L’extrême droite en Europe

L’extrême droite en Europe

Piero Ignazi

État des lieux dans les différents pays européens

Il faut distinguer l’extrême droite traditionnelle et les nouveaux mouvements d’extrême droite. Les premiers font référence à l’idéologie et aux mythes du fascisme de l’entre-deux-guerres. Cette identification avec le passé a à la fois été une importante force évocatrice auprès de larges franges de l’électorat et a constitué une limite à leur développement. Le maintien des racines fascistes empêchait, en effet, la croissance de ces partis au-delà de noyaux restreints de nostalgiques dans les sociétés de l’après-guerre. Le parti de loin le plus important de cette catégorie est le Mouvement social italien (M.S.I.) Ce parti s’est reconstruit tout de suite après la guerre en décembre 1946 grâce à l’œuvre des jeunes anciens combattants de l’armée de Mussolini. A partir des premières élections législatives de 1948, il a toujours obtenu une représentation au Parlement avec environ 5 % des sièges. Cette performance lui a attribué le rôle de parti phare pour tous les partis d’extrême droite européens jusqu’aux années quatre-vingt. Dans cette catégorie, il faudrait aussi ranger l’ancien parti Nationalpartei Deutschlands (N.P.D.) qui n’a pas connu les mêmes succès électoraux en raison à la fois de la législation allemande et des interdits sociaux propres à ce pays après les monstruosités du nazisme. Le parti italien a été présent au Parlement italien depuis 1948. Globalement, de tels partis ne pouvaient avoir de grand succès. Le succès des partis d’extrême droite est plus lié aux changements des sociétés contemporaines qu’au souvenir du passé. Les partis les plus importants, dont le Front national en France, ne veulent pas revenir au fascisme, même s’ils s’en inspirent ponctuellement pour répondre aux problèmes d’aujourd’hui de la société.
Le deuxième type de partis d’extrême droite, qu’on peut définir comme « nouveaux » partis d’extrême droite ou d’extrême droite « postindustrielle », qui sont apparus plus récemment, ne font pas référence explicitement à la tradition fasciste. En général, ces partis ont obtenu un succès électoral à partir de la deuxième moitié des années quatre vingt ; à l’exception des Partis du Progrès norvégien et danois nés au milieu des années soixante-dix. Ces deux partis se différencient des autres par certaines caractéristiques. Le Parti du Progrès danois, fondé en 1973 par un avocat fasciste, Mogens Glistrup, a obtenu un succès imprévu au cours des élections de 1973 sur la base d’un programme en radicale opposition aux fondements de l’Etat-providence danois. Son opposition au système fiscal l’a poussé ensuite vers une contestation à grand rayon du système démocratico-libéral tout court. Entre les années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, l’emprisonnement du leader fondateur (pour fraude fiscale) a conduit à un changement de direction et à un assouplissement des positions du parti. Celui-ci a tenté d’abandonner ses positions les plus extrêmes, mais sans grands résultats. Il est aujourd’hui plutôt conservateur au sens traditionnel. Le parti homonyme norvégien a aussi accompli une telle évolution. Récemment, aux élections de 1992 en Suède, s’est produit un phénomène analogue avec le parti nouveau-né de la Nouvelle Démocratie qui a obtenu 6,7 % des voix avec un programme de remise en cause de l’Etat-providence et d’opposition affirmée au système des partis. Mais dans ce cas, le succès a été de courte durée et le parti a perdu beaucoup de ses soutiens lors de l’élection suivante.
Le Mouvement social italien évolue d’ailleurs lui aussi vers un parti de type différent, quoique timidement. Il se transforme sous l’effet de ce qu’on peut appeler la socialisation vers la démocratie, surtout des cadres de niveau inférieur, qui appartiennent aux classes moyennes, qui adoptent des positions favorables à la démocratie politique et aux libertés, bref à une certaine modernité. Ils ne trouvaient pas de réponse chez les dirigeants nationaux pour lesquels le fascisme était la référence la plus prégnante. Or, ceux-ci ont évolué, et des éléments tactiques et contingents se sont ajoutés à ces lignes profondes d’évolution. Toutefois, ces changements sont longs. Une enquête de janvier 1995 auprès des participants au congrès du parti a montré que le fascisme est encore considéré comme la référence fondamentale par les deux tiers des délégués et ils voient en Mussolini leur grand homme politique. En même temps, le congrès a voté une motion qui considère le racisme et l’antisémitisme comme des crimes contre l’humanité.
Un cas particulier est celui du Parti Libéral autrichien. En effet, ce parti a subi une dérive vers l’extrême droite après l’ascension à son secrétariat en 1986 du jeune leader du parti libéral de la Carinthie Jorg Haider. Ce dernier a revitalisé les éléments extrémistes et nostalgiques présents dans le parti depuis sa fondation et marginalisé, au moins temporairement, le secrétariat authentiquement libéral du début des années quatre-vingt. Il ne répugne pas à afficher clairement un langage néo-nazi et une thématique raciste, sans doute pour des raisons historiques. Les bons scores qu’il a obtenus grâce à des positions xénophobes et populistes rendent peu probable l’hypothèse d’un adoucissement des positions de ses mots d’ordre d’autant plus que la composante la plus modérée et philo-libérale s’en est détachée il y a quelques années et a fondé le Forum libéral.

