Le vote Front national au pluriel

Le vote Front national au pluriel

Nonna Mayer

L’introuvable équation F.N.

Des élections législatives de 1981 à l’élection présidentielle de 1995, le nombre d’électeurs du F.N. est passé de moins de 100 000 à plus de quatre millions et demi. La France est le seul pays de l’Union européenne, à l’exception de l’Autriche, où un parti d’extrême droite, clairement perçu comme tel par plus des trois quarts de l’électorat , réussit une percée aussi spectaculaire. Les nombreuses théories avancées depuis une dizaine d’années pour rendre compte de ce vote peuvent schématiquement se classer en quatre catégories.
Les premières se polarisent sur le leader du F.N. et sur ce qu’Edwy Plenel et Alain Rollat ont appelé « L’effet Le Pen » . Sa personnalité, ses qualités de tribun, son talent pour utiliser les médias, seraient décisifs. Son premier passage à l’Heure de vérité, le 13 février 1984, fait passer les intentions de vote en sa faveur, si l’on en croit le baromètre SOFRES, de 3,5% à 7%. Elles ont pour symétrique celles qui se penchent sur la psychologie des électeurs, leurs tendances autoritaires, hétérophobes et xénophobes, voire leurs fantasmes œdipiens refoulés, qui les rendraient réceptifs au discours lepéniste .
Un deuxième type d’explication met l’accent sur les facteurs sociaux et économiques. Pour les unes, l’immigration, en particulier maghrébine et musulmane, serait le facteur déclencheur du vote F.N., de la part d’électeurs en voisinage forcé avec des communautés qui ne partageraient ni les mêmes valeurs, ni les mêmes modes de vie. La thèse aujourd’hui reprise par Pierre Martin, dans une note récente de la fondation Saint-Simon , est confortée par le parallélisme observé, quelle que soit l’élection, entre la carte départementale du vote F.N. et celle des étrangers et par le fait que l’immigration arrive régulièrement en tête des motivations avancées par cet électorat. Elle trouve sa formulation la plus radicale sous la plume d’Hervé Le Bras, posant « l’équation Le Pen » : « Vote F.N. (%) = (6 + 1,7 x étrangers (%)) + faible résidu ». Il en propose une explication anthropologique, par la combinaison variable sur le territoire des trois forces fondamentales que sont les structures familiales, le pouvoir local et le pouvoir central : « Carte du suicide au début du siècle, carte de la richesse et des mouvements migratoires internes, c’est à peu près le négatif de la carte de la répartition des familles complexes. Dans les régions entièrement dominées par Paris, où ne subsiste plus aucune force d’organisation autonome, la crise d’identité nationale est plus durement ressentie qu’ailleurs » . C’est là que le discours xénophobe du leader du F.N. est le plus entendu, contre des étrangers dont la répartition sur le territoire n’a en fait pas varié depuis le milieu du XIXe siècle. D’autres encore cherchent plutôt l’explication par le changement économique et social et ses conséquences désintégratrices : chômage, délinquance, insécurité. La carte du vote F.N. est aussi celle d’une France urbaine et industrielle, frappée de plein fouet par la crise et le chômage. C’est l’analyse de Pascal Perrineau qui fait du vote F.N. « l’écho politique de l’anomie urbaine », de Jérôme Jaffré qui le voit comme un « vote de désespérance où des catégories déclassées ou en situation difficile manifestent ainsi leur mécontentement » .
Un troisième groupe d’interprétations privilégie les facteurs culturels. Les historiens ont mis en évidence les filiations idéologiques du vote F.N. et la résurgence périodique d’un « tempérament » protestataire, tel Pierre Milza, pour qui les remèdes proposés par le parti lepéniste « sont puisés dans la vieille panoplie d’un national-populisme dont le fascisme à la française n’aura été qu’un cas particulier et qui s’est successivement incarné dans le bonapartisme, le boulangisme, l’antidreyfusisme, la “droite révolutionnaire” du début du siècle, le nationalisme ligueur et plus tard le poujadisme » . Pour d’autres, comme Piero Ignazi, la poussée des extrêmes droites en Europe s’inscrit dans une réaction néo-conservatrice aux valeurs permissives et hédonistes des années soixante, une « contre-révolution silencieuse » . Le F.N. va permettre l’expression politique d’aspirations autoritaires, sécuritaires et xénophobes qui se développent dès le milieu des années soixante-dix et qui ne sont pas suffisamment prises en compte par les partis au gouvernement. C’est Pierre-André Taguieff qui, le premier, forge le concept de « national-populisme », version populaire — distincte du national-libéralisme des élites — d’une réaction identitaire spécifique aux années quatre-vingt, provoquée par la mondialisation de la culture et des échanges, la construction européenne et l’effondrement du communisme .
