Combattre le Front national : illusions et réalités

Combattre le Front national : illusions et réalités

Nicolas Tenzer

Que tout démocrate conséquent doive, par tous les moyens à sa disposition, combattre le Front national fait partie des évidences que nous refusons de considérer comme discutables. Le Front national, en tant que parti, et ses idées représentent ce que tout Français attaché à la dignité de la France doit haïr avec constance et sans faiblesse. On ne peut choisir dans les idées du parti d’extrême droite ce qu’on pourrait sauver ou simplement considérer. Se laisser aller à dire, comme le font certains à gauche comme à droite, que le Front national a raison sur certains points, c’est oublier que sa doctrine est systématique. Se prêter à de subtils distinguos, c’est déjà le légitimer en tant que parti comme les autres. Ce n’est pas parce que le Front a la critique aisée, lorsque les personnalités des partis classiques se montrent indéfendables, qu’on doit lui donner droit de cité. Nos propres positions politiques doivent être défendues indépendamment de celles du Front. Le parti de Jean-Marie Le Pen est un bloc qu’il faut entièrement rejeter sans accommodement possible et sans compromis avec sa thématique.
Si l’on peut et l’on doit comprendre les électeurs frontistes, s’il est évident qu’ils ne sont pas majoritairement, du moins a priori, des nazillons en puissance, on n’en doit pas moins les condamner, sauf à dénier à chaque citoyen la responsabilité de ce qu’il fait. Que des électeurs votent pour ce parti sans avoir l’intention de le porter au pouvoir n’est pas une excuse, mais une perversité du comportement électoral qui peut se révéler fatale. Que la débilité, notamment locale, de certains partis l’explique ne constitue pas une justification.
S’il me fallait poser ces quelques axiomes, c’est à la fois parce qu’ils expriment une position politique — la mienne — et qu’ils permettent de mieux comprendre les tenants et aboutissants du combat contre le Front national. Celui-ci connaît certains errements qui tiennent à plusieurs faiblesses. D’abord, la propension est grande de placer la démocratie à un niveau prioritaire par rapport au combat contre le Front : laisser le Front s’exprimer serait préférable pour la démocratie à une limitation de son jeu politique. La thèse que je développerai, et dont il faut mesurer les implications concrètes, est que la lutte contre le Front suppose de le considérer en dehors de la politique normale et, de ce fait, à l’extérieur du champ de la confrontation démocratique habituelle. Dire que l’électeur est responsable ne signifie pas lui reconnaître un droit inconditionnel à s’exprimer comme il l’entend : la règle substantielle, qui détermine ce qui est permis et interdit en fonction de valeurs fondamentales, doit l’emporter sur le droit, abstrait et inconditionnel. Ensuite, la tentation est forte de croire, par une étonnante suffisance, à la supériorité naturelle de l’argumentation démocratique. Cet angélisme est suicidaire. Il est autrement sensé et conforme à la réalité de penser que les meilleurs arguments du monde auront peu de chance de convaincre la majorité des électeurs de Jean-Marie Le Pen — ce qui sera le deuxième moment de mon propos. Enfin, si je suis le dernier à accorder une confiance excessive au débat d’idées dans la fabrication des comportements politiques, il me paraît qu’un travail de délégitimation des doctrines du Front est indispensable. Mais cette tâche, pour être accomplie d’une manière qui ne soit pas entièrement vaine, suppose qu’elle ne soit pas conduite sur le seul terrain idéologique. Elle doit reposer au contraire sur une action dans les faits qui, seule, peut montrer l’absurdité intrinsèque de la doctrine frontiste.

Mettre le Front hors de la démocratie

Il a parfois été proposé, au nom de la défense des valeurs démocratiques, de mettre le Front national hors la loi. Cette proposition a été vitupérée comme une mauvaise solution qui ne résoudrait pas les causes de la montée de l’extrême droite. On a également souligné parfois qu’au-delà des problèmes juridiques que posait l’interdiction du Front, problèmes qui ne sont certainement pas insolubles (pas plus que n’importe quelle question juridique), cette proposition était politiquement inconcevable. Sans aucun goût pour le paradoxe ni pour le consensus, je crois pouvoir affirmer que, dans les circonstances présentes, les adversaires comme les partisans de l’interdiction tiennent un bout de la vérité, mais un bout seulement. Il faut donc considérer ces deux propositions de manière dynamique et comprendre les présupposés qui les sous-tendent.
