L’idéologie de la science

L’idéologie de la science

Il n’allait pas de soi pour une revue politique de consacrer une partie d’un numéro au thème de la science aujourd’hui . Dans la sphère politique, en effet, on a plutôt coutume de parler (d’ailleurs peu) de la recherche — ce que nous avons fait dans le numéro 5 du Banquet — ou, le cas échéant, du pouvoir des scientifiques dans l’élaboration de certains choix (grands programmes technologiques) ou du risque de l’application de certaines découvertes scientifiques (ainsi que du volet positif que représentent les succès scientifiques dans le traitement de certains maux, notamment en médecine). Sans vouloir prétendre que tout est politique, d’autant que l’intérêt strictement intellectuel des contributions ici réunies nous paraît évident, nous estimons que la science en tant que telle est un enjeu politique.
A l’origine de ce numéro, figure une interrogation a priori classique : comment faire le partage entre ce qui relève de la science et ce qui appartient à l’idéologie. Cette dernière emprunte à la science ses modes d’exposition, se présente comme science, mais elle n’en offre aucune des garanties. La reformulation de cette question classique est opérée tant par Pascal Nouvel, à la foi biologiste et philosophe, que par Yves Roussel, qui est physicien. Il ne s’agit donc pas seulement d’opérer le partage entre le vrai et le faux — puisqu’une proposition scientifique peut relever de la science à un moment donné et être infirmée par des découvertes ultérieures —, mais de traquer les signes d’une investigation scientifique incorrecte, voire pervertie.
Il nous a, en effet, semblé qu’un certain nombre d’ouvrages parus au cours des trente dernières années, fussent-ils écrits par des scientifiques remarquables, pouvaient contenir des propositions d’ordre idéologique. C’est souvent le cas lorsque le scientifique quitte son domaine propre et s’aventure sur des terrains qui lui sont étrangers, mais sur lesquels il se croit autorisé à intervenir au nom même de la science qui est la sienne. Il en est ainsi lorsque physiciens, biologistes, chimistes, voire historiens, pensent déduire de connaissances réelles des conclusions sur la liberté de l’homme ou son absence de liberté, l’existence de Dieu ou son inexistence, voire la nature de l’homme. Cette exportation illicite de concepts, de raisonnements ou de schémas logiques est assez fréquente en physique et François Lurçat en donne quelques exemples qui lui permettent de dénoncer l’expansion du « physicalisme ». Il en va de même dans le domaine plus nouveau des sciences cognitives qu’il convient de faire échapper, comme le montre Pierre Wagner, au cognitivisme. Même la science la plus abstraite qui soit, les mathématiques, comme en témoigne l’article de Jean-Jacques Szsceciniarz, n’échappe pas à l’emprise de l’idéologie et aux enjeux de domination exacerbés par la forme universelle qu’elles revêtent.
Un tel numéro ne pouvait davantage échapper à la nécessité d’une réflexion sur la constitution des disciplines scientifiques elles-mêmes. Cet examen est d’autant plus essentiel dans le domaine des sciences de l’homme et de la société. A partir d’une réflexion sur le cas Clovis, dont la célébration commémorative a donné lieu à quelques falsifications grossières, Dominique Franche poursuit une réflexion essentielle sur la nature de l’histoire et les conditions de son institution comme discipline scientifique. Liliane Lurçat, quant à elle, montre les déboires de la psychologie qui, pour des raisons institutionnelles qui ne sont pas indépendantes d’une faiblesse épistémologique, n’est pas parvenue en France à reconquérir le statut de discipline autonome qui était le sien il y a plus de trente ans et qui l’est toujours dans la plupart des universités étrangères. Ce dossier se clôt sur une analyse de la prospective conduite par Paul Tolila. Ce mode d’investigation politique ne peut sans doute prétendre au statut de discipline scientifique autonome, mais son exercice concret ne saurait pour autant échapper à une réflexion sur la possibilité d’énoncer en toute rigueur certaines propositions pertinentes pour orienter l’action des pouvoirs publics.