Un parti attrape tout

Un parti attrape tout

Michel Soudais

Les électeurs du Front national ne se dévoilent pas facilement. Tout journaliste qui a été au moins une fois sur le « terrain », en a fait l’amère expérience. De Dreux à Vitrolles, en passant par Toulon, Saint-Denis, ou Offwiller, ce petit village du Bas-Rhin qui a voté à 39% Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle, il faut bien tenter de comprendre et d’expliquer ce vote. Une interrogation importante, non seulement pour les observateurs et les dirigeants politiques qui escomptent en déduire des stratégies de riposte, mais aussi pour les citoyens ordinaires qui ont parfois du mal à saisir ce qui dans leur quotidien a subitement basculé. « Depuis deux ans, je me dis : “Qui vote pour eux ?”, on se connaît tous ici, ce sont forcément nos propres amis », confiait à l’envoyée spéciale de Libération un Vitrollais à la veille du second tour de l’élection municipale.
Pourquoi le Front national ? Pour quelles raisons un nombre croissant d’électeurs apportent-ils leurs suffrages à ce mouvement d’extrême droite ? La question n’est pas uniquement académique. La récente polémique autour d’une note du politologue Pierre Martin pour la Fondation Saint-Simon, qui contredit les interprétations les plus courantes développées notamment par Pascal Perrineau, l’a opportunément rappelé. Derrière la querelle de chercheurs peut se profiler un débat politique. Suivant l’appréciation que l’on porte sur les responsabilités respectives de la droite et de la gauche dans les causes du vote Front national, suivant l’importance que l’on perçoit des questions de l’immigration et du chômage dans les motivations des électeurs frontistes, la stratégie suivie ne sera pas la même.
« Je n’ai pas de croix gammée, je suis loin d’être un fasciste. Des fascistes ici, je n’en ai pas vu beaucoup. On vient au Front national par déduction, c’est le principe de l’entonnoir. » L’électeur vitrollais qui se confiait ainsi à Libération a préféré garder l’anonymat comme bon nombre de ceux croisés dans la ville nouvelle des bords de l’étang de Berre. Irrités de devoir s’expliquer, ils n’évoquent qu’en terme vague leur « ras-le-bol » du maire sortant, des immigrés, de l’insécurité, des impôts… Le Front national n’est d’ailleurs pas en reste pour leur fournir, quasiment clefs en main, des justifications stéréotypées à leur acte. Le journal électoral de Bruno Mégret, Allez Vitrolles !, a publié en décembre 1996 six « témoignages » de personnes présentées comme des Vitrollais. Chacun d’entre eux expose ses motivations en faveur de la liste frontiste. Simple et direct : « On nous a pris pour des idiots… mais on ne nous y prendra plus », expliquait une certaine Annick, sans emploi, arguant qu’aucune des catastrophes annoncées en cas de victoire de Mégret ne s’était produite à Marignane, la ville voisine gagnée par le Front national. Un autre chômeur de 24 ans, Rémy, affirmait voter « pour l’emploi » : « Quand on parle de chômage, les politiciens se renvoient la balle : c’est la conjoncture mondiale, c’est le bilan de nos prédécesseurs, c’est la crise… Bruno Mégret, lui, fait des propositions… » À côté, Éliane, vendeuse de 35 ans et mère de deux enfants, assurait penser à « l’avenir de [ses] enfants », tandis que Simone, une retraitée du vieux village, désirait « une ville tranquille, propre, bien entretenue, un cadre de vie où l’on se sente vraiment bien chez nous, en Provence ». Enfin, François, un cadre commercial de 42 ans, réclamait « un bon coup de balai » pour restaurer « l’image de Vitrolles » salie par les « magouilles » d’Anglade et des socialistes, et un étudiant, Bernard, dénonçait par avance la venue de « personnalités parisiennes » comme si les électeurs vitrollais n’étaient pas assez grands pour savoir pour qui ils doivent voter.
