Pourquoi vote-t-on pour le Front ?

Pourquoi vote-t-on pour le Front ?

Brice Teinturier

Le Front national est apparu sur la scène politique lors des élections municipales de 1983 ; à cette époque, il s’agit d’un phénomène isolé, puisque le score du F.N. se réduit essentiellement à celui de la liste conduite par Jean-Marie Le Pen dans le XXe arrondissement de Paris (11,3% des suffrages exprimés). Très vite cependant, une série d’élections partielles (Dreux, Aulnay-sous-Bois…) confirment la réémergence de l’extrême droite en France, consacrée par les élections européennes de 1984 : le Front national obtient 11% des voix, talonnant le P.C. L’hypothèse d’un feu de paille bénéficiant d’un scrutin sans enjeu de pouvoir immédiat est très vite démentie par les cantonales de 1985 (8,8% des suffrages), les législatives de 1986 (9,8%, 35 députés), la présidentielle de 1988 (14,5%), les régionales de 1992 (13,9%), les législatives de 1993 (12,4%), les européennes de 1994 (10,5%), la présidentielle de 1995 (15%), la victoire aux élections municipales de juin 1995 à Toulon, Marignane et Orange, puis à Vitrolles et, enfin, les législatives de 1997 (14,94% au premier tour).
L’une des forces du Front national tient à sa capacité d’agréger autour d’un noyau fidélisé et stable de 10% environ d’électeurs, des électrons successifs qui, selon les scrutins, vont franchir la barrière du Front sans pour autant s’y fixer. Ainsi, 80% des électeurs qui avaient voté pour Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle de 1988 votent à nouveau pour lui en 1995. Mais Le Pen séduit également 6% des électeurs de l’extrême gauche et 12% des électeurs de François Mitterrand de 1988. A droite, il capte le vote de 9% des électeurs de Raymond Barre et de 5% des chiraquiens de 1988. Enfin, 18% de nouveaux électeurs le choisissent en 1995, indice d’un véritable dynamisme (à titre comparatif, 6% seulement d’entre eux ont choisi Robert Hue). En même temps, l’électorat du Front national paraît relativement stable : nombreux sont ceux qui, désormais, votent pour ses candidats d’une élection à l’autre et qui, alors que les autres électeurs sont plus indécis, savent à l’avance qu’ils voteront pour l’extrême droite.
L’analyse des transferts est cependant malaisée lorsqu’il s’agit de comparer des scrutins différents : l’offre électorale, les enjeux de pouvoir auxquels renvoie le scrutin, la sélection des controverses, les phénomènes de mobilisations différentielles, compliquent et limitent l’analyse. Par ailleurs, nous manquons parfois d’échantillons suffisamment importants pour suivre avec finesse dans le temps certains électorats ; enfin, les souvenirs et les reconstitutions de vote sont loin d’être parfaits. Il peut ainsi en résulter des phénomènes d’occultation. Par exemple, la composante fortement ouvrière du vote Le Pen, manifeste en 1995, a été masquée ou sa concrétisation freinée par l’effet de la liste conduite par Bernard Tapie aux européennes de 1994 : 14% de ses électeurs ont en effet voté pour Jean-Marie Le Pen en 1995 ; or, l’électorat de la liste « Énergie radicale » était jeune et populaire. En 1997, on a assisté aussi à des transferts de l’électorat de Jacques Chirac vers les candidats du Front. Inversement, certains électeurs du Front de 1995 ont choisi de voter L. Jospin, peut-être mieux à même d’incarner positivement le mécontentement. Cela dit, la stabilité assez forte de l’électorat du Front laisse supposer qu’il existe des raisons fortes dans certaines catégories de la population de voter pour lui, raisons qui, peut-être, ne disparaîtront pas aisément, empêchant de faire du Front national le « feu de paille » que certains avaient prédit et espéré.