Ceux qui, tout en condamnant sans concession le Front et en reconnaissant qu’il ne s’agit pas d’un parti comme les autres, refusent son interdiction, peuvent argumenter de plusieurs manières et leurs raisons ne peuvent être mises sur le même plan. D’abord, ils font valoir la prééminence de la démocratie : l’opinion du Front est détestable mais, selon la formule classique, on devrait se battre pour qu’elle puisse s’exprimer. Certains intellectuels, qui sont les premiers à condamner les idées du parti d’extrême droite, affichent de tels arguments. Pour refuser l’interdiction qui fut prononcée à l’égard de certains mouvements extrémistes de gauche et de droite par le passé, on ferait valoir que le Front national n’est pas un parti violent, mais qu’il se montre respectueux des procédures démocratiques, au-delà de la question spécifique de ses incartades verbales. Les « bavures » de quelques colleurs d’affiche à Marseille ou de skinheads agrégés aux manifestations du Front à Paris ne seraient précisément que des « bavures ». Quels que soient les risques pour l’avenir, on ne pourrait fonder l’interdiction sur un procès d’intention.
Ensuite, ces mêmes adversaires soulignent les risques de l’interdiction : interdit, le Front national serait de moins en moins contrôlable, il pourrait être tenté par des menées subversives. Des formes d’expression diffuse de protestation, plus ou moins orchestrées par l’extrême droite, risqueraient d’apparaître. Les élections auraient ainsi le mérite de canaliser les manifestations des idées, des sentiments et des réactions d’un électorat composite tenté par l’extrême droite. D’aucuns soulignent également qu’il serait impossible d’interdire un parti qui recueille désormais régulièrement plus de 15% des suffrages. En fonction de considérations tactiques, certains font mine d’espérer que l’entrée du Front dans le jeu démocratique, avec sa participation à la vie politique, notamment locale, conduirait à terme à plus de modération et à une intégration de l’extrême droite dans la droite classique, pour des raisons de pur opportunisme (selon le modèle de Jacques Peyrat à Nice).
Enfin, un argument, et non le moindre, ferait valoir que les origines multiples de l’apparition de l’extrême droite ne seraient pas combattues pour autant : on baisserait momentanément la fièvre sans soigner le mal. Le Front est un symptôme d’une crise qui constituerait une pression pour les partis classiques. Il les conduirait à terme à des corrections de trajectoire. Aujourd’hui, sans l’aiguillon de l’extrême droite, la démocratie aurait paradoxalement moins d’incitation à se réformer. Le danger frontiste obligerait au moins à l’action et constituerait une sorte d’électrochoc. Comme avec la lutte contre le totalitarisme communiste en son temps, la démocratie libérale aurait besoin d’un adversaire pour définir et illustrer ses valeurs.
Les partisans de l’interdiction ont, il est vrai, des arguments moins sophistiqués. Pour eux, l’extrême droite est à ce point radicalement étrangère à la démocratie que son expression doit être interdite au nom de la sentence « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Sur le plan juridique, ils constatent qu’on peut disposer de l’arsenal législatif nécessaire à une telle interdiction et que ce seul fait n’est pas fortuit. Il s’agirait aujourd’hui de marquer un cran d’arrêt à la progression du parti de Jean-Marie Le Pen en déclarant solennellement ce qui est licite et ce qui est illicite, et ce, indépendamment des succès électoraux du Front. Quant aux expressions de mécontentement, même les plus contestataires, elles bénéficieraient de bien d’autres voies possibles pour s’exprimer dans un cadre légal, partisan, associatif ou syndical. Mais des limites claires leur seraient assignées. Enfin, l’édulcoration progressive des positions de l’extrême droite, selon le modèle italien, serait un leurre et les ralliements de personnalités frontistes à la droite serait une manière de nourrir un serpent en son sein.