L’ennui, mais les électeurs n’en ont rien su, c’est que la photo de Bernard est en fait celle d’un permanent de la Délégation nationale aux campagnes, le service de propagande du Front national. Comme Annick était en réalité Sabine Tholey, une employée du « Paquebot », le siège national du parti à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), où elle est assistante du Secrétariat national aux adhésions. Quant à Éliane, sa photo ornait déjà, en 1995, un document de la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen. Elle déclarait alors : « Il y a trop d’immigrés en France ! ». Le portrait de Rémy figurait en 1996 dans une brochure nationale intitulée « Chirac c’est l’échec ! ». Il y côtoyait déjà Simone, la soi-disant retraitée du vieux village qui, en bonne provençale, était photographiée en train d’acheter le Figaro dans un kiosque… parisien. Cette mise en scène dans le plus pur style de la propagande mégrettiste, à Vitrolles comme sur le plan national, ne serait qu’anecdotique et grotesque si elle ne contribuait à fausser la spontanéité des réponses que l’on peut obtenir des vrais électeurs, qui trouvent ainsi, en quelque sorte, un argumentaire tout prêt dans leur boîte aux lettres. Si le reportage conçu comme enquête de terrain est utile, c’est plus pour vérifier et nuancer les analyses électorales de type politologique, que pour cerner une réalité éminemment complexe.

De la « fracture sociale » à la « fracture politique »

Treize ans après son émergence sur la scène politique, les caractéristiques géographiques et sociologiques de l’électorat frontiste sont désormais bien connues. Particulièrement stable, la carte de la France lepéniste est située à l’Est d’une ligne Le Havre-Perpignan. Toutefois, à l’intérieur de cette France industrielle où se trouve, pour cause, les principales zones d’immigration, le vote Le Pen semble marquer le pas sur le pourtour méditerranéen et en Ile-de-France, au profit des départements du Nord, des marges de la région parisienne, de la vallée de la Seine et de l’Est, qui ont enregistré lors de l’élection présidentielle de 1995, les plus fortes progressions. C’est le cas dans le Nord (18,18% ; +3,03 points), le Pas-de-Calais (15,21% ; +3,82), la Seine-Maritime (15,79% ; +4,56), l’Eure (18,37% ; +4,33), l’Oise (20,48% ; +3,76), l’Aisne (17,69% ; +4,29), la Marne (17,62% ; +3,60), la Haute-Marne (20,35% ; +4,72), la Meuse (19,75% ; +4,75), la Moselle (23,82 % ; +3,92), la Meurthe-et-Moselle (18,12% ; +3,28) ou les Vosges (19,99% ; +5,11). Autant de « départements touchés par le processus de déstructuration industrielle des années soixante-dix et quatre-vingts », comme l’a fort bien noté Pascal Perrineau , avant de poursuivre : « Dans ces terres souvent populaires, atteintes de plein fouet par la crise économique et sociale et la crise urbaine, la “fracture sociale” a peu à peu débouché sur une véritable “fracture politique”. »
Les données sociologiques recueillies à partir de sondages réalisés à la sortie des urnes recoupent cette analyse. L’électorat lepéniste est d’abord d’un électorat jeune et masculin. Lors de la dernière élection présidentielle, 18% des 18-34 ans, contre 9% des plus de 65 ans, ont voté pour Jean-Marie Le Pen . 19% des hommes ont fait ce choix, contre 12% des femmes, l’électorat féminin, qui représente la majorité du corps électoral, s’étant toujours montré plus réticent au discours lepéniste et à son discours en faveur d’une répartition hyper-traditionnelle des rôles entre hommes et femmes. Sans parler des menaces que son programme fait planer sur certains acquis du féminisme, tel le droit à l’avortement. Il n’est sans doute pas inutile de noter que le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine, l’Alsace et tous les départements de la bordure méditerranéenne, qui constituent les principales zones de force électorale du lepénisme, sont aussi des régions où le travail des femmes est le moins répandu. En revanche, le pourcentage de la population féminine occupant un emploi est très élevé non seulement dans la région Ile-de-France, mais aussi dans toute la France de l’Ouest, plus rétive au vote Le Pen. Comme si le travail des femmes constituait « un élixir anti-Le Pen » .
