Du Front national

Du Front national

Depuis 1983, le Front national perturbe le jeu politique français. Longtemps resté à l’état groupusculaire, le Front fait, aux élections municipales de 1983, une percée remarquée, mais encore limitée à quelques villes, Dreux et Paris notamment. Les première analyses n’ont souvent vu dans le succès qu’un épiphénomène et une manifestation éphémère d’un vote protestataire, expression à la fois d’une déception d’une partie de l’électorat populaire vis-à-vis de la gauche réformiste et d’une radicalisation de certains électeurs de droite contre la coalition de gauche. Démentant ces pronostics optimistes, le Front s’implante. Élections européenne de 1984, législatives de 1986, présidentielle et législatives de 1988, européenne de 1989, régionales de 1992, législatives de 1993, européenne de 1994, présidentielle et municipales de 1995, législatives de 1997 enfin, telle est la brève histoire de la renaissance de l’extrême droite française. Ni le retour de la droite en 1986 et en 1993, ni la reprise économique de la deuxième moitié des années 1980, ni le durcissement des positions de la droite sur l’immigration et la nationalité, ni l’émergence d’un mouvement organisé à droite mêlant défense de l’identité nationale, de l’ordre moral et des « valeurs éternelles », ni l’éclosion de nombreuses organisations antiracistes, ne sont venus contrecarrer l’essor du mouvement. Au contraire.
Dans un contexte inédit d’approfondissement de la crise économique et d’effondrement des grandes organisations politiques et des grandes références qui avaient fédéré la vie politique de l’agrès-guerre, le Front a réussi à faire du neuf avec du vieux. C’est dire toute la difficulté de la lutte contre ses idées, la dénonciation vertueuse ou rationnelle de leurs fondements et de leurs conséquences n’ayant aucun effet concret.
Or, nul ne conteste la nécessité de mettre le Front hors de la démocratie. Nicolas Tenzer souligne néanmoins combien est illusoire la tentation de le combattre par des arguments plutôt que par des actes. Seul un gouvernement clairement perçu comme irréprochable pourra s’y employer effiacement. Ainsi, faut-il interdire le Front ? Poser de la sorte la question, c’est s’interdire d’y répondre. Ce qui importe, c’est de créer les conditions dans lesquelles cet acte de pouvoir d’un gouvernement serait possible. Il faut non seulement que le monde politique retrouver la légitimité nécessaire, par des mesures draconiennes de lutte contre tous les comportements et agissements qui compromettent sa respectabilité, mais aussi, plutôt que de vouloir offrir une version soft d’une idéologie nationale, reconstruire un discours et une pratique de l’État, comme lieu de l’intégration et de l’unification de la société. C’est en amont de la confrontation démocratique que s’expriment les conditions de la lutte contre le Front.
Pour Pierre-André Taguieff, le Font national est avant tout l’expression d’un courant national-populiste. Nationaliste, le Front centre son discours sur la défense de l’identité pensée en termes ethniques. Populiste, car le Front recourt à l’appel direct au peuple, contre des élites « cosmopolites », « mondialistes » et « corrompues ». La synthèse opérée entre ces deux piliers de la conception frontiste est instable, dans la mesure où le discours repose sur l’ambiguïté de ses termes clés. Le peuple y est à la fois le peuple dêmos et le peuple ethnos, le peuple entier et un peuple partiel, sain, authentique et purifié des ses éléments corrupteurs. L’unité n’y est assurée que par la discrimination, la cohésion et l’exclusion. Le nationalisme du Front s’oppose terme à terme au nationalisme d’assimilation lié au patriotisme républicain. Pierre-André Taguieff replace l’émergence du Front dans un processus de dépassement des nations dont le sens et la cohésion ne sont plus de l’ordre du donné. Les réactions « nationalitaires » et identitaires soulignent la vanité des conceptions progressistes d’une histoire censée suivre un développement vers un inéluctable mieux et renvoie à une analyse globale du processus historique pensé non plus en termes de progrès linéaire par une voie unique, la démocratie libérale, mais comme une « fluctuation aléatoire » où demeure « possible […] la contemplation de la stagnation de l’humanité dans le marécage de ses haines et de ses conflits ».
A l’échelon de la France, Nonna Mayer revient sur les causes et les facteurs du développement de l’extrême droite. Depuis quinze ans, plusieurs types d’analyse ont été développés. Ils mettent l’accent soit sur la personnalité de Le Pen, soit sur l’immigration et, de manière plus générale, les facteurs socio-économiques, soit sur la dimension culturelle du phénomène, en tant que réaction à la permissivité, soit encore sur les facteurs proprement politiques. Aucune ne suffit cependant à expliquer tant l’apparition que la persistance du vote d’extrême droite : seule, leur combinaison permet de comprendre cette caractéristique de la vie politique française que constitue la prégnance du vote frontiste. Le vote pour le Front n’obéit pas à une logique unique. L’électeur type du Front national n’existe pas. En se développant, l’électorat du Front s’est, depuis 1984, profondément transformé. Plus jeune qu’à l’origine, il s’est également popularisé.
Brice Teinturier, à partir notamment d’enquêtes qualitatives, analyse la diversité des motivations des électeurs du Front. Ces enquêtes mettent en avant le rôle joué par la crise de la représentation et la capacité du Front national à offrir une vision de la société perçue comme cohérente, devant ce qui est vécu comme un rapprochement des discours et des pratiques de la gauche et de la droite. Le Front national s’est nourri de la déception d’une partie des électeurs de gauche. Il profite aujourd’hui de la structuration du débat politique autour de ses thèmes, de la banalisation de sa présence dans le jeu politique.
Pour Michel Soudais, l’immigration demeure le facteur principal d’explication du vote frontiste. Toutefois, l’unité des motivations des électeurs n’est qu’apparente et laisse place à une grande diversité non seulement locale, mais aussi sociale, psychologique et politique que, seule, une étude des trajectoires individuelles des électeurs frontistes permet de mettre en évidence. Le Front tend à devenir un « parti attrape tout ». Largement interclassiste, le Front construit progressivement une nébuleuse d’organisations familiales, syndicalistes, corporatistes satellites censée recouvrir la structure de la société française.
La persistance d’une extrême droite nationaliste n’est cependant pas une exception française. Piero Ignazi décrit le double mouvement que constituent en Europe la marginalisation ou la transformation des anciens partis d’extrême droite et l’émergence de partis d’un type nouveau, au cours des vingt dernières années. Par-delà les différences liées aux traditions nationales, ces partis ont un certain nombre de points communs : opposition au système constitutionnel démocratique et au système des partis institués, exprimée souvent dans un langage euphémisé, xénophobie, structure interclassiste de l’électorat, avec une importante composante ouvrière. De manière générale, souligne Piero Ignazi, les partis de la droite traditionnelle n’ont pas su trouver le positionnement politique leur permettant de combattre efficacement l’extrême droite : les tentatives de la contrer sur son propre terrain par un durcissement idéologique se sont soldées par un échec, l’extrême droite pouvant toujours aller plus loin sans être jamais limitée par une quelconque limite éthique.