Si ces deux positions peuvent être défendues, c’est qu’elles ne prennent pas en compte les mêmes éléments d’analyse. La thèse que je défends est qu’il faut créer les conditions dans lesquelles une interdiction du Front national serait possible, c’est-à-dire apparaîtrait comme politiquement légitime. Un tel encadrement des règles de l’espace démocratique rappellerait opportunément que, dans toute société organisée, il est des transgressions que nul ne peut accepter et des conventions que chacun doit respecter. Nul régime politique ne peut tolérer que certaines lois fondamentales soient mises en question, que certains faits — l’existence de la Shoah notamment — soient niés et que certaines vérités — l’inexistence de races — soient contestées. Mettre hors la loi la formation politique de ceux qui soutiennent de telles thèses ne serait jamais que rappeler les règles non discutables dans une démocratie.
Le problème est qu’il n’est pas avéré que cette affirmation soit politiquement possible aujourd’hui, et cela à soi seul peut être analysé comme une crise et une faiblesse de la démocratie. Ou plutôt, pour être précis, ces principes sont sans doute intériorisés par la majorité des citoyens et des gouvernants, mais il leur est difficile d’aller jusqu’au bout des conséquences que cette position appellerait logiquement. Une interdiction supposerait, en effet, un acte de pouvoir, une affirmation de celui-ci et résonnerait comme une sorte de déclaration de guerre. Telle est la difficulté : si à peu près tout gouvernement, de gauche comme de droite, ne peut être suspecté dans sa condamnation des thèses du Front national, il ne se sent pas assez fort pour traduire en actes la défense des principes fondamentaux de la République. Tout se passe comme s’il ne s’estimait pas lui-même suffisamment irréprochable ou comme s’il considérait que les Français ne le jugeaient pas comme tel. Dès lors, il agit comme si une décision de ce type devait obligatoirement donner lieu à certaines arrière-pensées, notamment électorales, ou avoir pour but de protéger des réseaux de connivence, eux aussi étrangers, sur un autre plan, aux principes essentiels de la démocratie.
Or, une telle décision, pour être comprise et paraître légitime, ne devrait en aucun cas être considérée comme autre chose que le rappel de règles non transgressables. Si l’interdiction du Front — et même, plus généralement, la lutte contre le Front menée par des partis classiques — devait être assimilée à je ne sais quelle protection de privilèges ou au cérémonial d’un jeu partisan formel et stérile, le remède serait encore pire que le mal. Il priverait la lutte contre l’extrême droite de la légitimité nécessaire et renforcerait les accusations de Jean-Marie Le Pen contre un « établissement » qui voudrait le « bâillonner ».
C’est en ce sens que l’énoncé d’un projet qui consisterait à se placer dans les conditions où l’interdiction du Front serait possible et même évidente aux yeux de l’immense majorité des citoyens est en soi un élément de la lutte contre le Front. De quoi s’agit-il concrètement ? De faire disparaître l’ensemble des faits et attitudes qui paraissent, aux yeux d’une opinion sensible aux sirènes du Front, justifier ses attaques contre la classe politique, que ce soit en invoquant sa corruption, en vitupérant son éloignement d’avec le « peuple » ou encore en l’accusant d’inefficacité. Tant que les partis classiques, au pouvoir comme dans l’opposition, ne paraîtront pas capables de prendre rapidement des mesures drastiques de salubrité publique pour rétablir leur légitimité, les causes du vote Le Pen se renforceront et la perspective d’une interdiction s’éloignera. Mais se placer dans cette situation d’irréprochabilité et, par là même,d’autorité pour ce qui a trait aux conditions d’exercice du pouvoir politique dans une démocratie ne signifie pas accréditer les thèses du Front quant au fond. Cela veut dire faire du Front un parti aussi inexcusable que les autres dans son fonctionnement, mais aussi incomparablement pire par son idéologie. L’essentiel est de tracer une perspective politique crédible pour l’avenir proche, tout en montrant, comme on le verra, que le Front est par définition incapable de le faire.