Très largement interclassiste à l’origine, l’électorat frontiste s’est très nettement popularisé au fil des scrutins, jusqu’à faire du Front national le premier parti ouvrier de France lors de l’élection présidentielle de 1995 . Selon la SOFRES, 30% de cette catégorie social (27% selon BVA) a déposé dans l’urne un bulletin Le Pen, le plaçant largement en tête des autres candidats. Il arrive également en tête chez les chômeurs, avec un vote estimé à 25%. Après la période 1984-1986, marquée par une forte poussée électorale de l’extrême droite dans les milieux des travailleurs indépendants, les années 1988-1989 avaient vu l’alliance du monde de la boutique avec le monde de l’atelier, la classe ouvrière commençant à être sensible aux sirènes lepénistes. Jusqu’à devenir la principale composante du vote frontiste. Parmi les cadres supérieurs et les professions libérales, Le Pen ne recueille plus que 7%, selon la SOFRES, contre 19% en 1988. Dans la catégorie « petit commerçant, artisan, industriel et gros commerçant » la chute est tout aussi brutale puisqu’il tombe de 27% à 14%. Mais là encore il semble que ce soit surtout les « gros » qui font défection. Selon l’IFOP, en effet, qui ne prend en considération dans sa catégorie que les « petits », les artisans et commerçants auraient voté Le Pen à 24%. Corollairement, c’est parmi les diplômés de l’enseignement supérieur qu’il réalise son plus mauvais score (9%), alors qu’il recueille 17% parmi ceux qui ont un niveau d’instruction secondaire, 21% chez ceux qui ont suivi une formation technique ou commerciale et 24% auprès des non diplômés. Conséquence de cette relative désaffection des catégories professionnelles supérieures, le vote Le Pen fait moins recette dans les foyers déclarant un revenu supérieur à 20 000 francs (12%) qu’auprès des revenus modestes. Autre donnée intéressante, que l’on doit à BVA et à l’IFOP : 33% à 34% des électeurs qui se définissent eux-mêmes comme des « défavorisés » avouent avoir voté pour le candidat d’extrême droite, loin devant Lionel Jospin et Robert Hue qui obtiennent respectivement un peu moins de 20% et 13%. Le parti de l’exclusion s’est mué en parti des exclus.

« Gaucho-lepénisme » ou « droitisation du vote ouvrier ? »

Peut-on pour autant en conclure que l’échec de la droite (en 1986-1988 et en 1993-1995) et de la gauche à enrayer le chômage constitue le principal moteur du vote Front national ? Ou encore, doit-on déduire du fait que le vote Le Pen progresse dans d’anciens fiefs de gauche, que les électeurs populaires sanctionnent ainsi le non respect par celle-ci de ses promesses ? Pascal Perrineau a tendance à la croire, qui a forgé le concept de « gaucho-lepénistes » pour qualifier ces nouveaux électeurs. Tel n’est pas du tout l’avis de Pierre Martin, qui conteste la « gauchisation » de l’électorat du Front national . S’appuyant sur les mêmes données que Pascal Perrineau, et notamment le sondage postélectoral de la SOFRES qui fait apparaître que les électeurs de Jean-Marie Le Pen étaient moins motivés que la moyenne de l’électorat par des thèmes classés à gauche, comme le maintien des acquis sociaux (25% contre 37%) et la lutte contre l’exclusion (14% contre 31%), Pierre Martin assure que l’hypothèse d’un gaucho-lepénisme n’est confirmée « ni par l’évolution de l’électorat, ni par les motivations, ni par l’analyse des reports de voix au second tour ». Selon lui, l’importance du vote lepéniste ouvrier s’explique par la « droitisation du vote ouvrier » : « Il y a à la fois transferts de la gauche vers la droite U.D.F.-R.P.R. et transferts de l’U.D.F.-R.P.R. et de la gauche vers le F.N. » Une évolution consécutive, selon lui, à « l’irruption de l’immigration comme question politique importante après 1981 » qui a provoqué « à la fois une redistribution électorale géographique entre la gauche et la droite, et l’apparition d’une radicalisation électorale (le F.N.) au sein de la droite ». Le but de cette démonstration est d’affranchir la gauche de toute responsabilité dans l’émergence du vote national-frontiste , pour en reporter toute la faute sur la droite atteinte (seule) de « vide politique et idéologique » et coupable d’avoir, la première, exploité politiquement « l’hostilité traditionnelle à l’encontre des immigrées » sans parvenir à « maîtriser l’utilisation de ce thème », la démonstration laisse pantois . Parce que la « droitisation » suppose au moins une désaffection pour la gauche. Parce que l’on voit mal comment celle-ci pourrait se satisfaire, attitude que semble adopter Pierre Martin, de voir son influence augmenter parmi les électeurs de niveau d’instruction supérieur alors qu’elle recule chez les autres. Enfin, de très nombreux reportages attestent de la présence d’anciens électeurs de gauche parmi les électeurs du Front national .

