce champ d’étude possible. La démonstration de la quadrature du cercle, ainsi que la possibilité du mouvement perpétuel, ont obsédé plus d’un esprit. Or, par quel mécanisme une société dans son ensemble apporte-t-elle une réponse définitive à de telles interrogations ? C’est une décision institutionnelle, en l’occurrence, en France, une décision de l’Académie des sciences, de ne plus examiner les propositions de solution qui lui seraient soumises, qui vient dire le vrai de cette histoire. Non pas bien sûr interdire à tel individu de s’interroger sans fin, mais mettre fin au caractère public de la controverse.
De telles procédures, qui permettent le partage collectif du vrai et du faux, ne sont pas propres à l’activité scientifique. Une enquête policière peut, elle aussi, produire des effets de vérité, de même que le témoignage d’une personne à la barre d’un tribunal. Les procédures et les institutions qui permettent de rendre la justice et de dire le droit, acceptent l’appellation de « juridiction ». Nous utiliserons ici le terme de « véridiction », pour désigner les procédures qui permettent d’attribuer des valeurs de vérité, de faire le partage entre le vrai et le faux, dans le cadre d’une collectivité humaine. Ces procédures de « véridiction » sont des objets d’histoire qui circulent, se transforment, peuvent apparaître ou disparaître. Il s’est trouvé que, dans notre histoire occidentale, sous le terme de « science » ont été repérées et nommées sur une durée de quelques siècles, non seulement des pratiques techniques, politiques et industrielles, mais aussi un ensemble de pratiques de véridiction, où s’est joué le rapport qu’a entretenu avec la vérité un groupe de personnes, puis la société tout entière. Rapport changeant, rapport qui prend des formes accessibles au regard de l’historien, ou du sociologue, sans nécessairement s’épuiser dans cette explication.
Cette notion de « véridiction » ne doit pas être comprise dans un sens trop restrictif : il ne s’agit pas, par ce terme, de désigner uniquement l’acte d’affirmation d’une vérité, l’énoncé d’une proposition vraie. Une définition aussi restrictive, appliquée au rôle public des scientifiques, rencontrerait aussitôt la dénégation outrée du parti scientifique. La version contemporaine de leur modestie proclamée, consiste à affirmer que les scientifiques n’avanceraient que des hypothèses, et non des propositions vraies ; la condamnation des idéologies procéderait d’une réfutation des propositions fausses — non d’une approbation des propositions vraies — ou plus finement d’une dénonciation des théories non réfutables, des propositions qui échapperaient à la possibilité d’un test expérimental. Cette réponse des scientifiques appelle deux remarques. Tout d’abord, cette formulation du rapport que les scientifiques entretiennent avec le sentiment de vérité, provient, on l’aura reconnu, de l’influence de Karl Popper. Or, les thèses de Popper sont une rationalisation a posteriori de la démarche scientifique et s’exposent à la critique des historiens dans des termes identiques à ceux que nous avons précédemment décrits. D’une part, les exemples sur lesquels s’est appuyé Karl Popper sont indéfendables aux yeux d’un historien des sciences, d’autre part, de l’aveu même de Popper, il s’agit davantage de la manière dont la science devrait fonctionner que de son fonctionnement réel . La seconde remarque porte précisément sur cette distance entre la modestie proclamée des scientifiques, et la réalité de leurs pratiques, ainsi que de leurs effets sur la perception collective du vrai. Un automobiliste s’engagerait-il sur un pont, si un panneau indiquait à l’entrée du pont que les connaissances théoriques des ingénieurs qui l’ont construit sont scientifiques, car réfutables ; et qu’en traversant le pont, il permettra de tester une nouvelle fois si ces connaissances ne sont pas fausses ? De manière plus polémique, certains défenseurs acharnés de l’usage civil de l’énergie nucléaire ne donnent pas spécialement le sentiment qu’ils considèrent leurs connaissances en matière de sécurité pour hypothétiques et sujettes à sanction par la réalité.
Ces deux remarques énoncées, comment ne pas aussitôt regretter de s’être laissé subjuguer à nouveau par ce débat interminable concernant la méthode scientifique ? L’introduction de la notion de véridiction permet au contraire de délimiter un nouveau champ d’interrogations : de quelle manière les scientifiques interviennent-ils dans l’élaboration et la diffusion des manières de penser, des concepts et des représentations, non pas en énonçant ce qui est le vrai, pour une collectivité, mais en réglant les procédures qui attribuent les valeurs de vrai et de faux pour les représentations qui circulent ? Cette interrogation peut aussi porter sur l’étendue du domaine ainsi réglé. On sait par exemple que l’astrologie est une des cibles de prédilection des scientifiques, et qu’elle fait les frais, illustrant nos remarques précédentes, de cette accusation de « non-réfutabilité ». Or, ne convient-il pas de s’étonner de la véhémence avec laquelle des scientifiques contestent la pertinence des horoscopes ? En quoi le soulagement que j’éprouve à apprendre que « foin des quelques lapins craintifs et autres chimpanzés qui vous entourent, vous décidez de trouver enfin un vrai homme » peut-il susciter la préoccupation d’un fonctionnaire astrophysicien ?