Une dernière catégorie d’analyse insiste sur les facteurs politiques qui ont favorisé ce vote : les peurs et les déceptions suscitées par l’arrivée de la gauche au pouvoir, l’impuissance de la classe politique dans son ensemble à trouver des remèdes au chômage, son discrédit croissant avec la succession des affaires et des scandales et le vote des lois d’amnistie, le brouillage des repères entraîné par les cohabitations successives. Le vote F.N. serait avant tout un phénomène protestataire, qualifié par Jérôme Jaffré de « vote exutoire » et de « force de refus », prenant la relève de la fonction tribunitienne exercée hier par le parti communiste, au pôle opposé du champ politique . Le calendrier électoral du début des années quatre-vingt aurait grandement facilité l’expression de cette protestation, comme le souligne Piero Ignazi pour qui « sans l’aiguillon institutionnel fourni par le système proportionnel et sans le timing électoral marqué par la succession d’élections locales et partielles suivies par des élections nationales sans enjeu, le F.N. ne serait jamais sorti de son isolement » . Puis le débat autour du grand marché européen et le référendum sur le traité de Maastricht auraient aggravé ce sentiment d’un fossé entre le peuple et les élites, bénéficiant tout particulièrement au F.N.
Il est tentant de chercher un principe unique d’explication au phénomène. Qu’il s’agisse du charisme de son leader, de la présence des immigrés, du chômage ou de la crise de la représentation politique, si chacun de ces éléments a joué un rôle, aucun à lui seul ne permet manifestement de l’expliquer. Le Pen entre en politique dans les années cinquante, mettant au service du mouvement Poujade les qualités d’orateur et de tribun qu’on lui connaît. Elles ne l’ont pas empêché d’être battu aux élections législatives de 1962 et d’entamer une longue traversée du désert, jusqu’à ce qu’il soit appelé à la présidence du F.N. en 1972. Ce parti ira d’échec en échec électoral pendant dix ans. Pourtant, il défend déjà les mêmes idées que celles qui feront son succès, comme en témoigne son programme pour les législatives de 1973, « Défendre les Français », pourfendant « l’immigration sauvage » et la décadence des valeurs traditionnelles. Les effets de la crise économique se font sentir en 1974, dès le premier choc pétrolier. Au même moment la France ferme ses frontières, donnant un coup d’arrêt à l’immigration qui s’était développée pendant les Trente Glorieuses et les années de croissance. Et l’élection de François Mitterrand ne profite guère, dans un premier temps, à une extrême droite exsangue, absente de l’élection présidentielle de 1981 et réduite à 0,4% des suffrages exprimés au premier tour des législatives de la même année .
C’est un enchaînement de causes qui explique l’émergence puis l’ancrage électoral du parti lepéniste. L’alternance de 1981, dans un pays gouverné depuis 23 ans par la droite, sert de détonateur. L’arrivée des « socialo-communistes » au pouvoir et les premières mesures sociales qu’ils prennent radicalisent l’électorat de droite, tandis que, passé l’état de grâce, leur conversion à une politique de rigueur mécontente l’électorat de gauche. Alors seulement les Français prennent conscience de la réalité de la crise économique et de l’impuissance des politiques à y remédier . Alors seulement le discours du F.N., qui fait des immigrés le bouc émissaire de leurs inquiétudes, trouve acquéreur sur le marché électoral. Et les ressources politiques du mouvement, combinées aux erreurs stratégiques de ses adversaires et à une conjonction de facteurs institutionnels favorables, vont l’inscrire dans la durée et lui donner une ampleur inégalée dans les autres pays européens. A cet égard, la comparaison entre les différentes variétés de l’extrême droite européenne, si peu pratiquée en France, est indispensable. Comme celui du F.N., l’essor électoral des Republikaner allemands hier, du FPÖ autrichien ou du Vlaams Blok flamand aujourd’hui, se nourrit de la crise économique, du désenchantement politique, des peurs engendrées par la mondialisation, l’ouverture des frontières et les flux migratoires. Seuls, varient les rythmes et l’ampleur du phénomène, selon les particularités du système et de l’offre politiques : type d’État et de système électoral et partisan, ressources spécifiques à ces formations (leadership, programme, organisation, soutien), stratégies de leurs adversaires (alliance ou isolement, condamnation ou surenchère, etc.) .

Le mythe de l’électeur type

C’est aussi la variabilité de ces facteurs à travers le temps et l’espace qui interdit d’analyser le vote F.N. au singulier. Si la sociologie électorale a considérablement progressé grâce aux sondages, l’électorat du F.N. est plus difficile à saisir, en raison à la fois de sa petite taille et des réticences à avouer un tel vote. Sur un échantillon standard de 1 000 personnes représentatif de l’électorat français, celui du F.N., à son plus haut niveau électoral, représente moins d’une centaine d’individus . C’est pourquoi on s’appuiera, dans la mesure du possible, sur des données uniques en leur genre et en partie inédites, provenant de deux enquêtes du CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française) menées au lendemain des élections présidentielles de 1988 et 1995 . Portant sur des échantillons nationaux de plus de 4 000 individus, elles permettent de tracer le profil social, culturel et politique détaillé des électeurs ayant déclaré un vote pour Le Pen, sans redressement. Ils étaient 357 en 1988, 435 en 1995. Leur poids parmi les électeurs interrogés acceptant de déclarer leur vote au premier tour est passé de 10,9% en 1988 (soit une sous-estimation de 3,5 points par rapport au score effectif du candidat du F.N.) à 13,5% (soit une sous-estimation de 1 point et demi). C’est en soi l’indice d’une banalisation de ce vote.