L’immigration, motivation principale du vote Le Pen

En revanche, Pierre Martin reprend, avec raison, les observations d’Hervé Le Bras qui, il y a plusieurs années déjà, avait établi un parallèle entre la carte de l’immigration maghrébine et turque et celle du vote lepéniste , pour affirmer que « l’hostilité aux immigrés est la clef de voûte du vote F.N. ». « Cette liaison entre l’importance de la population d’origine immigrée et le vote F.N., très nette au niveau macrogéographique (département), l’est beaucoup moins à un niveau plus fin », concède-t-il en rappelant que cette corrélation a été très contestée, notamment par Pascal Perrineau. Analysant avec ses étudiants les élections législatives de mars 1986 dans plusieurs régions, ce dernier avait montré que l’extrême droite réalisait fréquemment son meilleur score, non pas dans les zones où l’immigration était la plus importante, mais à leur périphérie. Dans tous ces cas, la présence de l’étranger était réputée « structurer le vote de l’extrême droite au travers d’un halo ». Ces électeurs lepénistes, non confrontés directement aux étrangers ou seulement de manière ponctuelle, exprimeraient donc une peur, une hantise de voir l’immigré fantasmé s’installer dans leur entourage. Des démonstrations qualifiées de « ratiocinations » par Gérard Le Gall, secrétaire national du Parti socialiste chargé des études : « Leur seul but est de dire que l’immigration n’est pas la cause, donc qu’il peut y en avoir plus. C’est un raisonnement humaniste simple. » Sans contester l’influence de ce phénomène, Pierre Martin, en relativise l’optimisme, les électeurs des zones voisines des grandes concentration d’immigrés ayant souvent tenté de se sauver en déménageant de quelques rues ou kilomètres.
Que le rejet de l’immigration soit la motivation principale du vote lepéniste, nul ne peut raisonnablement le nier. Pour 65% des électeurs de Jean-Marie Le Pen, l’immigration était, selon le sondage postélectoral de la SOFRES, un des thèmes les plus importants. Un chiffre, à comparer avec la moyenne des électeurs (25%), qui marque la spécificité de l’électorat frontiste. L’insécurité est son autre grande préoccupation (57%, au lieu de 31% pour l’ensemble de l’électorat). La défense des valeurs traditionnelles (21%, au lieu de 16%) et la défense des intérêts de la France (30%, au lieu de 26%) ne venant qu’ensuite. Quant à la moralisation de la vie politique, ce n’est un thème important que pour 17% des électeurs frontistes, qui se situent là dans l’exacte moyenne nationale. Cela n’a pas empêché les Mégret d’en faire, avec succès, leur principal thème de campagne lors de l’élection municipale partielle qui leur a permis de conquérir la mairie de Vitrolles. Car derrière ces grandes tendances nationales, le vote Front national peut être porté par une extrême diversité de motivations locales.