L’idéologie des partis d’extrême droite

L’idéologie de ces partis extrémistes est plutôt étroite et a toujours un point commun : l’opposition à la démocratie libérale, ce qui justifie leur appellation d’extrême droite. A côté de cela, nous avons tous les courants que l’extrême droite a présentés dans l’histoire du siècle. Les différences sont certes très grandes entre les partis, mais il est difficile de les caractériser de manière simple, par exemple en disant qu’untel est d’inspiration chrétienne, l’autre non, untel est populiste, l’autre non, et ainsi de suite. Certes, tous sont favorables à une certaine référence à l’ordre traditionnel, mais ils vont néanmoins souhaiter modifier cet ordre. En dehors des partis d’extrême droite scandinaves, qui sont très opposés au système de sécurité sociale et d’Etat-providence en général, les autres n’ont pas un fonds doctrinal aussi net. Ceux-là sont d’abord antisocialistes et leur critique de dépenses sociales excessives ne vise pas essentiellement, comme pour d’autres partis d’extrême droite comme le Front national en France, celles qui concernent les étrangers.
Dans les autres pays, ce qui caractérise d’abord l’extrême droite, c’est une opposition radicale à tous les autres partis et au système constitutionnel démocratique dans son principe, même si ce n’est pas toujours aussi clairement avoué. Ils reprennent ainsi le thème classique de l’antiparlementarisme qui a toujours été une des composantes de l’extrême droite dans les années 1930, tant d’ailleurs en Italie qu’en France.

Sociologie

Les partis d’extrême droite ont la capacité d’être, presque partout, des partis qui reflètent la structure sociale du pays. Ils ont surtout une certaine faculté de pénétration dans l’électorat ouvrier, en particulier chez les ouvriers les moins qualifiés et les chômeurs. Cette sociologie se retrouve partout, dans les grands partis comme en France ou en Autriche ainsi que dans les petits partis comme au Royaume-Uni et en Allemagne. Cela fait la force de ces partis : d’être plus que d’autres le reflet de la structure sociale réelle. C’est leur manière en quelque sorte de s’adapter à la société.
D’autre part, les partis d’extrême droite ont souvent pour caractéristique d’avoir un électorat très jeune. En Italie par exemple, pour une moyenne de 15% des votants, 23 à 24% des jeunes de moins de vingt-cinq ans votent pour l’extrême droite.
En termes de provenance, on observe globalement peu de migrations de l’électorat de gauche vers l’extrême droite, à l’exception des partis scandinaves. Dans ces pays, on a assisté à un déplacement des sociaux-démocrates vers l’extrême droite, peut-être parce que ces partis étaient moins qu’ailleurs les héritiers de la tradition fasciste. En Italie, l’essentiel de l’électorat provient au contraire du centre droit, c’est-à-dire de la démocratie chrétienne. En France, contrairement à ce qu’on lit parfois, il est prouvé que les passages du Parti communiste au Front national sont infimes. Quant aux libéraux autrichiens, ils viennent surtout du parti catholique conservateur.
Certains affirment aussi que l’électorat de l’extrême droite puise largement dans les rangs des abstentionnistes. Un nombre significatif d’électeurs passerait du parti de droite classique vers l’abstention, puis dans un second temps vers l’extrême droite. Ce phénomène important est de nature à compliquer l’observation et explique certaines erreurs.