Au lendemain des élections européennes de 1984, où la liste menée par Le Pen recueillait 11,2% des suffrages exprimés, le Nouvel Observateur dressait ainsi, sous la forme d’une charade, le portrait de « l’électeur-type » de Jean-Marie Le Pen : « Mon premier est un homme d’une cinquantaine d’années, petit commerçant à Paris ou dans une grande ville de province, à moins qu’il ne soit cadre supérieur dans une petite ou moyenne entreprise. C’est un homme à son aise dans l’existence, muni d’une solide formation technique ou commerciale. Catholique mais sans excès, il fréquente occasionnellement l’église, pour les grandes fêtes, et ne manquerait pour rien au monde la messe de minuit avant le réveillon. Ses enfants, il les a mis à l’école privée, qu’il appelle “libre” » . Aujourd’hui, l’ouvrier et le « petit blanc » des banlieues difficiles ont remplacé le petit commerçant dans l’imagerie de cet électorat, qui incarnerait plutôt « la France de la désespérance populaire » . Les deux visions sont tout aussi réductrices. L’électeur type du F.N. est un mythe. Aucun électorat n’est homogène et celui du F.N. n’échappe pas à la règle. Dès 1984, le parti lepéniste obtient des suffrages dans toutes les catégories de la population, dans toutes les tranches d’âge, dans tous les milieux sociaux (tableau 1). Mais certaines catégories le soutiennent plus que d’autres, et pas nécessairement les mêmes selon les périodes.
Son caractère massivement masculin est la seule caractéristique forte et constante de cet électorat. Quelle que soit l’élection, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à voter pour le F.N., traditionnellement moins enclines à soutenir un mouvement extrémiste quel qu’il soit, et méfiantes à l’égard d’un parti qui milite contre le droit à l’avortement et encourage le retour du sexe faible au foyer. Toutes les autres caractéristiques ont varié au cours du temps. En 1984, la liste conduite par Le Pen trouve ses soutiens dans les milieux de classes moyennes, cadres (14%), petits patrons, employés de commerce (17 et 18% des suffrages exprimés), ou contremaîtres (19%). Mais il obtient ses meilleurs résultats dans les couches les plus aisées et les plus instruites de la population, chez les industriels et les gros commerçants (26%) où son score est proportionnel à la taille de l’entreprise, les membres des professions libérales (19%), ainsi que chez les catholiques pratiquants, autrement dit chez les catégories traditionnellement acquises à la droite . Et c’est effectivement de la droite modérée que provient l’essentiel de cet électorat de 1984, dont plus de la moitié dit avoir voté pour Giscard au deuxième tour de l’élection présidentielle de 1981 et où les sympathisants du R.P.R. et de l’U.D.F. sont les plus nombreux.
Aux législatives de 1986 en revanche, le réflexe de vote utile primera, un tiers de son électorat des élections européennes abandonne le F.N., et 88% de ces infidèles le font au profit des candidats U.D.F.-R.P.R. Ils seront remplacés par des électeurs venus de la gauche ou de l’abstention, plus jeunes, plus souvent issus de milieux populaires et détachés de la religion . Le poids des anciens électeurs giscardiens dans l’électorat du F.N. tombe à 43% lors des élections législatives de 1986 et à 33% dans l’électorat potentiel de Jean-Marie Le Pen à la veille de l’élection présidentielle de 1988, celui des sympathisants de l’U.D.F. ou du R.P.R. de 39 à 12%. Celui des anciens électeurs de François Mitterrand se stabilise aux alentours d’un tiers tandis qu’affluent les électeurs plus jeunes ou moins politisés qui n’avaient pas voté en 1981, leur proportion passant de 13 à 34% . A la présidentielle de 1988 enfin, le score élevé de Le Pen résulte de la jonction de ces deux électorats, bourgeois et populaire. Il progresse à la fois chez les professions libérales et cadres supérieurs, chez les ouvriers et chez les petits patrons surtout, où il atteint un niveau record de 27 à 30% selon les sondages.
De l’élection présidentielle de 1988 à celle de 1995, le niveau électoral du F.N. n’a quasiment pas varié, mais cette stabilité cache deux évolutions en sens contraire. Alors qu’il recule chez les petits patrons, ralliés à la candidature chiraquienne, où son score passe de 27 à 14%, il se développe aujourd’hui en priorité dans les milieux populaires, concurrençant la gauche sur son propre terrain. Tel est le principal enseignement du premier tour de l’élection présidentielle de 1995, où 18% des employés, 25% des chômeurs, 30% des ouvriers ont porté leurs suffrages à Jean-Marie Le Pen, soit chez ces derniers une progression de 11 points et de 22 points depuis les européennes de 1984 (tableau 1). Comme tout résultat de sondage, ceux-ci sont à interpréter avec prudence, et, d’un institut à l’autre, on note des écarts de 1 à 8 points sur le niveau estimé du vote Le Pen chez les ouvriers. Tous cependant, sans exception, confirment la prolétarisation de l’électorat lepéniste, les divergences ne portant que sur l’amplitude du phénomène. Et les élections législatives de 1997 montrent que la tendance se maintient. Si le Front national n’est plus, comme en 1995, le « premier parti ouvrier de France », c’est toujours dans cette catégorie sociale qu’il fait son meilleur score, recueillant près d’un quart des suffrages ouvriers au premier tour (tableau 1).