Une diversité des logiques de vote

Cette hétérogénéité a été mise en lumière dans une étude qualitative fort instructive effectuée par la SOFRES à Vénissieux, ville populaire de la banlieue lyonnaise connue pour son quartier des Minguettes. À la demande du maire communiste de cette cité, André Gerin, l’institut de sondages a cherché à comprendre, à travers une quinzaine d’entretiens semi-directifs, comment près de 30% des Vénissians avaient pu voter aux municipales pour la liste lepéniste conduite par Maurice Joannon . Parmi les huit hommes et femmes interrogés, les enquêteurs ont découvert des situations personnelles extrêmement variées : sur le plan social, tout d’abord, certains, proches de l’exclusion ou l’ayant connue, vivent un déclassement social douloureux et des échecs personnels ou professionnels, quand d’autres connaissent une intégration professionnelle réussie, voire une ascension sociale appréciée. Sur un plan psychologique et relationnel, certains font face à un divorce mal vécu et éprouvent un sentiment d’abandon et de déracinement, d’autres, murés dans leur solitude, se plaignent de l’absence de liens sociaux et de relations d’amitié ou de voisinage, un troisième groupe faisant état, au contraire, de relations sociales riches et d’une participation à la vie associative de leur commune. Enfin, sur le plan intellectuel et politique, ces électeurs lepénistes manifestent soit un désintérêt total pour la politique, soit un intérêt passionnel pour la chose publique. Leur rapport au Front national va de l’attraction au rejet, selon qu’ils se situent politiquement à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, en passant par tout l’éventail des positionnements politiques.
« C’est une force très grande que détient ce vote pour catalyser et regrouper une telle hétérogénéité sociale, psychologique et politique, note l’étude de la SOFRES. D’autant qu’il ne s’appuie aucunement, au vu de l’analyse des entretiens, sur une structure militante locale identifiable et reconnue. » Sans vraiment connaître le candidat, les électeurs interrogés ont choisi de voter pour lui essentiellement en fonction de son étiquette partidaire et de ce qu’ils pensaient connaître du programme général du Front national. « En poussant plus loin l’analyse, écrit encore Christophe Nadaud, ancien directeur scientifique des études qualitatives de la SOFRES, on pourrait dire que ce parti présente aujourd’hui, toutes proportions gardées, les prémisses de ce que l’on appelle un parti attrape-tout ». Derrière la multiplicité des parcours et des situations personnelles, les enquêteurs de la SOFRES ont néanmoins identifié « quatre logiques distinctes du vote Front national, numériquement comparables, fonctionnant selon des ressorts et avec des conséquences sociales et politiques parfaitement étanches ».
1. Le « vote malaise », émane d’interviewés plutôt jeunes, aux situations sociales très différentes, qui « ont en commun une intériorisation aiguë d’un échec social dont ils souffrent intimement ». Récent et plutôt honteux, ce vote est marqué par « une absence de caractérisation idéologique », le choix du Front national étant d’avantage motivé par un rejet des autres partis et une aspiration au changement, que par une adhésion à ses thèses et à son programme, d’ailleurs mal connus, même si ces électeurs lui reconnaissent le mérite de poser les problèmes de l’immigration et de l’insécurité. « Expression du malaise social » et d’un « sentiment d’atomisation », il s’agit d’« un vote par désespoir et par défaut, un vote illustratif d’une situation d’anomie, bien plus qu’un vote d’accord ».
2. Le « vote identitaire », totalement assumé, est au contraire le fait de personnes interrogées qui « intériorisent fortement un sentiment d’appartenance sociale, constitutif de leur identité ». Celle-ci fonctionne « soit en termes de classe sociale, soit en termes de races », l’un et l’autre pouvant d’ailleurs se mêler. L’identification au Front national s’opère sur cette base. Le mouvement de Jean-Marie Le Pen est alors perçu comme le parti des ouvriers, des classes populaires, ou le parti des Français. À l’inverse des précédents, la volonté de changement de ces électeurs est plus claire.