Reste néanmoins une objection forte : en admettant même que ce raisonnement paraisse pertinent, on pourrait faire valoir que ce cheminement est improbable ou qu’on ne le voit pas se dessiner. Or, dans l’immédiat, le Front national progresse et, en stabilisant, voire en accroissant son implantation et en organisant ses réseaux, devient de plus en plus menaçant non seulement sur le plan national, mais aussi local. Il faudrait dans ce cas agir, même dans des conditions politiques imparfaites et peu satisfaisantes. Oui, je l’accorderai : si la menace venait à se préciser, il serait du devoir du gouvernement, même non irréprochable, d’agir fermement. Mais si l’on parvenait à une telle configuration, on peut aussi douter qu’un gouvernement agirait, qu’il s’en sentirait la force, et il ne resterait qu’à organiser la résistance des citoyens. Toutefois celle-ci, pour essentielle et parfois remarquable qu’elle soit, risque de rencontrer des limites politiques et juridiques. Elle ne peut connaître une traduction politique organisée. C’est le régime lui-même qu’il faudrait alors changer et le pouvoir en place serait définitivement délégitimé.

Les limites du combat doctrinal

Le combat contre le Front apparaît souvent comme devant être essentiellement doctrinal. Devant les contrevérités historiques et scientifiques des dirigeants du Front et leurs insinuations répugnantes, devant les déformations des faits auxquelles ils s’adonnent et, même si c’est moralement accessoire, l’absence de crédibilité de leur projet, la tentation peut être de centrer le combat contre l’extrême droite sur la rectification de thèses non seulement inacceptables, mais aussi aberrantes. Il faudrait répéter continuellement que leurs propos sont absurdes et démonter pied à pied, dans des débats sans concession avec les représentants du parti d’extrême droite, leurs arguments fallacieux.
Cette position est difficilement contestable dans son principe. Si une littérature scientifiquement rigoureuse n’existait pas, il y aurait encore moins de crans d’arrêt à la progression de l’idéologie frontiste. Cela fait partie de la vocation de tout scientifique comme de tout politique de dire la vérité et de l’opposer à ceux qui la nient. Tout ce qui encourage sa connaissance développe des contre-feux à la propagation du mensonge et doit à ce titre être encouragé et systématisé. Mais le combat politique peut difficilement s’appuyer sur les évidences d’un travail scientifique. Pas plus que la diffusion et la vulgarisation de certaines découvertes scientifiques fondamentales en physique n’ont fait disparaître des attitudes magiques et des croyances depuis des siècles infirmées par la science, la réalité scientifique de l’absence de races humaines comme de l’existence des chambres à gaz et de la « solution finale » n’est a priori audible par certains militants frontistes. Et ce d’autant plus que l’idéologie raciste ou le négationnisme ne sont pas essentiellement des propos considérés comme « vrais » par ceux qui les soutiennent, mais sont d’abord des prises de position politiques que la présentation sous une forme pseudo-scientifique est destinée à masquer. Autrement dit, lorsque le militant du Front proclame que les races existent, il affirme en fait que certaines sont inférieures à d’autres ; lorsqu’il soutient que la preuve de l’existence des chambres à gaz n’existe pas ou « sont un détail dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » ou qu’il discute le chiffre des six millions de victimes juives, ou même fait valoir le fait, par ailleurs incontestable, des millions de morts dans le goulag soviétique, il contribue à légitimer le fait même de l’extermination des juifs — ce qu’il ne peut énoncer aussi nettement. L’insinuation et le relativisme historique contribuent à l’énonciation indirecte de thèses aisées à décrypter, non seulement par les spécialistes, mais aussi par l’électorat dans son ensemble.