L’enquête post-présidentielle du CEVIPOF permet de préciser le profil de ces ouvriers lepénistes. C’est chez les jeunes ouvriers de 18-25 ans, moins fixés politiquement, que le président du F.N. obtient le plus de voix, chez les hommes plus que chez les femmes, en milieu urbain où les thèmes de l’immigration et de l’insécurité sont les plus porteurs, chez les plus défavorisés socialement et culturellement, ceux qui n’ont pas fait d’études ou qui n’ont qu’un C.A.P., qui n’ont pas de patrimoine et dont le revenu ne dépasse pas 7500 francs par mois, chez les ouvriers chômeurs enfin, où le candidat du F.N. frôle les 40%.
Cette poussée électorale du F.N. s’est faite essentiellement au détriment de la gauche, et de la gauche socialiste . Sur 100 ouvriers votant Le Pen en 1995, près de 50% déclarent avoir voté Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle de 1988, contre 22% pour Chirac, le cinquième restant s’étant abstenu ou étant trop jeune pour aller voter. Un premier décrochement de cet électorat ouvrier apparaît entre les élections législatives de 1981 et celles de 1986. La gauche perd 12 points chez les ouvriers. Le second, plus brutal (près de 20 points), a lieu entre les élections législatives de 1988 et celles de 1993. Ils illustrent le désarroi d’une classe ouvrière particulièrement touchée par les restructurations industrielles et par la crise, qui ne fait plus confiance à la gauche pour la défendre. Du recensement de 1982 à celui de 1990, son poids dans la population active est passé de 38% à 31% et la proportion de chômeurs de 9,6% à 14,2%. Les catégories les plus atteintes par le chômage, donc les plus enclines à voter pour Le Pen, sont celles où la gauche trouvait hier ses soutiens privilégiés : ouvriers qualifiés traditionnels, en grande entreprise, dans des secteurs comme l’automobile, l’armement, les chantiers navals, les mines, la métallurgie. Quant aux actifs, leurs conditions de travail et la nature même de leur métier ont été bouleversées. Aujourd’hui, deux ouvriers sur cinq travaillent dans le secteur tertiaire, comme chauffeurs, manutentionnaires ou magasiniers, ou dans les services marchands comme l’intérim ou le nettoyage. Il s’agit de situations professionnelles caractérisées par un isolement et une précarité accrus, où la frontière entre employé et ouvrier devient poreuse, sans traditions de lutte syndicale et d’action collective et donc plus réceptives au discours lepéniste . La géographie électorale confirme les enseignements des sondages. C’est dans les zones les plus touchées par la restructuration industrielle des années soixante-dix et quatre-vingt et où l’érosion du vote socialiste est la plus marquée que le F.N. a le plus progressé d’une élection présidentielle à l’autre, en Lorraine, en Picardie, dans le Nord-Pas-de-Calais, la Champagne et les Ardennes (cartes 1-3). Au niveau des circonscriptions, on trouve effectivement une forte corrélation (+.73) entre les gains lepénistes et les pertes socialistes de 1988 à 1995 .
Les ouvriers qui votent Le Pen lancent ainsi un avertissement à une gauche à laquelle pourtant ils restent majoritairement attachés. Si l’on en croit l’enquête CEVIPOF de 1995, 50% se situent à gauche sur l’échelle gauche droite, 60% déclarent une proximité avec un parti de gauche, 54% ont voté Jospin au second tour. Et s’ils adhèrent dans les mêmes proportions que les autres électeurs lepénistes aux thèses sécuritaires et xénophobes du F.N., ils s’en distinguent par leur attachement aux valeurs égalitaires et redistributrices de la gauche dans le domaine économique et social.

Les raisons du vote F.N.

L’analyse des motivations de ces électeurs confirme leur diversité. S’ils classent massivement Jean-Marie Le Pen et son parti à l’extrême droite, eux-mêmes ne se considèrent pas comme tels. Priés de se situer sur une échelle gauche droite en sept positions, les lepénistes se répartissent sur toute l’étendue de l’échelle, 17% dans les trois cases de gauche, 28% au centre, et 54% à droite dont une minorité seulement 15% en 1995 comme en 1988, à l’extrême droite, dans la septième et dernière case, soit une proportion trois fois plus élevée que dans l’ensemble de l’échantillon, mais minoritaire. Ils ne s’identifient guère, non plus, à une formation politique que la majorité d’entre eux (70%) classe, tout comme son leader, à l’extrême droite. Priés de désigner le parti dont ils se sentent « le plus proche ou disons le moins éloigné », un tiers d’entre eux seulement choisissent le F.N. Et ils se montrent aussi peu sensibles en 1995 qu’en 1988 à « l’effet Le Pen », puisque interrogés sur ce qui a le plus compté dans leur vote, ils sont moins nombreux que tous les autres électorats à mettre en avant la personnalité de leur candidat (14% contre 23% dans l’échantillon), un candidat qu’à peine plus d’un quart d’entre eux, d’ailleurs, en 1988 comme en 1995, souhaite réellement voir élu président . L’immense majorité de ces électeurs n’a voté ni pour l’homme, ni pour son parti, ni pour une famille politique, mais pour « ses idées », plébiscitées par 78% d’entre eux (contre 65% de l’échantillon en 1995).