3. Le « vote d’assentiment » est le fait d’électeurs connaissant une réelle intégration sociale : réseau familial dense, vie professionnelle satisfaisante, niveau de vie décent, voire élevé, fort intérêt pour la vie politique locale et nationale, etc. « Tout en revendiquant une forme de proximité avec le Front national », à travers l’adhésion aux thèmes d’ordre, de sécurité et de nationalisme, notent les enquêteurs, ces personnes interrogées nuancent leur approbation par des critiques à l’égard du F.N., qui sont autant d’éléments de frein et montrent que ce mouvement est d’avantage perçu comme un groupe de pression qu’un parti politique.
4. Le « vote de protestation », numériquement le plus important — du moins dans le cadre restreint de l’enquête menée à Vénissieux —, est le fait d’un groupe plutôt féminin et très tourné sur la vie de famille, développant de forts liens de proximité avec son voisinage et une vie sociale importante. Un groupe qui ne manifeste qu’un faible intérêt pour la vie politique. D’un côté, ce vote correspond à un fort besoin de protection et d’autorité. De l’autre, le Front national, dont le programme reste très méconnu, est rejeté pour son extrémisme. Vote douloureux et difficilement assumé, c’est un message de mécontentement qui se fait peur à lui-même, mais veut être le vecteur d’une prise de conscience. Comme un appel au secours ou une tentative détournée de dialogue.

Vers un parti total

Satisfait de la diversité et du caractère populaire de son électorat, dont il ne manque pas de se prévaloir à l’occasion, le Front national voudrait bien en refléter, le plus fidèlement possible, l’image et la variété des préoccupations (supposées). Vitrines kaléidoscopiques du mouvement, les « cercles nationaux », dont la création remonte, pour les plus anciens, à l’automne 1984, ont tenté avec des fortunes diverses de remplir cette fonction. Comme l’explique le serveur internet du mouvement, « au sein de leur profession, de leur milieu ou en fonction de leurs centres d’intérêts ils diffusent également le message du Mouvement National » . Après la transformation du plus ancien d’entre eux, Entreprise moderne et liberté, en un syndicat, la dernière liste de ces satellites ne compte pas moins de 23 associations : l’Association pour la Réforme Fiscale (ASIREF) a pour objet de « promouvoir la réforme fiscale et la suppression de l’impôt sur le revenu » ; le Cercle des amitiés protestantes veut « rassembler les protestants patriotes » ; le Cercle chasse pêche et nature s’adresse à « tous ceux qui, dans le respect des traditions, pratiquent la chasse et la pêche » ; le Cercle des Français résidants à l’Étranger cherche à « promouvoir auprès des Français de l’étranger les idées de Jean-Marie Le Pen » ; le Cercle National des Automobilistes se propose de « défendre les automobilistes contre le fiscalisme » ; le Cercle National des Agriculteurs de France entend « sauvegarder l’agriculture française et défendre les intérêts des agriculteurs » ; le Cercle national de la banque rassemble des « professionnels de la banque » ; le Cercle national des combattants, qui a pour objet la « défense matérielle et morale des anciens combattants » et la « sauvegarde de l’honneur de l’Armée », regroupe des anciens combattants, alors que le Comité de soutien à l’armée et aux industries de défense, créé lors de l’annonce de la réforme des armées, mène ses actions en direction des militaires d’active ; le Cercle national du corps de santé, en voie de se transformer en syndicat Force national santé, s’est fixé pour but de « défendre les intérêts des professionnels de la santé, médecins, paramédicaux, etc. » ; le Cercle national de défense des handicapés veut « défendre les intérêts moraux et matériels des handicapés » ; le Cercle national de défense de la vie, de la nature et de l’animal s’attache à « la protection et la défense des animaux et de l’environnement » ; le Cercle national des femmes d’Europe rassemble, depuis 1985, les femmes frontistes autour de « la défense de la famille française, des femmes et des valeurs fondamentales de notre société » ; le Cercle national des Français Juifs rassemble, sur le papier surtout, « les juifs patriotes » ; le Cercle national des Rapatriés « défend les intérêts moraux et matériels des rapatriés » ; le Cercle national des préretraités et retraités s’intéresse, lui, aux « intérêts des retraités dans la société française » ; le Cercle national des taxis regroupe quelques chauffeurs ; association caritative, Fraternité Française vient « en aide aux Français dans la détresse et dans le besoin » ; le Front anti-chômage « aide les chômeurs français à retrouver un emploi » ; la Ligue pour la vie dont l’objet est la « défense de la vie et de l’enfant à naître », participe à des manifestations anti-IVG jusque devant des établissements hospitaliers ; le Mouvement pour un enseignement national tente de fédérer les parents et les enseignants « désireux d’assurer le redressement de l’école » ; SOS Enfants d’Irak, créée par Mme Le Pen, cherche à « venir en aide aux enfants irakiens martyrisés par le blocus du pays par les États-Unis » ; dernier né, le Rassemblement National des Corses milite pour « la Corse française » et le « retour à l’état de droit dans l’île ».