La question qui se trouve dès lors posée ne consiste pas à se demander si les arguments scientifiques convainquent, d’une part, ceux qui respectent la vérité, d’autre part, ceux pour qui certaines remises en cause sont politiquement et moralement inacceptables — ce sont souvent les mêmes. Mais elle a trait à leurs effets sur ceux qui sont insensibles à tout énoncé scientifique et qui sont prêts à remettre en cause les fondements d’une civilisation issue des Lumières et de sa méthode d’investigation critique. Or, je crains que, sur ce point, un certain pessimisme soit réaliste. On peut au moins formuler l’hypothèse prudente que les arguments tirés de la science et de la connaissance des faits ne sont pas susceptibles d’entraîner la conviction. Il faut en tout cas faire comme si une telle argumentation ne pouvait être assurée de produire des résultats. L’affaire peut d’ailleurs être facilement entendue pour le noyau de militants durs du Front qui adhèrent explicitement à une idéologie raciste, antisémite et négationniste. Elle n’est pas à même de répondre non plus à ceux qui, par voisinage, cohabitation ou fantasme, rejettent et craignent l’étranger et chez qui les théories racistes, même si elles ne sont pas très élaborées, « parlent » et apportent une justification à un sentiment spontané voire, pire encore, une explication à des maux effectifs. Elle n’est pas non plus opérante chez les électeurs du Front qui votent pour ses candidats malgré les propos racistes ou antisémites de ses dirigeants. Ils ne les considèrent pas comme des motifs suffisants de rejet, parce qu’ils ne leur apparaissent pas substantiels et, ne les choquant pas, leur indiffèrent en grande partie. C’est peut-être là que se situe la préoccupation la plus forte pour l’avenir : la tentation de considérer le racisme, l’antisémitisme et la négation de la vérité historique comme des manifestations secondaires. On me rétorquera que cette appréciation n’est pas rassurante. Mais si elle correspond à la vérité, il faut la prendre en compte pour conduire le combat sur un terrain où l’on peut le gagner.
Ce que je suis en train d’affirmer n’invalide pas l’importance intrinsèque du combat « scientifique » contre le Front national. Il s’agit là d’un ressassement apparemment fastidieux, mais indispensable, qui contribue à préserver l’avenir, que ce soit pas la diffusion d’une mémoire historique partagée ou par l’affirmation des règles constitutives de toute démocratie digne de ce nom. Je ne souhaite que pointer les limites de l’efficacité de ces théories tant me paraissent potentiellement grandes les facultés d’oubli, voire de remise en cause des règles apparemment les plus sacrées. Certes, on peut augurer aujourd’hui d’une certaine solidité de l’hostilité à ce que représente le Front national, même si la perméabilité de ses idées sur environ un quart de l’électorat n’a rien de rassurant. Mais il faudrait être capable de mesurer ce qui, dans la barrière que représente aujourd’hui la prégnance d’une « correction politique » salutaire, est de l’ordre de la conviction solide ou seulement d’un réflexe que les coups de butoir de l’extrême droite et la déshérence de la politique classique peuvent remettre en question.
Au demeurant, l’idée même qu’il puisse exister une manière scientifique de combattre une idéologie haïssable est en soi une thèse inexacte qui peut induire une confusion quant à la raison essentielle de notre récusation. Si tout démocrate doit combattre l’extrême droite, ce n’est pas parce que ses représentants soutiennent des théories inexactes, mais en raison de ce qu’ils s’apprêtent à faire, notamment en raison de ces théories . La rationalité ne nous oblige à aucun combat. Seule, la conviction peut le soutenir, y compris la conviction qu’un raisonnement de type rationnel constitue un début de protection contre des errements pratiques, ce qui n’est pas toujours avéré. D’ailleurs, un scientifique qui reconnaîtrait qu’il n’existe pas de races et qui accorderait la réalité de l’existence de l’Holocauste, pourrait parfaitement prôner la discrimination raciale et trouver des motifs de satisfaction à la Solution finale. Le seul combat politique pertinent se déroule sur le terrain des convictions premières et absolues. Or, c’est sur celui-ci, curieusement, au-delà des condamnations aujourd’hui quasi unanimes de ce que certains nomment les « dérapages » du président du Front national ou de ses sicaires, que les partis classiques apparaissent les plus faibles. Même sur la question de l’immigration, ils ne proposent pas nettement un contre projet cohérent qui se donne les moyens matériels d’une intégration réussie. Or, la critique ne peut que paraître facile et générale lorsqu’elle n’a pas pour pendant une capacité d’adhésion. Nos convictions ne peuvent pas être seulement des limites ; elles doivent recevoir une dimension d’adhésion positive. La délégitimation du Front ne pourra provenir que d’une légitimation du projet de ses adversaires.