Ces idées sont connues. Quelle que soit l’élection, immigration et insécurité arrivent dans le peloton de tête des motivations de vote qu’ils affichent, même si, depuis 1995, contrairement à ce que l’on observait en 1988, le chômage est devenu leur préoccupation première, cinq points devant l’immigration, reflétant la progression du F.N. dans les couches populaires (tableau 2) . Et si les électeurs du F.N. se distinguent plus largement par un rejet plus prononcé de toutes les minorités, les juifs, les Arabes et les étrangers de manière générale, c’est avant tout aux immigrés qu’ils en ont . Ces préoccupations ne traduisent cependant pas nécessairement un contact forcé avec les populations étrangères. Quelle que soit la période considérée, la corrélation entre vote F.N. et poids des étrangers dans la population, constatée au niveau des départements, s’efface quand on prend en compte des unités géographiques plus restreintes et, partant, plus homogènes que le département — canton, commune, quartier ou îlot —, au profit de facteurs sociaux (urbanisation, poids des ouvriers ou des chômeurs) ou politiques (absence de notables locaux, disparition de réseaux associatifs et militants) . Même au niveau du département, cette corrélation est en baisse constante, passant de .79 aux européennes à .61 aux législatives de 1986 et 1988, .67 à l’élection présidentielle de 1988 et .43 à celle de 1995. Autrement dit, la présence des étrangers, fussent-ils maghrébins, n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante du vote Le Pen.
On observe le même phénomène en matière d’insécurité. Une enquête menée sur ce thème dans la région grenobloise, en 1985, montrait que les électeurs du F.N. déclaraient moins que les autres avoir été victimes dans les trois derniers mois d’un cambriolage (3 contre 4% dans l’ensemble de l’échantillon), d’un vol dans la rue (3 contre 7%) ou d’insultes et de menaces (6 contre 8%). Mais c’est chez eux que le sentiment d’être moins en sécurité qu’avant était le plus massif (90 contre 46%), y compris à leur propre domicile (42 contre 29%) . Une enquête plus récente de l’Institut des hautes études de sécurité intérieure (I.H.E.S.I.) révèle ce sentiment chez ceux qui se déclarent proches du F.N., non seulement à l’égard de la criminalité ou de la délinquance, mais globalement à l’égard de tous les risques liés à la société moderne, qu’ils soient liés à la pollution, à la drogue, aux incendies, au SIDA, etc. Ces peurs se cristallisent autour de la présence des immigrés et le F.N. en est le catalyseur .
Pour faire face à ces peurs, les électeurs lepénistes semblent avoir moins de ressources sociales et politiques que les autres électeurs. Leur niveau moyen d’instruction est depuis les élections de législatives de 1986, systématiquement plus faible que celui des autres électorats. En 1995, les trois quarts d’entre eux déclarent un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat, contre les deux tiers de l’ensemble de l’échantillon. Or, on sait que les peurs varient en fonction inverse du niveau culturel des individus. Ils apparaissent aussi plus isolés socialement, plus repliés sur la famille proche, à l’image de la formule si souvent citée de Jean-Marie Le Pen : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus » (L’Heure de vérité, 2 mars 1984). En cas de « coup dur », les électeurs lepénistes de 1995 ont moins souvent le sentiment qu’ils pourraient compter sur les autres, leurs proches, leurs voisins, des associations, des élus. De même, ils sont moins portés à l’action collective par solidarité envers une cause (grève, manifestation, occupations etc.), déclarent moins souvent des intérêts communs avec les habitants de leur quartier, de leur région, les gens du même âge, du même sexe, du même métier. Massivement détachés de la pratique religieuse, ils n’ont même pas, à la différence des électeurs de la droite modérée, le secours de la religion. Ils font enfin moins confiance à la politique, persuadés que les hommes politiques ne se préoccupent « pas du tout » des gens comme eux (82 contre 68%), que les notions de gauche et de droite « ne veulent plus rien dire » (80 contre 69%) et même, pour une minorité, que voter « ça ne sert pas à grand-chose » (25 contre 13%).
Au-delà de ces caractéristiques générales qui distinguent l’électorat du F.N. de tous les autres, coexistent en son sein des motivations multiples, le principal clivage opposant les lepénistes venus de la droite ou de l’extrême droite à ceux qui viennent de la gauche ou rejettent droite et gauche dos à dos. De même qu’ils n’ont pas le même profil social et culturel, ils n’ont pas les mêmes valeurs. Il suffit pour s’en rendre compte de faire éclater l’électorat Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 1995 en fonction de son vote aux législatives de 1993. Pour un quart environ, il est constitué de fidèles, qui ont voté pour les candidats du F.N. en 1993 et pour Le Pen en 1995. C’est le noyau dur du lepénisme, extrémiste (40% se situent à l’extrême droite sur l’échelle gauche droite), partisan (66% déclarent le F.N. comme le parti le plus proche), dévoué à Le Pen (40% lui donnent la note maximale de 100 sur un thermomètre de sympathie à l’égard des candidats). C’est l’électorat le moins ouvrier. Un deuxième groupe (31%) comprend les lepénistes de 1995 qui ont porté leurs suffrages aux candidats U.D.F.-R.P.R. en 1993. C’est un électorat plus bourgeois, plus aisé et plus instruit, où le taux de pratique religieuse est le plus élevé (71% de catholiques pratiquants réguliers ou irréguliers). Il se situe majoritairement à droite sur l’échelle gauche droite (51% en cases cinq et six, 9% seulement à l’extrême droite), c’est des partis de droite, et en particulier du R.P.R. (48% de proximité déclarée), qu’il se sent le plus proche, non du F.N. (15%). Au second tour, 82% de ceux qui sont allés voter ont donné leur voix à Chirac. Quant à leurs valeurs, ce sont pour l’essentiel celles de la droite modérée, libérales sur le plan économique, conformistes sur le plan de la morale, conservatrices dans le domaine social.