La droite conservatrice, barrage contre l’extrême droite ?

Au Royaume-Uni, on peut certes observer l’existence d’une frange étroite du parti conservateur, finalement assez proche de l’extrême droite, ce qui, pour certains, expliquerait l’inexistence d’un parti d’extrême droite fort dans ce pays. Un autre facteur qui a limité la croissance du National Front en Grande-Bretagne a été l’attitude politique de la direction du parti conservateur. Margaret Thatcher a, en effet, adopté une politique intelligente de fermeté lors de la campagne électorale de 1979, en insistant sur le fait que les problèmes exprimés par le National Front avaient une certaine validité, mais que seul un parti conservateur pourrait y répondre. De cette façon, elle a coupé l’herbe sous le pied du National Front alors qu’il venait de déployer un considérable effort d’organisation. Mais pour expliquer ce phénomène, on peut sans doute également invoquer des contraintes institutionnelles très fortes : système électorat majoritaire, bipartisme très ancré, notamment.
Globalement, il apparaît que lorsque des partis de droite conservateurs ont essayé de se donner un visage dur par rapport à la droite classique, ils ont toujours été « surcontrés » par les partis d’extrême droite. De toute manière, les partis conservateurs ne peuvent aller jusqu’au bout. Cela peut même être un jeu dangereux : ainsi les Republikaner allemands sont nés d’une scission de la C.S.U. bavaroise. Toutes les fois que les partis modérés, libéraux, centristes, chrétiens-démocrates, se sont déplacés vers la droite — comme en Allemagne avec le tournant (Die Wende) invoqué par Helmut Kohl avant son retour au pouvoir au début des années quatre-vingt, ou en France avec la radicalisation de l’U.D.F. et du R.P.R. dans les premières années qui ont suivi la victoire socialiste de 1981 —, qu’ils se sont engagés peu ou prou dans une dérive conservatrice, ils ont légitimé certains thèmes de l’extrême droite. Ils ont ainsi ouvert la voie à l’expression plus cohérente de positions plus extrémistes. Ils ont donc favorisé l’émergence électorale de nouveaux partis. Le cas français est d’ailleurs un cas parfait : la droite, après 1981, s’étant déplacé plus à droite, a ouvert un champ à l’expression de positions extrêmes sur les terrains de l’immigration, de la nationalité et des libertés publiques. La politique affichée en 1986 est allée dans le même sens : celui d’un crédit nouveau aux propositions de l’extrême droite.
Toutefois, les alliances entre la droite et l’extrême droite sont rares. La principale caractéristique de ces partis est d’être mis à l’écart. On peut les définir comme des « partis parias ». Jusqu’à l’entrée au gouvernement Berlusconi du M.S.I. en 1994, il n’y a jamais eu d’alliances entre les partis d’extrême droite et les partis conservateurs. Lors de certaines élections locales, il y a eu quelques accords avec le F.N. en France et, certains gouvernements minoritaires en Scandinavie ont parfois accepté l’appui externe des Partis du progrès. Mais aujourd’hui, du moins en France, cette attitude est exclue par les partis de la droite classique.
Reste à savoir pourquoi le mouvement social italien a-t-il pu évoluer. Ce changement, symbolisé par sa transformation en Alleanza Nationale en janvier 1995, peut être expliqué par des facteurs tant conjoncturels qu’ancrés dans une histoire plus longue. Les facteurs liés à l’évolution de long terme tiennent en premier lieu au processus d’acceptation et de légitimation que sa présence au Parlement et dans les conseils municipaux, provinciaux et régionaux à partir de 1948 a lentement produit. Cela lui a conféré une certaine normalité. Ensuite, le relâchement du conflit idéologique, la réduction du taux d’intolérance politique et surtout la disparition de la violence politique à partir du début des années quatre-vingt a favorisé, là aussi lentement, la démolition du « ghetto » à l’intérieur duquel le M.S.I. avait été enfermé. Les facteurs plus immédiats sont liés au tremblement de terre politique des dernières années. En effet, grâce à sa mise à l’écart, le M.S.I. a paru étranger aux accusations de corruption politique qui ont frappé et emporté tous les partis traditionnels. Cela n’empêche pas que le M.S.I. a dû changer radicalement son orientation politique. Pour les autres partis d’extrême droite en Europe, une telle évolution démocratique est à peu près impossible.
Si l’on considère les expériences de gestion locale, on doit rappeler les raisons spécifiques qui ont rendu possible, en Italie, les cas de gestion par la droite extrême, notamment la ville de Naples. Cela tient notamment au fait que jamais il n’y a eu de déclaration idéologique de la part des élus italiens semblables à celles effectuées régulièrement par les maires du Front national en France. Certes, il existe aussi des cas de gestion locale par l’extrême droite en Autriche, dont celui de Jorg Haider lui-même, qui était président de Carinthie. Toutefois, celui-ci a été contraint de démissionner en raison de déclarations xénophobes. De ce point de vue, la situation actuelle de la France est totalement atypique en Europe.