Délégitimer le Front

Délégitimer, aux yeux d’un démocrate conséquent, l’idéologie dure du Front et ses conséquences (préférence nationale, limitation apportée à certains droits fondamentaux de tout homme vivant sur le territoire national) est assez aisé. Il n’est pas avéré que cette tâche soit aussi facile lorsqu’on entend récuser les propos tout aussi insidieux, proférés avec une plus grande modération de ton, sur des sujets moins sensibles. Certains sont prêts à considérer comme anodines, voire dignes d’attention, ses thématiques sur « l’identité française » ou le rejet de la construction européenne et de la « mondialisation ». Il a souvent été souligné que le Front national parvenait à incarner, auprès d’une fraction significative de l’électorat, le discours sur la nation française ou la lutte contre la corruption, voire la défense des valeurs morales. Le discours contraire ne porte pas et insécurise ; dans le sens opposé, la mise en avant de points d’accord est plus inquiétante encore car elle légitime la phraséologie lepéniste. En particulier sur la nation ou l’identité, on ne peut que constater l’inefficacité tant de la tentation, par d’autres partis, d’incarner l’attachement à la nation que d’un prétendu « réalisme » sur la préparation de notre pays à la nouvelle donne économique internationale. Autrement dit, une forme de « nationalisme » plus modéré et délesté de la xénophobie ne semble pas susciter l’adhésion. Quant au discours sur la caducité relative de la référence nationale exclusive, il ne convainc pas de l’archaïsme de la nation comme alpha et oméga du discours politique. Plutôt que de présenter une « pâle copie » du Front sur la nation ou, inversement, de la ranger au rang des accessoires, il est plus adroit d’imaginer une nouvelle référence et de déplacer la thématique du Front en montrant qu’elle n’apporte aucune solution concrète, y compris au besoin d’identification.
Le point aveugle du discours du Front national comme de la plupart de ceux qui s’y opposent concerne d’abord l’État. L’extrême droite est incapable de tenir un discours sur l’État, car elle s’inscrit, contrairement à quelques fausses interprétations, dans une tradition antiétatique. Son propos concerne certes la revalorisation de l’autorité, au sens trivial du terme, mais celle-ci est celle du chef et des « sous-chefs » présents à peu près partout dans les institutions sociales. C’est un discours d’ordre, dit-on, mais d’un ordre naturel plus que construit. L’extrême droite valorise « l’identité », mais pas l’unité qui s’incarne juridiquement dans l’État républicain ; cette identité est organique, voire « spirituelle » ; elle est assurément conçue comme naturelle, mais ne participe pas de la création qu’est l’État. Elle parle de la nation, mais comme d’une ligne de fuite, d’une valeur menacée, d’une référence exclusive attachée à un peuple mythique. Elle est le produit d’un mouvement panique, non d’un principe de volonté qui s’attacherait à la construction par l’État d’une communauté nationale définie comme communauté d’appartenance et de règles. Le discours du Front sur ce point est antivolontariste, et la peur de l’immigré traduit une faiblesse et un pessimisme devant la capacité de puissance de l’État.
L’extrême droite ne peut tenir un discours sur l’État, parce que c’est un mouvement craintif, et puisqu’il est ainsi, il profère des propos qui ne sont pas politiques. L’idée parfois entendue, même chez ses adversaires, que le Front national serait le seul parti à faire de la politique est erronée : il n’en fait pas, parce qu’il ne parvient pas à vouloir en termes positifs, mais ne sait que prôner, de manière d’ailleurs non crédible, l’élimination de ce qui paraît menaçant. C’est aussi pour cette raison qu’il tient un discours irréaliste. L’État, dans le discours du Front, ne joue pas un rôle d’intégrateur et d’unificateur, mais est soit considéré comme négatif (antiennes sur l’État percepteur conforme à la critique poujadiste traditionnelle d’une fiscalité jugée par définition spoliatrice), soit comme le pur instrument de fantasmes identitaires et du repli sur soi. Son refus de l’idée d’intégration s’explique par là.