Le troisième groupe, minoritaire, comprend les électeurs lepénistes qui ont voté en 1993 pour un candidat de gauche ou écologiste (14%). Ces derniers se situent majoritairement à gauche (49%) sur l’échelle gauche droite ou au centre (36%), c’est des partis de gauche et en particulier du P.S. (48%) qu’ils se sentent le plus proches, c’est à Jospin qu’ils ont porté prioritairement leurs suffrages au second tour (74%) et leur profil est celui des électeurs de gauche traditionnels, marqué par la surreprésentation des ouvriers et des employés, des faibles montants de revenu et de patrimoine, un niveau d’instruction inférieur, un taux de chômage plus élevé, un détachement à l’égard de la pratique religieuse. Sur le plan des valeurs, ils sont aux antipodes des deux groupes précédents, majoritairement attachés aux acquis sociaux et aux droits des salariés, égalitaristes, favorables à l’intervention de l’État dans la vie économique, moins conformistes sur le plan des mœurs. La moitié des lepénistes de gauche (contre un tiers des lepénistes de droite) porte un jugement négatif sur les privatisations, les deux tiers condamnent le profit (contre un tiers) et quatre sur cinq (au lieu de la moitié) pensent qu’il faut donner la priorité à l’amélioration de la situation des salariés sur la compétitivité de l’économie.
Le dernier groupe (31%) est formé des lepénistes qui n’ont pas voté en 1993. Il présente le même profil social et culturel défavorisé, le même détachement à l’égard de la religion, le même souci des droits des salariés, mais il se distingue du précédent par sa jeunesse et sa relative féminisation (71% de moins de 40 ans contre 48% chez les lepénistes de gauche, 48% de femmes au lieu de 35%) et sa moindre intégration politique. Ils sont les plus nombreux à ne se sentir proches d’aucun parti (un quart contre 3% des lepénistes de gauche) ou à considérer que le vote ne sert à rien (34 contre 26%). Ils se situent globalement plus à droite que le groupe précédent, qu’on en juge par leur position sur l’échelle gauche droite (60% se placent au centre ou au centre droit) ou leur soutien plus prononcé à Chirac, choisi par 69% de ceux qui ont voté au deuxième tour.
Contrairement à ce qu’affirme Pierre Martin dans sa note précitée, le phénomène qualifié par Pascal Perrineau de « gaucho-lepénisme » existe donc bien, si l’on entend par là des électeurs passés d’un vote pour la gauche à un vote lepéniste. 14% des électeurs votant pour Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 1995 ont voté pour un candidat de gauche ou écologiste aux législatives de 1993 et un peu plus d’un tiers (35%) pour Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle de 1988. Ils témoignent également d’une sensibilité de gauche dans le domaine économique et social. Et leur poids au sein de l’électorat lepéniste et, plus largement, celui des milieux populaires, expliquent que, dans le domaine économique et social, ce dernier apparaisse aujourd’hui globalement plus proche de la gauche que de la droite. Ainsi les « gaucho-lepénistes » de 1995 sont aussi peu nombreux que les électeurs de gauche fidèles à juger que l’État intervient trop dans la vie économique et sociale (48% et 49% contre 59% chez les électeurs de droite) ou à dire que la défense du pouvoir d’achat et des salaires a pesé dans leur vote (50% et 51% au lieu de 40%), comme ils sont plus enclins à porter un jugement négatif sur le profit et les privatisations et à penser qu’il faut défendre en priorité le pouvoir d’achat des salariés. Mais ces transfuges ont escamoté l’autre partie du message de gauche, ses valeurs d’universalisme et de tolérance. Quand il s’agit de la peine de mort ou des attitudes à l’égard des immigrés, ils ne se distinguent plus des électeurs lepénistes venus de la droite ou de l’extrême droite.