Les raisons du vote

Les ressorts du vote Front national ont peu varié dans le temps : la lutte contre le chômage, l’immigration et la sécurité. Toutefois, on relève depuis maintenant plusieurs mois une capacité du Front à souder son électorat autour de thèmes nouveaux, tels que la défense des valeurs traditionnelles. Dans l’enquête réalisée par la SOFRES pour RTL et Le Monde, peu avant les élections législatives de 1997 , 86% des sympathisants du Front national approuvent ainsi « les prises de position de Jean-Marie Le Pen sur la défense des valeurs traditionnelles ». Davantage encore, sur le plan de la perméabilité de la société françaises aux idées du Front, cette même enquête fait apparaître, d’une part, que le taux d’opposants aux idées du Front national n’a jamais été aussi élevé (76% des Français ne sont pas d’accord avec ses idées, 75% estiment qu’il représente un danger pour la démocratie), mais, d’autre part, qu’il existe aussi une porosité relative à certains thèmes développés par le parti frontiste, et ceci à droite comme à gauche. 42% des sympathisants U.D.F. approuvent ainsi les prises de position de Jean-Marie Le Pen sur la défense des valeurs traditionnelles, 37% des sympathisants R.P.R. et 21% des sympathisants de gauche. Ces résultats sont respectivement de 29%, 34% et 19% en ce qui concerne les prises de position de Jean-Marie Le Pen sur la sécurité et la justice, et de 26%, 32% et 17% en ce qui concerne celles sur les immigrés. Le clivage est donc clair entre les sympathisants U.D.F. et R.P.R. selon la nature des thèmes testés. De même, les taux d’approbation obtenus chez les sympathisants de gauche sont significatifs.
Le vote « Front national » est un vote programmatique : au premier tour de l’élection présidentielle de 1995, 60% des électeurs de Jean-Marie Le Pen déclarent s’être décidés « en fonction de son programme », soit le score le plus élevé de tous les candidats ; 18% ont tenu compte « de la personnalité de Jean-Marie Le Pen » et 19% « de l’étiquette politique ». En 1997, cette donnée n’a pas vraiment évolué.
Cela étant, d’autres facteurs nourrissent le vote pour le Front national : on peut en identifier cinq principaux, que les études qualitatives , locales ou nationales, mettent en lumière.

Les autres sont un bloc

Le premier facteur est la capacité du Front national à offrir une vision de la société française de demain, là où les électeurs sont bien incapables de définir celle de l’U.D.F. et du R.P.R., ou du P.S. De ce point de vue, que les électeurs du Front adhèrent en tout ou partie à cette vision n’a qu’une importance relative : elle est productrice de sens, car elle permet d’identifier les responsables d’une situation perçue comme désespérante et incompréhensible et de se projeter dans un avenir où la société apparaît comme davantage structurée. Corrélativement et dans ce système de représentations, le thème du complot a donc une fonction cardinale : complot des « mondialistes », des Européens, des médias, mais aussi, surtout, complot des immigrés. En effet, pour des raisons essentielles au bon fonctionnement du « système », l’étranger n’est pas seulement perçu comme un parasite, mais comme un étranger conquérant, fort de sa culture et qui cherche à l’imposer. Intrinsèquement, la logique de représentation de ces électeurs est donc celle d’un combat, dont l’enjeu est la survie. Et pour cela, il faut que les étrangers soient construits comme un groupe homogène, soudé et animé par une volonté qui, justement, ferai défaut aux Français de souche : « Ils sont regroupés, unis, ils s’entraident, ils ne se mélangent pas et connaissent très bien leurs droits : nous, nous avons du mal à aller voir une assistante sociale alors qu’eux, ils ont moins d’honneur et ils ont des professionnels pour se renseigner », déclarent ainsi des électeurs de gauche, ouvriers et employés, dont plusieurs avaient connu le chômage, passés aux Front national aux municipales de 1995. Toutefois, comme il pourrait y avoir une éventuelle solidarité de victimes entre ces catégories populaires et les immigrés, il est essentiel que s’inverse la dialectique de l’exclusion et que les premiers soient posés comme les victimes d’un rejet par les seconds : « Ils se sentent persécutés alors que c’est eux qui nous excluent, pas nous. Ils rejettent nos lois, nos règles. Ils veulent nous imposer leur religion et pas renoncer à la leur. La preuve qu’on ne les exclut pas, c’est qu’ils ont des mosquées. Et à force d’être dans des classes de 25 jeunes Maghrébins, nos enfants sont victimes de leur retard intellectuel et deviennent comme eux ». A travers l’inversion de la dialectique de l’exclusion, de tels propos montrent l’importance du thème non seulement de la perte d’identité, mais plus encore de la désubstantialisation pernicieuse : « Nos enfants deviennent comme eux » ; le mal s’introduit donc à l’intérieur même de la cellule familiale, et c’est tout à fait logiquement que ces personnes déclarent : « Ils vont nous manger ».
Reste cependant un problème important, le passage du culturel à une conception raciale de l’identité. Car s’il existe de « bons immigrés », capables de s’intégrer, c’est toute la logique du système qui vacille. Là encore, la contradiction est vite assumée : « C’est vrai qu’on peut les partager en deux. Mais même chez ceux qui sont nés en France, le mode de vie est différent ».