Perspectives d’évolution comparées

Les problèmes qui ont produit la résurgence de l’extrême droite sont encore là. Tous ces partis ont d’abord comme principal problème d’être légitimés par les autres et d’accéder à une normalité qui, seule, peut leur donner un nouveau souffle. Mais le principal problème des partis d’extrême droite est que s’ils arrivent à convaincre des électeurs en tant que forces de protestation, ils ont plus de difficultés à présenter un ordre politique positif susceptible de mobiliser les gens. Auparavant, ces partis avaient beaucoup de militants et peu d’électeurs ; aujourd’hui, ils n’ont pas assez de militants et plus d’électeurs — encore que le cas français soit, de ce point de vue, spécifique puisque le Front national a su constituer un réseau militant qui en fait une force électorale puissante. Cela peut être un élément de force et de faiblesse. Or, pour franchir un certain seuil, qu’on peut estimer à 20% et qu’aucun parti ne franchit à l’exception des Libéraux autrichiens, il faut une base militante qui repose sur des choix idéologiques clairs. Faute de ceux-ci, ces partis stagneront à 10 ou 15%. Les nouveaux partis d’extrême droite, en général, n’ont pas un projet global pour les sociétés contemporaines : ils se limitent à souligner certains éléments de crise en offrant des réponses simplistes et d’une certaine efficacité électorale. Il n’y a rien là de semblable aux visions globales d’un « nouvel ordre » produites par les partis fascistes ou traditionalistes entre les deux guerres.
Certes, ce manque d’idéologie a été l’une des raisons du succès de ces partis que j’ai pu définir comme des « nouveaux partis ». Ils furent capables d’attirer à eux des électeurs, dans la mesure où ils n’étaient pas rigides sur le plan idéologique, mais au contraire souples et capables d’épouser un terrain plein d’incertitudes. Ils répondaient ainsi mieux que d’autres partis aux problèmes de la société, mais sans avoir la capacité de projeter la résolution de ces problèmes dans un projet, ce qui devenait pour le coup une source de faiblesse. De ce point de vue, l’organisation sociale mise en place par ces partis est relativement secondaire, même si une organisation puissante pourrait résulter d’une capacité de mobilisation. Ce sont ainsi les raisons du succès qui pourront aboutir aux limitations de leur croissance.
Dès lors pour lutter contre l’extrême droite, l’important est de parvenir à une structuration idéologique plus forte du centre droit, qui lui confère une compréhension claire et bien distincte de l’extrême droite. Les partis conservateurs auront des difficultés à jouer ce rôle, car leur heure de gloire est passée, ne serait-ce qu’en raison de la montée de la crise économique et des problèmes sociaux. Et si les partis d’inspiration socialiste redevenaient hégémoniques, l’espace pour la droite classique se trouverait encore plus restreint. C’est ce qu’a compris l’extrême droite italienne et ce qui explique qu’elle ait rompu avec le racisme, la xénophobie afin de légitimer ses positions et se soit de plus en plus rapprochée des thèmes les plus proches des aspirations des gens. Ce parti risque d’arriver aux yeux des conservateurs italiens d’apparaître comme plus efficace que les partis classiques pour s’opposer à la gauche.
Il n’y a pas de recette pour lutter contre l’extrême droite, sinon pour dire que la lutte contre la corruption est la base de tout combat contre l’extrême droite car c’est sur ce terreau qu’elle a prospéré dans tous les pays européens. A contrario, la pire des solutions, pour la droite comme pour la gauche, serait d’essayer de suivre un parti extrémiste sur son terrain, en accréditant qu’il a globalement raison sur certains points de son programme.