A cette diversité socioculturelle s’ajoute la multiplicité des situations locales (carte 1). Du Nord aux Bouches du Rhône, de la Vendée à la région parisienne en passant par l’Alsace, le vote Le Pen n’a ni la même ampleur ni la même signification. Ici, c’est une tradition protestataire qui a joué , là, le poids d’un notable rallié au F.N. Ailleurs, de la vallée de la Garonne au Midi méditerranéen, la confrontation entre immigrés et rapatriés d’Afrique du Nord, nostalgiques de l’Algérie française. Parfois, il suffit que s’installe une caserne de gendarmes mobiles pour que le vote Le Pen batte tous les records . On s’en tiendra à quelques exemples. A Vitrolles, la toute dernière municipalité conquise par le F.N., l’urbanisation anarchique de cette ville nouvelle, étirée sur dix kilomètres le long d’une autoroute, le chômage galopant qui touche plus d’un actif sur cinq, ont certainement joué. Mais l’élément décisif aura peut-être été le discrédit du maire sortant. C’est sur les failles de sa gestion et le thème des « tous pourris » que les époux Mégret ont axé leur campagne. A Dreux, le laboratoire du parti lepéniste, Jean-Pierre Stirbois, puis son épouse, ont systématiquement joué sur la peur des immigrés, dans une ville où trois quartiers concentrent près des trois quarts de la population étrangère du département. Et c’est dans le contexte de « l’affaire des foulards » du collège de Creil que Marie-France Stirbois est élue députée aux législatives partielles de 1989, sur le slogan « Non au tchador à l’école, non aux mosquées ». La progression du F.N. dans le Nord-Pas-de-Calais, région de vieille tradition ouvrière, illustre la prolétarisation croissante de ses soutiens d’une élection présidentielle à l’autre. C’est dans les vieux bassins d’industrie où les grandes entreprises métallurgiques, minières ou textiles ont fermé leurs portes, qu’il fait ses meilleurs scores, profitant de l’effondrement du parti socialiste . Rien de tel en Alsace, région riche et relativement épargnée par le chômage, ouverte sur l’Europe, où les étrangers sont à peine plus nombreux que dans le reste du pays (8% de la population contre 6,5% en moyenne) et où le parti lepéniste progresse, y compris dans des zones rurales dont les étrangers sont totalement absents. Là le vote Le Pen correspond plutôt au repli identitaire d’une région au fort particularisme culturel et linguistique et, de par sa situation à la frontière, plus exposée à la mondialisation, plus ouverte sur l’Europe . La Bretagne, enfin, est exemplaire des terres de mission du F.N., où il arrive difficilement à dépasser les 9% des suffrages. Cette « résistance » tiendrait à la fois à la quasi-absence d’immigrés, à l’influence modératrice du catholicisme et, dans ce pays de migrants, à la « bretonnitude » même. C’est seulement dans les zones les plus frappées par le chômage et où la culture traditionnelle se défait, notamment les communes balnéaires du Finistère et du Morbihan, que le F.N. perce électoralement, ou dans les communes rurales de l’Ille-et-Vilaine où se perpétue un vote protestataire d’extrême droite .

Les limites de la « lepénisation » des esprits

Il y a plusieurs manières d’évaluer le potentiel électoral du F.N. La première est de faire la somme de tous ceux qui ont déjà voté pour ce parti. Un quart des Français auraient au moins une fois donné leur voix au F.N. . Ce chiffre mesure des comportements passés, dans le cadre d’élections spécifiques, qui ne se renouvelleront pas nécessairement, et ne tient pas compte de ceux qui n’ont jamais voté pour le F.N., mais pourraient être tentés de le faire. Un autre indicateur possible consiste à estimer cet électorat potentiel, en présentant aux personnes interrogées une liste de partis et en leur demandant : « Y a-t-il sur cette liste un parti pour lequel vous ne voteriez en aucun cas ? ». Dans l’enquête CEVIPOF de 1988, cette proportion s’élevait à 67%, ce qui signifie, a contrario, qu’un tiers de la population électorale n’écartait pas absolument l’éventualité d’un vote pour le F.N. En 1993, elle s’élevait à 73%, soit 27% d’électeurs susceptibles de voter F.N. . Ce dernier disposerait donc d’un potentiel électoral qu’on peut estimer à environ un quart du corps électoral, s’il parvenait à fédérer, lors d’une même élection, les diverses fractions, extrémiste, bourgeoise et populaire, de son électorat.
On peut rapprocher ces chiffres de ceux qui mesurent la pénétration des idées du F.N., dont l’audience déborde largement les frontières de son électorat. Cela fait dix ans que la SOFRES pose régulièrement la question « Diriez-vous que vous êtes tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas du tout avec les idées défendues par le F.N.? ». Depuis 1984, la proportion de ceux qui se disent d’accord oscille aux alentours du quart de la population en âge de voter (graphique 1). On notera toutefois qu’entre 1996 et 1997 l’adhésion à ses idées a baissé de 6 points, tombant à un niveau inférieur à celui de 1984. Et c’est sur les deux thèmes de prédilection du F.N., l’immigration et l’insécurité, que ce recul est le plus marqué, la proportion de personnes se disant d’accord passant respectivement de 33% et 35% à 25% et 26%. Autant d’éléments qui conduisent à relativiser quelque peu l’idée d’une « lepénisation des esprits ».
La progression électorale et idéologique du F.N. n’est pas sans limites. Le vote pour Le Pen garde une dimension protestataire indéniable, facteur d’instabilité. En 1995, c’est le seul électorat présidentiel, à part celui d’Arlette Laguiller, où les électeurs voulant « manifester leur refus des autres candidats » sont plus nombreux que ceux qui ont voulu « manifester leur adhésion » au candidat de leur choix (respectivement 47% et 39% contre 32% et 61% dans l’ensemble de l’échantillon). Si cet électorat se détermine principalement en fonction des « idées » du F.N., il ne fait pas nécessairement confiance à Jean-Marie Le Pen ni à son parti pour les mettre en œuvre, au niveau national tout au moins . Car localement, la conquête des villes de Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles amorce un processus de notabilisation du parti qui pourrait à terme modifier son image. Il est significatif que ces proportions se soient inversées aux législatives de 1997, 46% des électeurs F.N. du premier tour disant avoir voté « pour soutenir le candidat de leur choix » et 38% « pour s’opposer à d’autres candidats » (contre respectivement 58% et 28% dans l’ensemble de l’échantillon) .