De la science considérée comme une construction identitaire

L’historien des sciences est désormais appelé à rendre compte de la place spécifique que les pratiques scientifiques occupent dans les procédures contemporaines de véridiction. A l’occasion de ce vaste chantier, qui s’ouvre à peine, on découvrira comment la recherche scientifique s’est inscrite au cœur du rapport collectif que nous entretenons avec la vérité. Le rôle que les mathématiques, la physique, la chimie ont tenu pendant le XXe siècle, dans la production d’armes terribles, et dans la victoire ou la défaite d’une partie du monde, a-t-il été un élément déterminant de l’importance de cette place ? L’adhésion de la population aux critères de scientificité, est-elle redevable de l’émerveillement provoqué par le foisonnement technologique ? L’écoute privilégiée dont bénéficient les scientifiques, se nourrit-elle de la générosité avec laquelle les représentations scientifiques offrent des images, des symboles, des concepts qui permettent de se donner du plaisir, de se maintenir en vie et de composer avec l’inconnu ?
Quelques obstacles demeurent, il est vrai, à l’engagement des historiens dans ce nouveau questionnement. Cette place spécifique des pratiques scientifiques, dans les procédures de véridiction à l’échelle d’une société tout entière, a longtemps échappé à toute interrogation : le poids de la science n’apparaissait pas comme le résultat d’une histoire, avec ce que l’histoire a de contingent, mais comme l’exercice d’un privilège de droit, lié à l’essence de la science, et — évoquons cet obstacle pour conclure notre propos — à l’identité du scientifique. Puisque l’actualité multiplie les exemples de phénomènes sommairement qualifiés de « replis identitaires », tirons-en l’avantage de caractériser plus aisément la mise en œuvre de la notion d’identité par des groupes engagés dans des stratégies de reconnaissance ou de conquête. Le propre d’une construction identitaire tient à ce qu’une part importante de l’activité du mouvement qui la revendique est consacrée au geste même de définition de cette identité. Déterminer qui en est, exclure qui n’en est pas, affirmer que cette distinction va de soi, tout en déplorant les innombrables traîtrises. Ne pas penser l’identité comme une identité sociale, construite à l’occasion de relations contingentes, mais comme l’expression de l’essence de l’être, d’une nature transhistorique. La stratégie du sujet identitaire est alors de développer cette essence, de cultiver cette identité, qui, même absente est déjà là, en devenir, et pourtant toujours semblable à elle-même, et qui ne demanderait qu’à s’épanouir, en dépit d’un environnement social forcément contraire.
Cette réflexion fait apparaître de troublantes similitudes entre le chercheur, qui s’efforcerait de trouver chez Descartes les prémisses des errements de Claude Allègre, et — pour rester dans des comparaisons politiquement fréquentables — le militant des gay studies, qui voudrait reconnaître, dans le statut de l’homosexuel à Sparte, une étape préliminaire aux conquêtes des droits civiques de la communauté gay de San Francisco. Tous deux sont convaincus de la nature transhistorique de l’objet qui les préoccupe. Cette préoccupation concerne dans les deux cas la pérennité d’un sujet idéal — pour le premier, le sujet scientifique, pour le second, le sujet homosexuel — ; paradoxalement, le caractère idéal de cette catégorie semble s’accompagner de sa permanente vulnérabilité, d’une nécessité de la défendre et de la renforcer. Enfin, chercheur et militant des gay studies sont tous deux dans un processus personnel d’élaboration de leur propre subjectivité, à travers la construction de cette identité idéale. Or, la réflexion historique est bien souvent le mouvement même de la pensée qui se dégage de l’emprise identitaire. Ces dernières années, l’histoire des sciences en était encore à démontrer que la notion de scientificité, pensée comme un attribut identitaire du scientifique, n’avait aucun fondement. Un historien peut aujourd’hui penser la question de la scientificité, s’il considère le geste de démarcation qui la constitue, non pas de manière métaphysique, comme constituant l’essence ou une part de l’essence de la science, mais comme une pratique qui se retrouve, avec fréquence, dans ce que nous repérons, historiquement et socialement, comme l’activité scientifique.
Enfin, il revient au parti scientifique d’être le dernier interlocuteur de notre essai. Il est peu probable que nos propos aient ébranlé son entreprise de dénonciation des idéologies. Concluons cependant par un avertissement. Si la dénonciation des idéologies se fait sur le mode de la réaffirmation d’un privilège identitaire, elle est vouée à l’échec. L’usage de la pensée critique peut, aussi, se porter sur la contingence historique, qui a amené le scientifique à dire ou à régler le vrai. Détour indispensable, si l’on veut garder l’espoir d’agir sur le réel, d’innover, et de se surprendre.