La peur de l’étouffement

Le deuxième facteur qui nourrit le vote Front national est le sentiment d’une indifférenciation croissante entre la droite et la gauche et, notamment, d’un consensus sur les enjeux (franc fort, immigration…), le diagnostic et les réponses à apporter à la crise : « La droite et la gauche se ressemblent tellement, maintenant, qu’on n’arrive plus à se repérer, on n’y comprend strictement rien » ; « ils sont d’accord sur tout : le franc fort, l’Europe, le racisme ». Chez ces électeurs, en général plus diplômés et moins fragilisés par la crise, voter Front national s’apparente alors à une volonté de faire éclater les consensus pour redonner au débat politique un espace plus large. On pourrait dire ici que le paradigme central n’est pas celui de « l’être mangé », mais de l’étouffement.
Le troisième facteur s’enracine dans la crise des mécanismes de la représentation. Cette crise découle principalement de cette indifférenciation perçue entre la gauche et la droite : le choix entre des offres claires et distinctes est, en effet, la base du contrat qui lie gouvernants et gouvernés. Les effets tactiques de la droite comme de la gauche — la première utilisant une rhétorique sociale, la seconde ayant abandonné de nombreux marqueurs de gauche — ont des effets parfois dévastateurs auprès de cette frange de l’opinion tentée par un vote Front national. Mais cette crise se nourrit également du hiatus entre les espérances suscitées par telle ou telle campagne électorale (F. Mitterrand en 1981, J. Chirac en 1995) et les programmes mis en œuvre. Le principe de la sanction des gouvernants, qui sous-tend celui de la représentation, est en effet mis à mal à partir du moment où tous les acteurs sont perçus comme incapables, démagogiques ou cyniques. Car la sanction électorale devient alors certes toujours possible, mais vide de sens. D’autres facteurs aggravent ce début de crise de la légitimité de la représentation élective : les partis politiques, perçus comme des machines à fabriquer des présidentiables et non des laboratoires programmatiques, l’insuffisante prise en compte de la minorité, la sélection des élites gouvernantes, trop exclusives, etc.

L’extrémisme peut-il gouverner ?

Le quatrième élément qui nourrit le vote Front national renvoie à sa banalisation et à sa « désextrémisation ». Cette désextrémisation est double. Elle s’opère, d’une part, à travers la structuration relative de l’espace politique autour des thèmes du Front national. On a pu mesurer à nouveau que, loi Debré ou pas, le Front national progresse, à tel point qu’on peut se demander si la légitimation de la problématique insécuritaire à travers une loi inutile et absurde n’est pas le plus sûr moyen de le renforcer. D’autre part, elle agit à travers la gestion municipale des villes conquises par le Front national : une gestion perçue comme « pépère » respectabilise le Front national et légitime son discours de victime ; « la bande des quatre » le présente comme dangereux ; or, une fois au pouvoir, il n’apparaîtrait pas comme tel.
Enfin, la croyance en un vote sans enjeux de pouvoir a longtemps été un facteur d’accroissement du Front national, puisqu’à l’échelon national et, dans une moindre mesure, local, l’idée que le candidat du Front national ne passera pas « déculpabilise » ses électeurs potentiels. Le fait que, dans les triangulaires du second tour des élections législatives de 1997, les candidats du F.N. aient perdu entre 4 et 7 points tend à montrer qu’il s’agit là d’un point important, mais qui pourrait bien ne pas se répéter dans le temps si l’expérience socialiste échoue à nouveau.