Non seulement il n’est pas crédible, mais il fait peur, et de plus en plus, comme en témoignent les réponses à la question régulièrement posée par la SOFRES depuis 1983 : « Avez vous le sentiment que Jean-Marie Le Pen et son parti représentent un danger pour la démocratie en France ? ». A la veille des élections européennes de 1984, ceux qui voient un danger sont aussi nombreux que ceux qui le nient. A l’automne 1985, après les succès électoraux du F.N. aux européennes et aux cantonales, ils deviennent majoritaires. Après les propos du leader du F.N. au Grand jury R.T.L./Le Monde (septembre 1987) sur le « point de détail », banalisant l’extermination de six millions de Juifs, la proportion de ceux qui voient dans le F.N. et son président un danger pour la démocratie augmente de 10 points, atteignant les deux tiers de l’électorat potentiel. Elle n’est jamais redescendue depuis et elle vient d’atteindre, après l’élection partielle de Vitrolles, un taux record de 75% (graphique 2). Les proportions d’électeurs qui excluent absolument de voter pour le Front national et qui refusent le principe d’une alliance électorale de l’U.D.F. et du R.P.R. avec le Front national ont suivi une évolution parallèle . Ce rejet du Front national et de son leader est inégal selon les catégories de l’électorat. Il est plus fréquent chez les jeunes, chez les femmes, parmi les fractions les plus instruites et les plus politisées de l’électorat (cadres supérieurs, professions intellectuelles) et chez les sympathisants et les électeurs de gauche. Mais dans toutes les tranches d’âge, dans toutes les catégories socioprofessionnelles, chez les hommes comme chez les femmes et du P.C. au R.P.R., le refus de confier une responsabilité gouvernementale au F.N., de voter pour lui ou de faire alliance avec lui est majoritaire.
Les succès mêmes du parti lepéniste ont provoqué en retour une contre-mobilisation dont témoignent tant la multiplication des manifestations de rue anti-F.N. que l’essor d’organisations spécialisées dans la lutte contre ce mouvement et ses idées. Aux SCALP, ou Sections carrément anti-Le Pen (créées en 1984), à Ras l’Front et au Manifeste contre le F.N. (1990), sont venues s’ajouter les associations nées dans les villes conquises par le F.N. en 1995 (Alerte Orange, Observatoire méditerranéen des libertés, Coordination toulonnaise pour la défense des valeurs républicaines, Toulon Debout, etc.) et le foisonnement d’initiatives (Front citoyen, Justice et libertés, Culture et libertés, etc.) provoquées par la tenue à Strasbourg du Congrès du parti lepéniste (29-31 mars 1997). On compte aujourd’hui plusieurs centaines de collectifs regroupant plusieurs milliers de militants. Ils étaient 25.000 à défiler à Grenoble le 9 décembre 1996 contre la venue du leader frontiste, le double à Strasbourg pour protester contre la tenue de son congrès, où la mobilisation a pris une ampleur nationale et même européenne, avec la participation de mouvements anglais, allemands, belges et suisses . Et les soutiens à ce mouvement anti-F.N. débordent aujourd’hui largement les frontières de la gauche, 54% soutiendraient « un grand mouvement de contestation contre les idées du Front national », même si 18% d’entre eux seulement seraient « prêts à y participer » .
En dernier ressort, l’avenir du F.N. se jouera sur le terrain électoral et politique. Il dépendra de la capacité de ses adversaires à présenter des candidats irréprochables, des programmes crédibles, à revivifier leurs réseaux militants, remobiliser leurs électorats locaux. Il dépendra aussi de leur capacité à tirer profit de ses faiblesses et, plus particulièrement, du clivage gauche-droite qui traverse l’électorat lepéniste, clivage qui pourrait le conduire à l’éclatement si ses adversaires jouaient sur ses contradictions, au lieu de cimenter cet électorat en alternant, de manière contradictoire, indignation morale et surenchère sur les thèmes de l’immigration et de l’insécurité.
Une telle surenchère aboutit à légitimer les thèses lepénistes. L’adhésion avec les idées du F.N. atteint son record absolu (32%) après les propos de Jacques Chirac sur « le bruit et l’odeur » de la famille étrangère habitant sur le même palier que le travailleur français (Orléans, 19 juin 1991) et ceux de Valéry Giscard d’Estaing recueillis par Le Figaro Magazine sur « l’invasion » des immigrés (septembre 1991) (graphique 1). Elle met le débat politique sur le terrain de prédilection du F.N. alors que, pour la majorité des électeurs, c’est le chômage qui arrive en tête de leurs préoccupations, reléguant loin derrière l’immigration (tableau 2) . Les élections législatives de 1997 en apportent la confirmation. La gauche revient au pouvoir, portée par les attentes des électeurs dans le domaine économique et social, que la droite a déçues. 81% d’entre eux se disent favorables à l’augmentation du S.M.I.C. de 1 000 francs par mois, 71% espèrent la création de 350 000 emplois publics pour les jeunes, 64% veulent la réduction du temps de travail à 35 heures sans réduction de salaire . C’est sur cette thématique de gauche que le P.S. a en partie reconquis sa clientèle ouvrière et populaire passée au Front national. Mais il lui faudra tenir ses promesses, sous peine de perdre une nouvelle fois.