Les oppositions de gauche comme de droite au Front n’ont pas davantage une conception positive de l’État. Soit il est rendu peu crédible par l’expression d’un volontarisme trop incantatoire qui ne convainc pas, et ce d’autant moins qu’il est assimilé, à tort ou à raison, à la protection sans garantie crédible de durée d’un modèle passé. On retrouve là, fantasmes et racisme en moins, la prégnance d’un discours négatif sur l’État, d’un État qui doit se défendre, et non d’un État qui doit conquérir et dessiner une stratégie de puissance. Soit l’État est sciemment gommé par un discours qui détruit tout lieu de résidence de la souveraineté, qui laisse accroire, en raison souvent d’échecs passés, qu’il est condamné à l’impuissance ou à un accompagnement minimal d’évolutions inéluctables, ou encore qu’il ne peut promouvoir l’intégration de tous dans la société, ce qui était sa fonction première dans l’histoire de la France.
Ce n’est que par un discours positif sur l’État, et non sur la nation, figure de rhétorique qui ne suscite que la déploration ou la fuite dans l’immatériel, qu’il sera possible de définir un projet qui prenne à contre-pied celui du Front national sur l’immigration, la loi, l’Europe ou la mondialisation de l’économie. On affirme ainsi souvent, non sans raison, que les propos sur l’ouverture des frontières, la concurrence ou la prédominance de la négociation internationale sur la décision unilatérale d’un seul, sont générateurs d’angoisse. Mais il ne faut pas oublier que le discours opposé, loin de la dissiper, la renforce à son tour, car il procède de la même croyance en l’impossibilité d’une maîtrise et d’une organisation. Le gouvernement Jospin est évidemment attendu là-dessus et chacun ne peut que souhaiter son plein succès, car il apparaît aujourd’hui seul en mesure d’incarner une définition positive et concrète de la politique.
Il est d’ailleurs patent que les motifs essentiels de vote pour le Front relèvent de la protestation. Certes, on pourra rétorquer que les électeurs adhèrent souvent aux idées de Jean-Marie Le Pen sur l’immigration, l’insécurité ou l’Europe. Mais ces idées sont plus défensives qu’actives et ne peuvent s’analyser comme des discours positifs qui dessinent une vision du monde organisée par un dessein réaliste, mais au mieux une conception du monde (Weltanschauung) inquiétante et lourde de menaces par son incapacité à organiser des réponses crédibles. Dans la tradition de l’extrême droite, le Front tient un discours mythique, le plus destructeur pour l’esprit et pour l’action. Les électeurs du Front expriment, comme on dit, des « préoccupations », non pas une confiance envers un programme de gouvernement dont peu d’ailleurs croient — et même espèrent — que le Front les mettra en œuvre. Ils font pression, traduisent une crainte panique, mais le vote Front national exprime la persistance d’une insatisfaction, parfois panique, davantage qu’il n’est perçu comme une solution. C’est un vote sans espoir, non l’expression d’une espérance. C’est la manifestation d’un sentiment d’une catastrophe qu’il ne peut résoudre. Il défait la politique puisqu’il ne peut en faire.
Telle est la réalité qui devra être perçue par ceux qui sont tentés par le vote extrémiste. Mais cette perception ne sera possible que lorsque des contre-feux crédibles pourront être allumés, c’est-à-dire que la prise en compte politique, autrement dit réaliste, des problèmes des gens sera plus évidente. Cela signifiera que les partis seront parvenus à offrir un espoir gouvernemental. Car le vote rejet — les élections législatives de 1997 en témoignent — n’est pas l’apanage du vote frontiste, ni même communiste et habituellement analysé comme protestataire. Il s’incarne aussi dans le vote pour les partis classiques, de gauche comme de droite. Tant que le vote d’opposition dominera, le Front national progressera, dans le désespoir et la destruction de toute confiance politique, y compris à son endroit. Il est le signe le plus manifeste d’une impuissance du pouvoir, et il ne la résout pas. Que le pouvoir retrouve sa capacité de faire, ce qui est l’enjeu dramatique des cinq prochaines années, et le Front national apparaîtra pour ce qu’il est : non seulement un parti dangereux, mais aussi un parti inutile.