Quel potentiel d’accroissement ?

Il faut distinguer entre le potentiel d’accroissement électoral du Front national et la diffusion de son idéologie dans la société française. En ce qui concerne le vote proprement dit et avec toute la prudence nécessaire à ce type d’exercice, on peut estimer le potentiel du Front national à 20 ou 22%. Il s’agit bien d’un potentiel d’expansion : rien ne nous dit que cette formation atteindra un jour un tel niveau et la surestimation du Front est aussi dangereuse que sa sous-estimation. Ainsi, parallèlement aux logiques d’expansion qu’il conviendrait d’inverser, au moins deux freins pourraient limiter l’ascension électorale de cette formation. Le premier tient paradoxalement à l’idée que le Front national est une puissance de désordre, productrice d’insécurité et de rupture de la cohésion sociale. Une part importante d’électeurs du Front national estime, en effet, que ses solutions sont trop extrêmes et que le coût à payer, s’il accédait au pouvoir, serait trop élevé. Il est donc fondamental non pas de diaboliser le Front national, ce qui a pour effet de souder son électorat en renforçant le processus de victimisation et la thèse du complot, mais de l’« extrémiser ». La bataille qu’a livrée Jean-Marie Le Pen pour interdire aux journalistes d’utiliser l’expression « extrême droite » est de ce point de vue révélatrice et constitue un enjeu de toute première importance. Ce travail d’extrémisation est d’autant plus fondamental que le risque de de désextrémisation du F.N. existe à travers la gestion municipale des villes qu’il a conquises. L’élection de Jean-Marie Le Chevallier à l’Assemblée Nationale est là pour nous le rappeler, même si des aspects strictement toulonnais sont à prendre en compte.
Le second frein est étroitement imbriqué au premier et tient à une contradiction inhérente à cette formation : pour souder ses élus locaux et éviter notamment des transferts avec la majorité, Jean-Marie Le Pen est régulièrement conduit à commettre ce que les médias appellent ses « dérapages ». Or, ceux-ci ont une fonction de dérespectabilisation et de différenciation des élus frontistes, qui sont les seuls moyens de les maintenir dans le giron du F.N. Ce faisant, Le Pen maintient l’idée d’un parti extrême. Toute la question est donc de savoir si, à l’issue des élections législatives, la stratégie du Front national va évoluer et s’il aura encore besoin de ce jeu de stigmatisation pour maintenir ses élus dans son giron. C’est également la place de Jean-Marie Le Pen au sein du F.N. qui est ici posée.
Enfin, si l’emploi, la reconstruction d’identités fortes et la rénovation du débat politique sont, dans le temps, le plus sûr moyen de limiter l’expansion du Front national, en revanche, à court terme, les analyses de Gilles Deleuze sur la bêtise mériteraient d’être relues et appliquées au Front national. Deleuze explique que la caractéristique essentielle de la bêtise n’est ni l’ignorance, ni la sottise : la bêtise est un discours clôt sur lui-même, qui fonctionne de manière autonome. En face d’elle, la rationalité est donc souvent inopérante et seule l’ironie peut la combattre efficacement. C’est toute la force de Le Pen que d’insuffler une telle charge émotionnelle devant ses propos que le recours à l’ironie semble déplacé. Or, on ne combattra efficacement sans doute jamais la théorie de l’inégalité des races par le seul discours de la raison — même s’il faut naturellement continuer à le faire. Contre les sophistes, Socrate utilisait autant l’arme de l’ironie que la raison.