Comme on peut le constater, le Front national dispose de cercles à peu près sur tout. « Nous créons des cercles au fur et à mesure que les besoins s’en font sentir pour faire connaître nos positions à toutes les catégories sociales de la nation et leur permettre de s’exprimer », expliqua un jour Jean-Marie Le Pen lors d’une conférence de presse. Avant de désigner cette pratique comme « la politique du nénuphar ». Le caractère impressionnant de cette liste à la Prévert doit cependant être relativisé. Parce qu’elle s’est souvent cantonnée à un rabattage électoral, l’action de ces différents cercles n’a jamais rassemblé au-delà des adhérents du Front national. La mise en place, à partir de l’automne 1995, de syndicats « F.N. » dans la police puis à la R.A.T.P., dans les transports en commun lyonnais, dans l’administration pénitentiaire, bientôt peut-être chez les routiers et à la poste, la création d’un F.N.-locataires et le lancement de la Fédération nationale entreprise moderne et liberté, qui ambitionne de rassembler les dirigeants de P.M.E.-P.M.I., les commerçants et artisans ainsi que les professions libérales, et souhaite se présenter à toutes les élection professionnelles, est d’une toute autre nature. Coordonnées pour l’essentiel par un service dépendant de Bruno Mégret, la « délégation nationale au développement », ces actions sont lancées depuis le siège du mouvement, selon une stratégie élaborée non moins centralement, alors que la création de cercles était essentiellement le fait d’initiatives individuelles émanant de cadres qui voyait dans ce militantisme un moyen d’accroître et leur autonomie décisionnelle, et leur notoriété.
Cette façade un rien tentaculaire ne parvient cependant pas à modifier la nature profonde du parti de Jean-Marie Le Pen dont le noyau central reste figé autour d’une équipe dirigeante des plus restreintes. Tel un mille-feuilles, on y retrouve les strates successives de l’histoire mouvementée de l’extrême droite au cours des soixante dernières années : quelques rares collaborateurs (la plupart ayant quitté la place par « extinction naturelle »), des baroudeurs des guerres coloniales et ex-O.A.S., des activistes des mouvements estudiantins des années soixante (Occident, Ordre nouveau, G.A.J….), des jeunes gens entrés en politique avec le Front national, lors de la « traversée du désert » des années 1972-1984, et d’anciens membres du R.P.R. ou de l’U.D.F. ralliés au mouvement de Jean-Marie Le Pen lors de sa période d’ouverture (1984-1987). Sur un plan idéologique, pétainistes, bonapartistes, nationaux-révolutionnaires, solidaristes, royalistes, catholiques traditionalistes, païens issus du GRECE, l’école de pensée de la « Nouvelle droite », agnostiques et négationnistes s’y côtoient dans une relative bonne intelligence. Conçu dès l’origine, ainsi que son nom l’indique, comme un rassemblement des courants les plus divers de la droite radicale, le Front national continue d’attirer à lui les militants des groupuscules ultra qui gravitent encore autour de lui. Depuis 1995, des responsables du groupe fasciste Nouvelle résistance ou de l’Œuvre française l’ont rejoint. Issu du premier, André-Yves Beck, directeur de la communication à la mairie d’Orange, a été nommé au comité central par Jean-Marie Le Pen. En provenance du second, Liliane Boury et Thierry Maillard étaient candidats, le 25 mai dernier, respectivement dans la troisième circonscription du Rhône et dans la quatrième circonscription du Puy-de-Dôme. Plusieurs anciens activistes du G.U.D., le Groupe union défense, figuraient aussi parmi les candidats nationaux-frontistes : le responsable du service d’ordre de cette organisation à Assas dans les années 1974-1979, Jean-Pierre Emié (deuxième circonscription du Val d’Oise) et ses jeunes émules Axel Lousteau (dixième circonscription des Hauts-de-Seine) ou Laurent Isoré (première circonscription de l’Oise) .
Cette sociologie, qui pèse d’un poids certain dans l’ancrage du Front national à l’extrême droite, apparaît à plus d’un titre contradictoire avec l’évolution de l’électorat frontiste, plus populaire, issu pour parti de la gauche. Sur plusieurs points pourtant, les militants nationaux-frontistes apparaissent en communion avec leur électorat. Comme eux, le parti est massivement masculin. Si, aux élections cantonales de 1994, près de 20% des candidats étaient des femmes, celles-ci ne sont que sept à être responsables d’une fédération départementale. Et encore s’agit-il de départements où le F.N. réalise des scores inférieurs, voire très inférieurs à sa moyenne nationale, à l’exception notable de l’Eure-et-Loir dirigé par Marie-France Stirbois. Sur cent membres élus du comité central, elles ne sont que treize, et tout juste deux dans un bureau politique de trente-neuf membres. Enfin, à l’image de l’électorat lepéniste, les militants et dirigeants frontistes possèdent, dans l’ensemble, un niveau d’instruction moindre que celui que l’on peu rencontrer dans les autres partis, excepté le P.C.F. À en juger par la répartition socioprofessionnelle de ses candidats aux élections cantonales de 1994, le Front national a accompagné l’évolution de son électorat. 20,5% d’entre eux étaient employés ou ouvriers. À titre de comparaison, aux cantonales de mars 1985, ceux-ci représentaient 13% du total. On observe en revanche une augmentation considérable du nombre de retraités qui passent de 7% à 25,5%. Et quatre candidats sur dix avaient plus de cinquante-cinq ans. Sur ce point, le contraste du Front national avec la relative jeunesse de son électorat est saisissant, en dépit de la visibilité trompeuse du F.N.J., le Front national de la jeunesse.
Cette situation paradoxale pourrait bien être la conséquence du verrouillage observable au sein de l’appareil. La confiance semble s’y distribuer d’avantage en fonction du nombre d’années de militantisme frontiste qu’en fonction des compétences réelles. Le dernier congrès de Strasbourg n’y a rien changé. Le bureau politique reste dominé par les lieutenants historiques de Jean-Marie Le Pen. Les adhérents d’avant 1983 y sont encore légèrement majoritaires. Ils occupent vingt sièges sur trente-neuf. Et cinq autres le sont par des militants ayant adhéré en 1983 ou 1984. Cette prime aux anciens se manifeste aussi lors de l’élection des membres du comité central. Le renouvellement y est relativement limité. On ne comptait que six nouveaux élus sur cent, à l’issue du congrès qui s’est tenu fin mars à Strasbourg. Plus de deux tiers des militants élus, ou désignés, lors du précédent congrès, en février 1994, l’avaient déjà été lors du congrès de Nice, au printemps 1990.
Muré en quelque sorte dans son passé, le Front national paraît peu susceptible d’évolution. Si cela peut sembler logique pour un mouvement qui milite pour un nationalisme fermé, cet isolement, qui n’est pas pour rien dans sa faible représentation parlementaire — avec 15% des suffrages exprimés, le Front national n’a obtenu qu’un élu, Jean-Marie Le Chevallier, maire de Toulon, aux élections législatives des 25 mai et 1er juin 1997 — est aussi sa principale faiblesse dans sa perspective d’une conquête du pouvoir. Son talon d’Achille.